Comment expliquez-vous la myopie des pays occidentaux face aux nombreux signes annonciateurs de la chute du mur de Berlin, comme la Table ronde en Pologne au début de 1989, voire la nomination de Mikhaïl Gorbatchev à la tête de l’URSS en 1985 ?
Il est vrai que les évènements de 1989, au premier rang desquels la chute du Mur de Berlin, ont surpris la plupart des Occidentaux. J’en ai été le témoin dans le poste que j’occupais à l’époque, au Conseil de l’Europe.
Quelles sont les raisons de cette « myopie » ?
J’ai l’impression que, dans les faits, les observateurs occidentaux, y compris dans nos chancelleries, étaient assez mal informés de ce qui se passait - souterrainement - à l’Est. Plus exactement, il me semble qu’il y avait de grandes différences selon les pays, la République fédérale d’Allemagne étant sans conteste la mieux informée et la plus préparée.
Encore récemment, le 1er octobre dernier, cela m’a été très exactement confirmé par Mikhaïl Gorbatchev lorsqu’il est venu à Strasbourg pour le 60e anniversaire du Conseil de l’Europe et le 20e anniversaire de la chute du Mur de Berlin. Dans son discours et au cours de l’entretien que nous avons eu, il est revenu sur cette période de 1989 en insistant fortement sur les liens que lui-même entretenait, depuis des années, avec le chancelier Willy Brandt. Il n’a pas caché son admiration pour ce dernier. Visiblement, lui avec la perestroïka et Willy Brandt avec l’Ostpolitik ont travaillé ensemble dans le but de rapprocher l’Est et l’Ouest, et même dans le but de réunifier l’Allemagne. Expressément, Gorbatchev a employé le terme de « réunification » comme d’un objectif dont ils parlaient entre eux à l’époque. Il n’a pas caché regretter que la France et le Royaume-Uni de l’époque se soient tenus à l’écart de ce mouvement. À moins – c’est moi qui ajoute ceci – que ces deux pays n’aient été un peu tenus à l’écart par les deux « complices ».
Je rappelle par ailleurs que, dès le 6 juillet 1989, à Strasbourg, le Conseil de l’Europe, avec enthousiasme, avait accueilli Mikhaïl Gorbatchev. Dans son discours, il parlait de « Maison commune européenne » et souhaitait explicitement tourner la page de la Guerre froide et entamer une coopération détendue. Certes, ni lui ni nous ne prévoyions l’effondrement des partis communistes et la disparition de l’URSS. Mais on percevait bien l’importance du changement de cap.
Finalement, pendant toute cette période antérieure au 9 novembre 1989, le Conseil de l’Europe avait nettement compris que les choses bougeaient à l’Est et qu’il fallait non seulement se tenir prêt, mais déjà tendre la main.
J’ajoute pour ma part que, dans l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, dès 1988, j’avais constaté que des parlementaires d’Autriche, de Suisse et, bien sûr, de la République fédérale d’Allemagne avaient de nombreux contacts à l’Est. Très vite, ils ont compris, mieux que les Français, l’importance de ce qui se passait.
Vous avez été Secrétaire générale du Conseil de l’Europe de 1989 à 1994. Pouvez-vous nous relater succinctement les discussions auxquelles ont donné lieu au sein de cette instance les candidatures des pays tout juste sortis du communisme ? Par ailleurs, quelles formes a pris l’aide à l’édification d’Etats de droit apportée par le Conseil de l’Europe à ces pays ?
Comme je viens de le dire, le Conseil de l’Europe (Assemblée parlementaire, Secrétariat général – je pense en particulier à mon prédécesseur Marcelino Oreja), avant même 1989, avait perçu les premiers signes du changement. Ceci explique que, dès le début de l’année 1989, l’Assemblée ait créé un statut « d’invité spécial » pour les pays qui manifestaient le désir de se rapprocher du Conseil de l’Europe et envisageaient de se doter d’un système démocratique respectueux des droits de l’Homme.
Durant l’été 1989, l’équipe qui m’entourait élabora un programme que nous avons appelé « Démosthène » destiné à donner informations et conseils aux pays d’Europe centrale et orientale qui le souhaiteraient.
