Le débat autour de l'existence ou non de différences ethniques entre Hutu et Tutsi avant la colonisation a soulevé beaucoup de passions entre historiens, anthropologues, archéologues et linguistes.
Le sujet divise toujours profondément les deux communautés et chacune trouve des experts pour faire valoir sa thèse.
Les Hutu affirment que les Tutsi étaient des conquérants étrangers qui les ont opprimé et rejeté depuis des temps immémoriaux. Les Tutsi, au contraire, démontrent que les deux peuples «vivaient en harmonie avant la colonisation jusqu'au jour où le colonialisme européen a créé des divisions artificielles qui ont entraîné la catastrophe finale du génocide».
Depuis le XVIème siècle jusqu'à la colonisation, les deux minuscules royaumes du Burundi et du Rwanda se formèrent progressivement dans des limites territoriales définies, chacun sous l'autorité d'un souverain, le "mwami". Les deux pays avaient en commun la même population, composée essentiellement de Hutu (actuellement 84 % de la population), de Tutsi (15 %) et de Twa (1 %). Ces peuples vivent ensemble, parlent la même langue (au Rwanda, le kinyarwanda, au Burundi, le kirundi) et partagent la même civilisation.
Au fil des siècles, se développèrent les deux axes majeurs de leur économie : l'élevage et l'agriculture. Malgré l'enchevêtrement des activités agropastorales, des catégories sociales se dessinent : les Tutsi sont traditionnellement éleveurs et propriétaires de bovins (la possession de vaches est le symbole éminent de la richesse) ; les Hutu, agriculteurs, cultivent de petits lopins de terre. Les Twa vivent de la cueillette.
L'évolution de l'histoire politique des deux royaumes est complexe et différente. En bref, au Rwanda, la monarchie s'appuyait sur l'élite tutsi qui exerçait un monopole du pouvoir, néanmoins variable d'une région à l'autre, aux dépens des Hutu, pourtant majoritaire en nombre. Cette prééminence politique, accompagnée d'une suprématie économique et sociale, a engendré un sentiment d'exclusion pour les Hutu, des frustrations et des tensions entre les deux composantes de la population.
A cette époque, au Burundi, les clivages régionaux et socio-politiques étaient moins apparents qu'au Rwanda.
En résumé, selon l'historien Jean-Pierre Chrétien : « le contentieux futur pointe dans le fait que la monarchie rwandaise, forgée depuis le XVIIe siècle, est contrôlée par une aristocratie essentiellement tutsi. Le deuxième héritage, c'est celui du régime colonial. »

Deux facteurs expliquent, en grande partie, les tensions qui perdurent depuis des décennies entre peuples hutu et tutsi implantés au Rwanda, au Burundi et au Kivu, province frontalière située dans l'est de la République démocratique du Congo (ex-Zaïre) : le problème ethnique et son instrumentalisation politique, les migrations de population liées à la croissance démographique et à la raréfaction des terres.

Hutu et Tutsi : le poids de la colonisation

A leur arrivée, les colons allemands et belges s'appuyèrent sur l'élite tutsi, en utilisant à leur profit leurs institutions traditionnelles locales pour imposer l'ordre colonial, en particulier celles établies au Rwanda sous le règne du mwami Rwabugiri (1860-1895). Ils érigèrent alors ce pays en modèle auquel le Burundi « considéré comme un Etat moins parfait ou dégradé, fut invité de gré ou de force à se plier. » (J-P Chrétien).

« Ce fut le premier tournant capital dans l'histoire contemporaine du pays, l'élément sur lequel allait se construire, et éventuellement s'écrouler, tout l'édifice. Les colonisateurs avaient intérêt à reconnaître le roi et les pouvoirs des Tutsi qui l'entouraient, à leur donner des pouvoirs politiques et des tâches administratives importantes quoique toujours subalternes. Par ce système classique de gouvernement indirect, une poignée d'Européens ont pu contrôler le Rwanda à leur gré et en bénéficier au mieux de leurs intérêts impérialistes. Les Européens et l'aristocratie tutsi voulaient étendre leur contrôle sur les royaumes hutu du nord-ouest qui avaient résisté à cette destinée jusqu'alors et étendre leur domination aux régions périphériques en les soumettant au pouvoir central. En même temps, les colonisateurs n'ont pas hésité à apporter des changements à tous les aspects de la société qu'ils ne trouvaient pas à leur convenance. Pour cela, le roi devait devenir le vassal de ses maîtres coloniaux et l'influence des sous-chefs hutu se devait d'être réduite. »

De plus, les colons adoptèrent la notion de "race supérieure" reconnue aux Tutsi à cette époque.

