Jean de Ponton d'Amécourt est diplomate. Directeur des affaires stratégiques au ministère de la défense de 2005 à 2007, il a été ambassadeur en Afghanistan entre 2008 et 2011.

Entretien réalisé en juin 2011.

L'intervention de la coalition internationale en Afghanistan à la suite des attentats du 11 Septembre dure depuis dix ans. Quel bilan vous semble-t-il possible de dresser aujourd'hui ?

Il est essentiel de bien comprendre que la guerre d'Afghanistan a été dès l'origine, à la fin 2001, une guerre américaine menée en réaction aux monstrueux attentats orchestrés par Al-Qaida aux États-Unis. La France, ainsi que le Royaume-Uni et l'Allemagne, a été l'un des tout premiers pays à témoigner de sa solidarité et à s'engager aux côtés de l'allié américain, puis à envoyer des forces après le vote de résolutions par le Conseil de sécurité des Nations unies et la décision de l'OTAN en 2003 d'intervenir en Afghanistan. Une coalition s'est ensuite développée autour de ce noyau. Mais, pendant longtemps, l'essentiel de l'action de la coalition s'est borné à stabiliser le pouvoir central à Kaboul et dans les grandes villes, tandis que les États-Unis menaient avec l'opération Enduring Freedom (« Liberté immuable ») une stratégie centrée sur la lutte antiterroriste.
 Ce n'est que bien plus tard, à partir de 2005-2006, que les alliés ont commencé à prendre conscience du retour en force des talibans et de la nécessité de réagir. Après le tournant marqué au début 2006 par la conférence de Londres et l'adoption de l'Afghanistan Compact, les événements se sont accélérés au printemps 2008 avec la formulation d'une nouvelle approche politico-militaire au sommet de l'OTAN de Bucarest, puis avec la tenue de la Conférence de Paris sur la reconstruction de l'Afghanistan. Mais le changement décisif n'intervient qu'après l'élection présidentielle aux États-Unis, avec la décision prise par le président Barack Obama en février 2009 d'accroître le niveau et le nombre des forces américaines présentes en Afghanistan. Elle est suivie par la nomination du général américain Stanley McChrystal et la fusion effective sous son commandement, à partir de juin de la même année, des forces de l'OTAN et de celles opérant dans le cadre d'Enduring Freedom.
 L'Alliance s'engage alors résolument dans une politique de contre-insurrection caractérisée notamment par un changement radical des règles d'engagement en vue d'une meilleure protection des populations, un accroissement important du montant de l'aide civile, une volonté affirmée de collaborer étroitement avec les autorités afghanes civiles et militaires, enfin, en parallèle, un accroissement important des effectifs militaires de la coalition (140 000 hommes dont 100 000 Américains à compter de l'été 2010) et une intensification des opérations des forces spéciales.
 Le point important est ici de noter que cette politique annoncée à grand renfort de communication dès 2009 n'a commencé à être effectivement mise en œuvre qu'avec le déploiement des derniers renforts américains dans la région de Kandahar et dans l'est du pays à l'été 2010.
 Si l'on veut bien comprendre qu'il y a eu finalement deux politiques de l'Alliance et de la coalition, avant et après le tournant de 2008-2009, il me paraît encore trop tôt pour porter un jugement définitif.

L'aide massive développée depuis dix ans a permis une reconstruction importante – infrastructures routières et urbaines, grandes villes, administrations centrales, système de santé, éducation, agriculture – même si beaucoup reste à faire. L'armée et la police montent en puissance : les Américains aidés de leurs alliés consacrent un milliard de dollars par mois à la formation et à l'équipement des forces de sécurité afghanes avec l'objectif de leur passer progressivement la main d'ici 2016.

Mais les grandes opérations lancées conjointement avec les autorités afghanes dans le Helmand, à Kandahar et dans l'est du pays n'ont pas encore pleinement porté leurs fruits. Sérieusement désorganisés et affaiblis par l'intensification des opérations des forces spéciales – multipliées par six après la prise de commandement du général Petraeus en juillet 2010 –, les talibans ont été délogés de leurs places fortes du sud. Sans surprise, ils enchaînent les opérations de commandos dans l'est à partir de leurs bases pakistanaises ou les attaques suicides spectaculaires à Kaboul, Hérat, Mazar-e Charif, Jalalabad. Ils se sont fermement rétablis dans certaines zones de population pachtoune du nord, singulièrement dans les provinces de Kunduz et de Takhar.

