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Questions à Christian Bouquet

Christian Bouquet

Christian Bouquet

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Christian Bouquet est professeur de géographie politique et du développement à L'Université Bordeaux 3 et auteur de "Géopolitique de la Côte d'Ivoire", Armand Colin, 2008.

Entretien réalisé en janvier 2011

La Côte d'Ivoire est longtemps apparue comme un des Etats les plus stables d'Afrique de l'Ouest. Comment expliquer ces trente-trois ans de stabilité politique et sociale sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny ?

Cette longue période de stabilité a reposé sur la combinaison d'un système économique et d'un système politique qui a maintenu le pays à l'abri des turbulences. L'adhésion précoce de Félix Houphouët-Boigny à une économie de marché teintée d'un dirigisme d'Etat bien compris a permis à la Côte d'Ivoire de connaître un développement sensiblement plus rapide que ses voisins d'Afrique de l'Ouest. Parfois qualifié de "visionnaire", l'ancien Président avait su ajouter de la valeur aux atouts géographiques (ouverture sur la mer) et aux richesses de son pays (café, cacao), d'une part, en dotant le territoire d'infrastructures routières aptes à compléter le chemin de fer colonial Abidjan-Ouagadougou et à assurer un désenclavement intérieur et, d'autre part, en faisant le pari de l'éducation pour donner aux nouvelles générations des formations performantes, de nature à permettre la relève au moment de l'indépendance.

Parallèlement, Félix Houphouët-Boigny avait imposé à son peuple les règles du parti unique (le PDCI) qui permettaient de fondre les éventuelles résistances dans un même moule, au besoin en le "graissant" abondamment, pour disposer d'une clientèle politique inféodée. Lorsque le vent de liberté demandé par François Mitterrand dans son discours de La Baule discours prononcé par le président de la République française, le 20 juin 1990, dans le cadre de la 16e conférence des chefs d'Etats d'Afrique et de France qui s'est déroulée dans la commune La Baule-Escoublac en Loire-Atlantique, ndlr] a soufflé sur la Côte d'Ivoire, le "Vieux" a d'abord laissé s'exprimer les nuances au sein du parti unique, avant de se résoudre, à la veille de sa mort, à laisser avancer le processus démocratique et à ouvrir le pays au multipartisme.

Félix Houphouët-Boigny s'était également protégé contre les coups d'Etat militaires en limitant au maximum la taille et les moyens de l'armée et en confiant la sécurité extérieure du pays à la France, qui a donc entretenu pendant plusieurs décennies une très grosse base militaire à Port-Bouët.

Quel est le bilan des dix années de présidence de Laurent Gbagbo ?

A la suite d'une élection qualifiée par lui-même de "calamiteuse", Laurent Gbagbo a entamé son mandat en octobre 2000 dans un contexte particulièrement confus, car il s'était entendu avec son principal adversaire, le général putschiste Robert Gueï, pour écarter tous les autres candidats. De telle sorte que la doctrine de"l'ivoirité" [définition restrictive de l'identité nationale qui impose de prouver ses origines ivoiriennes à qui souhaite participer à la compétition électorale – pour les candidats – ou voter – pour les citoyens, ndlr] a été réactivée dès le début de son mandat, et s'est illustrée à chaque nouveau scrutin en 2001 et 2002. C'est d'ailleurs la frustration des électeurs du Nord qui entraîna la rébellion de septembre 2002 et la partition du pays.

Depuis, la présidence de Laurent Gbagbo a été entièrement accaparée par la gestion de la crise. Pas moins de onze accords de paix ont été signés, une quinzaine de résolutions des Nations unies ont été votées, pour aboutir laborieusement à la reconnaissance de l'éligibilité de tous les candidats (2005), à la réunification du pays (2007) et à l'établissement d'une liste électorale fiable (2009). Les élections, attendues depuis octobre 2005, sont donc redevenues possibles en 2010.

Même si le programme électoral promis en 2000 par le candidat Gbagbo se résumait à la scolarisation gratuite et à la couverture médicale pour tous, il lui a été difficile de le mettre en application. Par ailleurs, ses options socialistes ont dû composer avec les règles du marché, et il a largement ouvert l'économie ivoirienne aux grands groupes multinationaux, français pour la plupart (Bouygues, Bolloré, Total, Vinci, Orange). Pour autant, le pays n'a pas connu de transformations spectaculaires en matière d'infrastructures, dont la plupart se sont dégradées faute d'entretien. Quant aux plantations de café et du cacao, elles ont également vieilli et ont du mal à affronter la concurrence du voisin ghanéen.

Quelles sont les causes de la crise actuelle en Côte d'Ivoire ?

Elles sont à la fois lointaines et conjoncturelles. Depuis 1995, l'élection présidentielle est polluée par la volonté d'écarter Alassane Ouattara, ancien Premier ministre d'Houphouët-Boigny, au motif qu'il n'est peut-être pas né de père et de mère ivoiriens. Cette situation marginalise – voire stigmatise – toute la population du nord du pays et il a fallu des années de négociations sous l'égide de la communauté internationale pour aboutir à un accord sur l'éligibilité et à l'identification claire et indiscutable des Ivoiriens autorisés à voter.

