La défaite que l'Inde a subie face à la Chine en 1962 sur sa frontière himalayenne a conduit ce pays à développer sa capacité militaire conventionnelle et nucléaire afin de se préserver des menaces d'agression chinoises. En réaction, le Pakistan s'est lui aussi doté de l'arme nucléaire.

Tensions régionales

D'une manière générale, "la décennie des années 1980 a engendré de nouvelles tensions menaçant l'Inde, notamment avec l'intervention soviétique en Afghanistan, et la lutte des indépendantistes tamouls au Sri Lanka. Ce dernier conflit a provoqué l'intervention de l'armée indienne en 1987, qui s'est achevé par un échec et un retrait en 1990. De même, l'Inde est intervenue, avec succès cette fois, aux Iles Maldives en 1988, afin de secourir son président menacé par un coup d'État. Ainsi, le renforcement de ses capacités militaires lui permet de projeter ses forces militaires pour assurer sa sécurité et affirmer son statut auprès des petits pays de l'océan Indien."

Source : rapport d'information 476 (98-99) du Sénat, "L'Inde en mouvement : une chance à saisir pour la France", établi à la suite de la mission d'information effectuée en Inde du 9 au 21 janvier 1999

"En mai 1998, l'Inde et le Pakistan ont effectué des essais nucléaires et ont ainsi brisé un tabou international qui limitait le nombre des pays dotés de l'arme nucléaire à ceux reconnus officiellement par le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) de 1968, c'est-à-dire les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Jusqu'à cette date, aucun des pays dit "du seuil" n'avait franchi cette étape.
Le fait que ces deux États disposent désormais, même en nombre limité, d'armes nucléaires modifie en profondeur l'équilibre régional, les conséquences potentielles d'un conflit au Cachemire et le cadre de leurs relations bilatérales."

Source : rapport n° 336 du Sénat, 24 juin 2002, établi à la suite d'une mission effectuée du 3 au 10 mars 2002 en Inde et au Pakistan.

La bombe indienne, envisagée dès 1948

"C'est en 1948, sous Nehru, que le programme civil nucléaire de l'Inde a commencé, avec l'instauration de la Commission de l'énergie atomique (AEC). En 1954, notamment avec l'aide des États-Unis et du Canada, le ministère de l'Énergie atomique est créé. Dès le début du programme civil indien, l'option militaire est envisagée, avec une grande discrétion toutefois : dans le pays du Mahatma Gandhi et de la naissance de la politique de non-violence, l'acquisition de l'arme nucléaire ne va pas de soi. La défaite contre la Chine en 1962 et l'accession de la Chine au rang de puissance nucléaire en 1964 accroissent cependant les pressions en faveur du développement d'armes nucléaires […]. L'essai de 1974, qualifié "d'explosion pacifique", entraîna l'arrêt de toutes les coopérations internationales en faveur du programme civil indien et fut suivi trois ans plus tard par un engagement solennel du Premier ministre Desai que l'Inde n'acquerrait pas l'arme nucléaire […]. Comment s'insère, dans la longue histoire du programme nucléaire indien, la décision de procéder à des essais en 1998 ? […] Si le calendrier des essais trouve sa cause immédiate dans l'arrivée au pouvoir du BJP, favorable à l'option d'affichage du programme indien, le choix de 1998 a été dicté par des motivations aussi nombreuses que complexes, dont il serait vain de chercher à déterminer le poids respectif."

Source : rapport d'information n° 2 788 de l'Assemblée nationale sur la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, 7 décembre 2000.

Une réponse à la menace chinoise

"Les responsables indiens ne cessent de répéter que la principale menace pour la sécurité du pays vient de la Chine, et non du Pakistan. C'est ainsi que l'essai du Ghauri par le Pakistan en avril 1998, dont la portée est suffisante pour atteindre New Delhi, n'a jamais été présenté en Inde comme ayant pu jouer un rôle dans l'affichage de sa nucléarisation. Nul besoin de souligner qu'en minorant la menace pakistanaise, en dépit de l'existence d'un conflit, certes de basse intensité, mais permanent, au Cachemire qui mobilise un demi-million de soldats indiens, l'Inde entend se poser comme la puissance rivale de la Chine en Asie […]. Lors du conflit sino-indien de 1962, la Chine s'était officiellement déclarée en faveur d'un référendum au Cachemire, à l'instar du Pakistan et contrairement à ce que la diplomatie indienne a toujours souhaité […]. Les préoccupations de l'Inde concernant l'émergence d'une menace chinoise ne sont cependant pas sans lien avec la question pakistanaise, dans la mesure où les relations étroites entre la Chine et le Pakistan, diplomatiques et militaires […] préoccupent de longue date les Indiens."

