La période de cohabitation qui s'ouvre en juin 1997 se déroule dans un contexte politique très différent des deux premières. Elle n'était pas attendue, donc pas préparée par les principaux acteurs, contrairement aux précédentes. Cohabitation surprise, conséquence d'une dissolution surprise de l'Assemblée nationale, elle intervient en outre en début de septennat présidentiel et va durer le temps de la législature.

Le Président de la République, deux ans après son entrée à l'Elysée et alors que la majorité parlementaire qui soutient le gouvernement d'Alain Juppé est écrasante, mais divisée, estime que les échéances à venir, notamment européennes (mise en place de la monnaie unique) et les réformes en cours nécessitent "une majorité ressourcée et disposant du temps nécessaire à l'action" et "qu'il faut, dès maintenant, aller plus loin sur le chemin des changements. Il faut que l'action politique monte en puissance pendant les cinq années qui viennent. Pour réussir, la France a besoin d'un nouvel élan. Cet élan ne peut être donné que par l'adhésion, clairement exprimée, du peuple français" (déclaration télévisée, 21 avril 1997).

Respecter les fonctions de chacun

A l'approche du scrutin législatif, l'éventualité d'une nouvelle cohabitation est de nouveau posée. Jacques Chirac, le 20 mai 1997, se référant à la scène internationale et plus particulièrement au cadre de la construction européenne, déclare : "N'oublions jamais qu'elle [la France] ne pourra défendre ses intérêts que si elle est capable de parler d'une seule voix, et d'une voix forte", manière indirecte de mettre en garde les électeurs contre un éventuel succès de l'opposition parlementaire.

Jacques Chirac et Lionel Jospin, 73èmes consultations franco-allemandes, Toulouse, 29 mai 1999

Jacques Chirac et Lionel Jospin, 73èmes consultations franco-allemandes, Toulouse, 29 mai 1999.

© Premier Ministre

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Lionel Jospin réagit le lendemain en affirmant qu'en cas de cohabitation, il est évident que la France parlera d'une seule voix et il rappelle, dans un entretien au Figaro, que : "En matière de cohabitation, la Constitution est claire sur les pouvoirs de chacun. La cohabitation n'est plus une situation mystérieuse, puisqu'il y en a eu déjà deux. Ce qui compte c'est de respecter la fonction de chacun...". Le risque de ne plus avoir un Président, un gouvernement, une majorité parlementaire en harmonie, souligné par les responsables de la majorité présidentielle, est rejeté par l'opposition de gauche qui affirme qu'une cohabitation de cinq ans ne serait pas forcément conflictuelle.

La nette victoire de la gauche plurielle (PS, PC, radicaux de gauche, Verts), qui obtient la majorité absolue au scrutin législatif des 25 et 1er juin 1997, ouvre donc une nouvelle période de cohabitation.

Le 2 juin 1997 Jacques Chirac nomme Lionel Jospin Premier ministre.

Cette troisième cohabitation, qualifiée à plusieurs reprises de "constructive" par le Président de la République débute néanmoins par une mise au point d'ordre institutionnel. Répondant à une question, lors du traditionnel entretien télévisé le 14 juillet 1997, Jacques Chirac déclare : "La Constitution prévoit des choses et ces choses donnent, notamment, une prééminence, et je dirais, donnent un peu le dernier mot au Président de la République...".

Deux jours après, dans une déclaration en Conseil des ministres Lionel Jospin corrige l'appréciation présidentielle par ces termes : "Il n'y a pas de domaine de la politique française où le Président aurait le dernier mot".

Un contexte difficile pour le Président

Cette troisième cohabitation se caractérise par un contexte politique défavorable au chef de l'Etat, qui se voit contraint à cette situation du fait de la dissolution qu'il a provoquée, ce qui en outre lui interdit toute nouvelle dissolution pendant un an.

Les formations politiques qui le soutiennent ont subi un échec aux élections législatives, la droite parlementaire y enregistrant son plus faible score (36,2 %) depuis 1958. Cet échec est de plus durable et se confirme aux élections européennes de juin 1999 qui concrétisent aussi la forte division entre formations de l'opposition, laquelle se double de fortes tensions à l'intérieur de chaque parti.