Cette opération, qui a duré plus de deux ans et qui a coûté très cher (puisque la société Sagem a procédé au relevé de profils biométriques), n'a pas été entièrement satisfaisante puisqu'il manque, à l'évidence, entre 35 et 50 % d'électeurs sur les listes arrêtées en 2010. Mais l'ensemble de la classe politique a accepté qu'il y ait à peine plus d'électeurs qu'en 2000 pour sortir au plus vite de la crise.

Si celle-ci a rebondi en novembre 2010, prenant une ampleur internationale inégalée, c'est parce que les règles du jeu ont été oubliées. En effet, en vertu de l'un des accords (Pretoria 2005) signés par tous les protagonistes, les résultats provisoires devaient être transmis par la Commission électorale indépendante (CEI) au Conseil constitutionnel, puis le représentant du Secrétaire général des Nations unies devait, en dernière instance, certifier le verdict des urnes.

Il se trouve que le second tour de l'élection présidentielle, tenu le 28 novembre 2010, a donné, selon la Commission électorale indépendante, 54,1 % des voix à Alassane Ouattara et 45,9 % à Laurent Gbagbo, lequel a introduit des recours auprès du Conseil constitutionnel. Celui-ci les a jugés "recevables mais partiellement fondés" et a invalidé les résultats dans sept départements du Nord, là où Ouattara avait obtenu 550 000 voix (contre 50 000 à Gbagbo). En conséquence, et bien qu'il n'en ait pas le droit – il ne peut que valider ou invalider l'ensemble du scrutin - le Conseil constitutionnel a inversé le résultat final et proclamé Gbagbo vainqueur. C'est alors que, conformément à l'accord de Pretoria, le représentant des Nations unies a affiché ses propres résultats, très voisins de ceux de la CEI, confirmant l'élection d'Alassane Ouattara.

Dans la foulée, les deux candidats ont prêté serment et la Côte d'Ivoire dispose actuellement de deux "Présidents". Le sortant a gardé la main sur la quasi-totalité des moyens de la République, notamment l'armée, tandis que l'autre est retranché dans un hôtel d'Abidjan sous la protection des casques bleus de l'ONUCI.

Quelles sont les positions des pays africains face à la crise et les mesures internationales destinées à résoudre le conflit ?

Les pays africains, à l'exception de l'Angola, dont le Président est un allié (et fournisseur d'armes) inconditionnel de Laurent Gbagbo, ont reconnu Alassane Ouattara comme nouveau chef d'Etat. L'Union africaine et la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) ont adopté la même position que l'ONU et les grandes puissances, notamment les Etats-Unis et la France, et ont pressé Laurent Gbagbo de quitter le pouvoir. Plusieurs médiations ont été tentées mais sont restées vaines, et le chef de l'Etat sortant, qui a verrouillé la presse internationale, diffuse par la radio d'Etat des messages appelant à chasser les troupes étrangères (il y a plus de 10 000 Casques bleus et 900 soldats français de la Force Licorne). Ce discours nationaliste plaît bien à la jeunesse des milices pro-Gbagbo, lesquelles se livrent chaque nuit à des assassinats ciblés qui ont fait près de 300 morts en deux mois entre le 28 novembre 2010 et le 30 janvier 2011.

La communauté internationale envisage le recours à la force, mais avant d'en arriver là elle tente d'utiliser d'autres moyens de pression : d'abord les sanctions individuelles, qui visent actuellement Laurent Gbagbo et plus de 80 de ses proches, dont les avoirs sont gelés et qui ne peuvent plus sortir du pays. Pour beaucoup, ils sont également susceptibles de passer devant la Cour pénale internationale pour "appels à la haine raciale". Ils devront y répondre des exécutions extrajudiciaires, disparitions, actes de torture et viols officiellement recensés depuis le 28 novembre 2010. Ensuite, les mécanismes financiers qui permettaient à Laurent Gbagbo de faire fonctionner le pays sont progressivement désactivés, à la fois par les bailleurs de fonds et par les établissements bancaires. De même, les grands groupes sont invités à respecter le nouveau cadre légal pour s'acquitter des taxes dont ils sont redevables à l'Etat ivoirien.

Dans ces conditions, et malgré le trésor de guerre plus ou moins légal que s'était constitué l'ancien chef de l'Etat en détournant les recettes du cacao, du pétrole et du port autonome d'Abidjan, il sera sans doute, au bout de quelques semaines, à court d'argent pour payer les fonctionnaires et surtout les militaires. Des lézardes pourraient alors se produire dans le camp Gbagbo, ce qui permettait d'éviter une intervention armée, toujours sujette à risques pour la population civile.

Mis à jour le 01/06/2011

 

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