« Le colonisateur et l'élite locale avaient tous deux intérêt à adopter les pernicieuses notions racistes sur les Tutsi et les Hutu concoctées par les missionnaires, les explorateurs et les premiers anthropologues. Ces notions reposaient sur l'aspect physique de nombreux Tutsi, en général plus grands et plus minces que la majeure partie des Hutu; l'incrédulité des premiers Blancs européens arrivés au Rwanda a également joué un rôle, car ils s'étonnaient que des Africains aient pu créer eux-mêmes un royaume aussi sophistiqué. C'est ainsi qu'une théorie raciste et sans fondement connue sous le nom d'hypothèse hamitique fut répandue (.). Selon cette hypothèse, les Tutsi étaient issus d'une race caucasienne supérieure provenant de la vallée du Nil et avaient même probablement des origines chrétiennes. Avec la théorie évolutionniste battant son plein en Europe, les Tutsi pouvaient être considérés comme formant une classe supérieure plus proche, quoique pas trop, il va sans dire, de la race blanche. On les considérait comme plus intelligents, plus fiables, plus travailleurs, ressemblant davantage aux Blancs que la majorité Hutu Bantou.
Les Belges ont tellement apprécié cet ordre naturel des choses qu'une série de mesures administratives, prises entre 1926 et 1932, institutionnalisa le clivage entre les deux races (la race étant le concept explicite utilisé à l'époque, antérieurement à l'introduction de la notion plus douce d'ethnie), le tout culminant dans la délivrance à chaque Rwandais d'une carte d'identité indiquant qu'il était Hutu ou Tutsi. »

Source : Rapport de l'OUA, Rwanda : Le génocide qu'on aurait pu stopper, 2000

Les frustrations sociales et politiques se cristallisèrent alors à partir de l'exclusion des Hutu - de l'école, de l'administration, des séminaires ouverts par les missionnaires -, et de l'affirmation d'une différenciation ethnique entre Hutu et Tutsi, inculquée et transmise de génération en génération, ainsi que de l'instrumentalisation politique de "l'ethnicisme".
Autant de ferments de massacres qui ensanglantent depuis 40 ans les relations entre Hutu et Tutsi dans l'Afrique des Grands Lacs.

Hutu et Tutsi : le "piège démographique"

Le bétail, richesse des Tutsi rwandais

Le bétail, richesse des Tutsi rwandais.

Photo Coopération/Jean-Yves Clavreul © Archives Documentation française

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Au même titre que le facteur "ethnique", le facteur démographique tient une place primordiale dans l'émergence des tensions entre les deux communautés hutu et tutsi.
Selon Roland Pourtier, géographe : « La région des Grands Lacs se distingue (...) par ses fortes densités de population, source d'une pression foncière d'une intensité rare en Afrique. Avec des densités de l'ordre de 225 à 230 hab/km2, le Burundi et le Rwanda (...) sont les Etats les plus densément peuplés du continent.

Ce foyer exceptionnel de peuplement est redevable aux qualités du milieu -climat d'altitude, sols volcaniques- autorisant l'extension parallèle de l'élevage et de l'agriculture. (...) Une croissance démographique très forte a rompu jadis les équilibres anciens, conduisant à une saturation des terroirs, d'autant que les villes, très peu attractives, n'ont jamais offert un exutoire au trop-plein des campagnes. Cet exutoire, ce sont les montagnes du Kivu [au Zaïre], prolongement occidental de celles du Rwanda et du Burundi, qui l'offrirent.»

En effet, avant l'arrivée des colons, des populations agropastorales d'origine rwandaise, hutu et tutsi, s'installent peu à peu au nord et au sud de la province du Kivu, moins peuplé.
Le "piège démographique" se resserre lorsque les colons belges pratiquent, de 1920 à 1940, l' immigration forcée d'une main d'oeuvre rwandaise agricole vers le Kivu, qui se surajoute aux populations rwandophones déjà installées. Ces "transplantés" sont appelés Banyarwanda (hutu et tutsi). Parmi eux, on distingue les Banyamulenge, "groupe homogène d'éleveurs tutsi" fixé dans la région de Mulenge, au sud d'Uvira. Ils cohabitent avec les autochtones zaïrois.
Le "piège démographique" se referme ensuite avec les premières vagues de véritables réfugiés tutsi fuyant la "révolution sociale" de 1959 au Rwanda lorsque les Hutu chassèrent les Tutsi du pouvoir.
En conséquence, l'apport massif de population tutsi d'origine rwandaise au Kivu engendre progressivement des tensions entre autochtones et Banyarwanda d'une part, et Banyarwanda (hutu et tutsi) entre eux d'autre part.
Au fil des années, la conjonction de tensions ethniques et démographiques, de conflits fonciers, génère périodiquement des flambées de violences meurtrières entre Hutu et Tutsi depuis 40 ans. Pour atteindre, en 1994, l'effroyable apogée du génocide rwandais.

D'après Roland Pourtier, La Guerre des Grands Lacs, Cahiers français n° 290, mars-avril 1999, La Documentation française

Pour en savoir plus

  • Roland Pourtier , La guerre au Kivu, un conflit multidimensionnel, Afrique contemporaine, numéro spécial, 4ème trimestre 1996, La Documentation française

  • Mis à jour le 08/12/2004

     

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