Source : rapport d'information n° 2 788 de l'Assemblée nationale sur la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, 7 décembre 2000.

La bombe pakistanaise, "fille" du nucléaire indien

"Contrairement à l'Inde, le développement d'un programme nucléaire civil n'a pas été considéré comme une priorité lors de l'accession du Pakistan à l'indépendance, et ce n'est qu'en 1957 qu'une commission à l'énergie atomique est créée. Quant à l'option nucléaire militaire, c'est au début des années 1970 pour les uns - après la défaite contre l'Inde en 1971, pour les autres en 1974, à la suite de l'explosion "pacifique" indienne - qu'il faut en chercher l'origine. C'est à cette époque que le Pakistan multiplie les efforts pour sceller des coopérations internationales […]. Il est généralement admis que l'accession du Pakistan à la capacité nucléaire date de 1987 ; la CIA en fait d'ailleurs rapport cette même année […]. Les motivations qui ont conduit le Pakistan à procéder à des essais nucléaires en 1998 ne présentent pas le même degré de complexité qu'en Inde, même si certaines - telles que la quête du statut de grande puissance - leur sont communes […]. Le facteur indien doit être placé en première place pour expliquer les essais pakistanais. Le Pakistan est depuis longtemps conscient de la supériorité de l'Inde, aussi bien militaire que démographique ou économique, et de sa propre vulnérabilité face à une attaque conventionnelle éventuelle de l'Inde, en raison de l'absence de profondeur stratégique. Or, au cœur de la relation entre l'Inde et le Pakistan, se situe un problème dont le Pakistan a fait une question vitale pour son existence : le Cachemire reste le nœud des relations indo-pakistanaises et représente dans l'esprit des gouvernements pakistanais successifs "l'affaire non terminée de la Partition". Le Pakistan a toujours estimé que si la domination indienne n'était pas remise en cause, ses revendications sur le Cachemire perdraient de leur poids avec le temps. En procédant à des essais nucléaires, il a donc voulu signifier qu'il restait dans la course et pouvait, à tout moment, relever les défis que l'Inde lui opposerait."

Source : rapport d'information n° 2 788 de l'Assemblée nationale sur la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, 7 décembre 2000.

Une bombe islamique ?

La dissémination d'armes de destruction massive dans des pays musulmans, dont certains revendiquent un régime islamique, conduit à s'interroger sur l'apparition d'un arc islamique, version moderne de la notion, particulièrement en vogue au cours de la décennie précédente, de "bombe islamique". Le fait que le Pakistan, l'Iran, la Syrie, l'Égypte, l'Irak ou la Libye aient développé ou développent plus ou moins activement des programmes d'armes de destruction massive justifie cette interrogation."

Source : rapport d'information n° 2 788 de l'Assemblée nationale sur la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, 7 décembre 2000.

Quelles doctrines ?

"Quelle est aujourd'hui la réalité nucléaire de l'Inde et du Pakistan ? Force est de constater qu'aussi bien en ce qui concerne la portée réelle des essais, la doctrine, les arsenaux ou le budget, les programmes indien et pakistanais suscitent plus d'interrogations qu'ils n'apportent de certitudes […]. Les essais nucléaires réalisés par l'Inde et le Pakistan en 1998 ont profondément secoué la région et défient le consensus quasi-unanime sur la non-prolifération. Avec la confrontation des deux pays à Kargil au Cachemire, en 1999, la nucléarisation du sous-continent indien a pris une dimension inquiétante : l'Asie du Sud représente aujourd'hui la seule région où la confrontation de deux puissances nucléaires frontalières est aussi volatile. Dans quelle mesure faut-il craindre le recours à l'arme atomique pour le règlement d'un différend frontalier, épiphénomène d'un conflit identitaire et religieux entre l'Inde et un Pakistan dont la raison d'être est l'islamisme ? Cette question s'impose d'autant plus que de nombreux doutes restent en suspens sur la nucléarisation de l'Inde et du Pakistan : que veulent faire, aujourd'hui, l'Inde et le Pakistan de l'arme nucléaire ? Quelles forces veulent-ils ? Qui contrôle l'arme nucléaire ? Autant de questions sans réponse à ce jour, ce qui pourrait contribuer à miner le statut international que l'Inde notamment revendique à travers la possession de l'arme nucléaire. La communauté internationale semble aujourd'hui bien démunie pour répondre aux questions radicales, parfois angoissantes posées par la nucléarisation de pays qui se veulent les symboles d'un " deuxième âge nucléaire "."

Source : rapport d'information n° 2 788 de l'Assemblée nationale sur la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, 7 décembre 2000.