L’élaboration de ce programme faisait, d’ailleurs, suite à une visite que j’avais faite à Budapest en juillet 1989 au cours de laquelle Gulya Horn, alors ministre hongrois des Affaires étrangères, m’avait tenu des propos extrêmement ouverts. Il souhaitait amorcer une coopération avec le Conseil de l’Europe. Sur le moment, j’en fus étonnée. Mais, quelques semaines plus tard, je ne fus pas surprise lorsqu’il fut le premier à autoriser le libre franchissement de la frontière hongroise par des personnes qui voulaient passer de l’autre côté du rideau de fer.
Par la suite, le Conseil de l’Europe développa d’innombrables actions en Europe centrale et orientale. D’abord des contacts diplomatiques. Ainsi, dès février 1990, le président du Comité des ministres en exercice, à ce moment-là le ministre des Affaires étrangères du Portugal, João de Deus Pinheiro, et moi-même fîmes une « tournée » des capitales qui nous mena de Varsovie à Berlin (RDA) en passant par Moscou, Budapest, Prague, Bucarest, Sofia et Belgrade. Ces visites rapides nous donnèrent une vision des situations respectives et renforcèrent notre conviction qu’il fallait agir, et agir vite, faute de quoi le chaos risquait de gangrener toute cette partie de l’Europe.
Dans ce but, le Conseil développa d’abord des programmes de formation à la démocratie dans ses différentes composantes. Ce fut le programme Démosthène, puis d’autres programmes complémentaires par exemple sur le droit, ou en direction des collectivités locales pour promouvoir l’autonomie locale, etc.
À ces programmes s’ajoutèrent d’innombrables « mesures de confiance ». On dénomme ainsi les contacts que nous avons multipliés et encouragés entre les personnes de nationalités différentes, entre jeunes, entre collectivités locales, entre majorités et minorités y compris à l’intérieur des frontières d’un même pays, etc. Le but étant toujours de créer ce climat de confiance sans lequel il est impossible de vivre ensemble pacifiquement.
En outre, le Conseil, dès qu’il le put, c’est-à-dire dès que les pays répondaient aux conditions requises, a ouvert largement ses portes. J’ai mentionné le statut « d’invité spécial ». Celui-ci fut rapidement suivi par la possibilité d’une adhésion pleine et entière à l’Organisation. Le Conseil avait compris que la meilleure façon de consolider les progrès accomplis était, non seulement de donner des conseils, mais de reconnaître ces pays comme « membres de la famille » et qu’il fallait effectuer cette reconnaissance aussi vite que possible. Certes en évitant toute précipitation irréfléchie mais vraiment : dès que possible.
Cela aurait été une faute politique de rater cette « fenêtre de tir ». Dans le contexte qui suivit la chute du Mur, trop d’hésitations risquaient de favoriser l’instabilité. Trop de prudence risquait d’être une grande imprudence.
La chute du Mur marque la fin de la coupure en deux du continent européen qui a alors recouvré une cohérence géographique. L’identité européenne vous paraît-elle dans ce nouveau contexte un ciment suffisant ?
L’identité européenne, dans l’acception qu’elle a prise de nos jours, est un système de valeurs, de principes, de manières de penser et de manières de vivre qui exclut la domination par la force.
L’identité européenne - mais on peut parler aussi de culture européenne, voire de civilisation européenne - est fondée sur l’humanisme, la démocratie, l’esprit d’ouverture, le respect de l’autre, la réconciliation, la volonté de vivre ensemble, de faire des choses ensemble, bref de partager un projet commun, et ceci dans un climat de paix.
Certes des forces centrifuges se sont manifestées dans l’ex-empire soviétique, dans les Balkans et ont fait éclater les ensembles. Mais ces forces centrifuges ne sont pas graves si, par ailleurs, se manifestent des forces centripètes au demeurant beaucoup plus saines et porteuses d’espoir que ne le furent les contraintes par la force.
Ce qui serait grave, très grave même, c’est l’anarchie, le chaos ou le retour des nationalismes exacerbés et revanchards.
Mais si les Européens sont assez conscients, assez lucides et assez volontaires, s’ils ont des idées claires sur ce qu’est ou ce que peut être le projet européen, alors je n’ai aucune crainte. L’Europe aura encore de beaux jours devant elle.
Mais si les Européens sont assez conscients, assez lucides et assez volontaires, s’ils ont des idées claires sur ce qu’est ou ce que peut être le projet européen, alors je n’ai aucune crainte. L’Europe aura encore de beaux jours devant elle.