Comme François Mitterrand en 1986-1988, Jacques Chirac, s'appuyant sur son rôle de gardien des intérêts permanents, va exercer une magistrature tribunicienne en adressant des gestes en direction de l'opinion. Il fera connaître ses désaccords ou exprimera des mises en garde à propos de la politique menée par le gouvernement, soit en Conseil des ministres, soit au cours de déplacements en province.

A l’approche du scrutin présidentiel d’avril 2002, auquel il se représente, Jacques Chirac précise ses critiques. Si le 14 juillet 1999, il avait qualifié la cohabitation de "constructive", deux ans plus tard, il dénonce le "manque de volonté d’agir" du gouvernement "en matière de sécurité" et son "immobilisme" concernant les réformes à entreprendre (14 juillet 2001).

Des moments de tension vite circonscrits

Jacques Chirac et Lionel Jospin avec leur hôte Tony Blair, sommet franco-britannique à Londres,  29 novembre 2001

Jacques Chirac et Lionel Jospin avec leur hôte Tony Blair, sommet franco-britannique à Londres,  29 novembre 2001.

© Premier Ministre

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Les quelques brusques moments de tensions, le plus souvent liés aux échéances électorales nationales à venir, qui ponctuent cette troisième cohabitation, ne sont pas motivés, après juillet 1997, par une divergence d'appréciation sur le rôle constitutionnel attribué à chacune des fonctions et sont très vite circonscrits.

Lors de la conférence de presse conjointe du Président de la République, du Premier ministre et du Président de la Commission européenne le 11 décembre 2000, à l'issue du sommet européen de Nice, à la question de savoir si la cohabitation lors de la présidence française de l'Union européenne (juillet-décembre 2000) a été "un atout, un handicap ou qu'elle a été neutre pour la réussite de la présidence française", les deux responsables de l'exécutif répondent à l'unisson :

- Jacques Chirac : "Ce que je peux vous dire en tout les cas, et ce qui est certain, c'est qu'elle n'a pas été un handicap. Et la preuve en est, nous avons réussi ce sommet. Nous l'avons réussi ensemble"

- Lionel Jospin : "Comme je pense que c'est un atout, cela veut dire que le résultat est neutre. (...) Ces trois jours de discussions très difficiles ont été menées non seulement bien sûr avec une unité complète des ministres, du chef de l'Etat et du Premier ministre, mais je dirai même aussi avec une fusion intellectuelle et humaine des équipes qui a été extrêmement frappante...".

Trois jours plus tard lors d'un entretien télévisé sur TF1, Jacques Chirac ajoutait, rappelant que la cohabitation avait été voulue par les électeurs :

"Et aussi bien le Premier ministre que moi, avons eu pour souci, en permanence, de faire en sorte que, tout en gardant chacun nos convictions, bien entendu, tout en ayant chacun nos responsabilités dans les domaines qui étaient les nôtres, nous ayons un comportement qui soit digne de la France et des Français (...). Alors je ne dis pas qu'il n'y a pas des difficultés ou des problèmes. Il ne peut pas ne pas y en avoir, à partir du moment où il y a une divergence de vues sur certaines orientations essentielles, tout est dans la manière de les exprimer".

Moments de tensions, qui du fait du contexte électoral (municipales de mars 2001, élection présidentielle en avril-mai 2002, législatives en juin), vont prendre un ton plus vif dans la dernière année de la législature.
Le 21 avril 2002, Jacques Chirac arrive en tête du premier tour de l’élection présidentielle, avec un score relativement faible pour un Président sortant (19,9% des suffrages exprimés). Le contexte très particulier du second tour, du fait de la présence de Jean-Marie Le Pen, lui assure une réélection triomphale (82,2%). Un mois plus tard, au scrutin législatif l’Union pour la majorité présidentielle (qui devient à l’automne 2002 l’Union pour un mouvement populaire) obtient la majorité absolue des sièges à l’Assemblée nationale. C’est la fin de la troisième cohabitation.

Mis à jour le 01/11/2002

 

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