Inquiétudes de la communauté internationale

"Les risques émanant du sous-continent indien doivent être pris très au sérieux : à ce jour, l'Inde et le Pakistan n'ont ni doctrine nucléaire, ni dispositif de sécurisation satisfaisant de leurs arsenaux. Par ailleurs, la configuration stratégique du sous-continent indien, inédite jusqu'alors, autorise toutes les inquiétudes : qu'en est-il des règles classiques de la dissuasion et du calcul raisonnable entre deux pays contigus qui se sont affrontés plusieurs fois au cours de la période contemporaine, y compris après avoir procédé à des essais nucléaires, et dont l'un, le Pakistan, est menacé de talibanisation."

Source : rapport d'information n° 2 788 de l'Assemblée nationale sur la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, 7 décembre 2000.

Inefficacité des sanctions

"La communauté internationale dans sa grande majorité a réagi très vivement à ces deux séries d'essais et a pris des mesures de rétorsion. A l'exemple des États-Unis et du Japon, des sanctions économiques ont été adoptées comme l'arrêt de l'aide internationale. La Chine s'est refusée à sanctionner ces deux pays […]. [Mais ces sanctions] n'ont pu démontrer leur efficacité et ont dû être levées progressivement dès avant le 11 septembre. L'Inde et le Pakistan ont donc obtenu leur reconnaissance de facto comme État nucléaire. Ce précédent risque à terme de menacer les fondements de la non-prolifération. Il est donc nécessaire […] d'amener l'Inde et le Pakistan à signer le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (TICE) et progressivement à adhérer, au moins dans les faits, aux règles internationales de contrôle des armements et de non-prolifération nucléaire. Il serait très dangereux que, n'étant pas parties aux traités, ils ne se sentent pas obligés par ceux-ci. Par ailleurs, la communauté internationale et tout particulièrement les États nucléaires ne pourront pas faire l'économie d'un réexamen du TNP, le caractère nucléaire des deux États étant d'ores et déjà reconnus et leur renoncement à l'arme nucléaire étant inenvisageable."

Source : rapport n° 336 du Sénat, 24 juin 2002, établi à la suite d'une mission effectuée du 3 au 10 mars 2002 en Inde et au Pakistan.

Un déséquilibre, facteur d'instabilité

"Cependant, la situation reste extrêmement préoccupante. Les deux pays gardent un différend majeur entre eux et il ne peut être exclu qu'il soit à nouveau la cause d'un conflit entraînant les deux pays dans une guerre nucléaire. En effet, le déséquilibre des forces conventionnelles entre l'Inde et le Pakistan est un facteur d'instabilité. A la supériorité conventionnelle de l'Inde s'ajoute la position vulnérable du Pakistan. Il ne dispose pas de "profondeur stratégique", les zones vitales du Pakistan (Karachi, Islamabad, Lahore) étant proches de la frontière. La géographie du pays laisse par ailleurs penser qu'une offensive indienne dans le désert du Rajasthan pourrait conduire à couper le pays en deux. Cette situation pourrait conduire le Pakistan à être rapidement acculé à utiliser l'arme nucléaire contre l'Inde, ses intérêts vitaux ou la survie même du pays étant en jeu. De plus, la relative supériorité indienne dans les domaines balistique et nucléaire, l'Inde disposant vraisemblablement d'un plus grand nombre d'armes et de vecteurs, pourrait l'inciter à opérer une frappe préventive sur l'arsenal pakistanais pour éviter toute riposte nucléaire à une attaque conventionnelle."

Source : rapport n° 336 du Sénat, 24 juin 2002, établi à la suite d'une mission effectuée du 3 au 10 mars 2002 en Inde et au Pakistan.

«Des crises au fort potentiel déstabilisateur

Ainsi que cela a été relevé lors des débats en commission, l'accession de l'Inde et du Pakistan à la capacité nucléaire semble inciter les deux pays à observer une certaine retenue. La dissuasion réciproque pourrait ainsi s'exercer entre les deux protagonistes, tout comme elle a joué durant la Guerre froide entre les deux blocs. Les experts auditionnés par la commission ont toutefois mis en garde contre toute vision exagérément optimiste des conséquences de la nucléarisation de l'Inde et du Pakistan, soulignant que la situation actuelle n'élimine en rien les risques d'escalade non maîtrisée ou de mauvais contrôle politique sur les forces nucléaires, pour ne pas parler du scénario d'une déstabilisation interne du Pakistan.»

Source : rapport d’information n° 388 du Sénat, annexe au procès-verbal de la séance du 30 juin 2004 fait au nom de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées sur la prolifération nucléaire, par le sénateur Xavier de Villepin.

Mis à jour le 01/03/2007

 

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