Néanmoins l'équilibre des forces semble pour la première fois avoir substantiellement changé en faveur de la coalition et des forces gouvernementales afghanes. Les talibans ne semblent plus en mesure de contrôler durablement une province entière ou de monter de vastes opérations militaires. Le moment n'est pas venu pour l'Alliance de baisser la garde mais il lui faut continuer selon la ligne arrêtée au sommet de l'OTAN de Lisbonne en décembre 2010, d'entamer en parallèle un processus de passation progressive des responsabilités de sécurité aux autorités afghanes et la recherche d'une solution politique négociée.

L'objectif de la coalition est-il de construire en Afghanistan un État de droit, démocratique, garantissant le respect des droits de l'homme et le pluralisme politique sur le modèle occidental ?

Il y a, je crois, une ambiguïté fondamentale sur ce point. La vocation première de l'intervention des États-Unis et de la coalition a été et est toujours sécuritaire. Tout doit être fait pour empêcher le retour d'un émirat islamique en Afghanistan. Ceci passe notamment par l'acceptation d'un certain degré de compromis avec les traditions féodales et religieuses du pays. La nouvelle Constitution de 2004 a ainsi créé une République « islamique » - reconnaissant la primauté de la charia – et le président Karzaï s'est très rapidement acquis le soutien des forces traditionnelles du pays. Les Américains eux-mêmes se sont ouvertement appuyés sur certains des anciens chefs moudjahidin tels Gul Agha Sherzai, gouverneur de Jalalabad, et Mohammed Atta à Mazar-e Charif. Cependant, les alliés, sous mandat des Nations unies, ont également fortement contribué à la mise en place d'institutions démocratiques. Le pays a une Constitution, le président et le Parlement sont élus, les médias sont relativement libres et les droits de l'homme et de la femme sont plus protégés qu'ils ne l'ont jamais été par le passé. Certes, cette démocratie est loin d'être parfaite, mais elle progresse et on voit même émerger le début d'une classe moyenne, regroupée notamment sur le plan politique autour de l'ancien candidat à l'élection présidentielle Abdullah Abdullah et d'anciens responsables du ministère de l'Intérieur, Hanif Atmar, et des services de renseignement afghans, Amrullah Saleh.

La négociation avec les talibans est-elle la solution au conflit ?

Depuis le sommet de Bucarest en 2008, l'Alliance atlantique a officiellement reconnu qu'il n'y avait pas de solution militaire à la crise afghane. Toute solution passera donc nécessairement par un règlement politique qui ne peut d'évidence voir le jour qu'au moyen d'une négociation avec l'insurrection armée, c'est-à-dire avec les talibans. Celle-ci est donc souhaitable mais, me semble-t-il, quelques conditions essentielles doivent être pour cela réunies :
 - Négocier en position de force. C'est ce que les États-Unis et leurs alliés se sont employés à faire avec la mise en œuvre depuis 2010 d'une série d'actions de force chassant les talibans de leurs bases dans le sud du pays et décimant leur commandement. La question est de savoir si cette stratégie a suffisamment progressé pour ouvrir désormais la voie à la négociation.
 - Constituer un consensus en Afghanistan sur les bases de cette négociation. C'est ce que le président Karzaï s'est employé à faire avec plus ou moins de succès en réunissant en juin 2010 une « Jirga de paix » et en mettant en place une organisation en charge du processus de réconciliation nationale et de réintégration.
 - S'assurer du soutien du Pakistan. C'est d'évidence la partie la plus délicate.
 - Avoir une base de négociation commune aux différentes parties à la négociation. Ces points sont bien connus : acceptation par les talibans de la Constitution afghane ; renonciation à l'usage de la force et dépôt des armes ; pas de portion du territoire concédée aux talibans ; réintégration des combattants de façon à garantir leur sécurité et celle de leur famille et à leur donner des moyens de subsistance.

Les contacts préliminaires se sont multipliés. On parle même désormais de contacts ayant eu lieu en Allemagne entre les Américains et une délégation talebe menée par Tayab Agha, ancien secrétaire du mollah Omar, chef suprême de la choura de Quetta.

Dans la nébuleuse de l'insurrection, la question des interlocuteurs est primordiale. La choura de Quetta et le Hezb e Islami seront évidemment centraux, mais on ne peut exclure le groupe Haqqani quitte à poser des conditions sur la fin de ses liens avec Al-Qaida. Les personnalités choisies dans chacune de ces organisations pour les représenter sont aussi un élément de grande importance.

Retrouvez l'intégralité de cet entretien « Scénarios pour une sortie de conflit » in Questions internationales, « AfPak (Afghanistan-Pakistan) », n° 50, juillet-août 2011.

Mis à jour le 01/09/2011

 

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