Interview avec Thierry de Montbrial, fondateur et directeur général de l’Institut français de relations internationales (IFRI).

La France est-elle en déclin, voire en décadence ?

 Il convient de distinguer nettement la notion de déclin, qui est réversible, de celle de décadence qui ne l’est pas. Pour un pays, le déclin consiste à s’enfoncer progressivement, même si son identité demeure. En revanche, pour prendre un exemple puisé dans le registre de la thermodynamique, la décadence correspond à l’image d’une carafe qui, une fois tombée, se brise et ne se reconstitue pas. Actuellement, la France est incontestablement dans une phase de déclin, elle n’est toutefois pas – pas encore – en décadence. Dans le passé, le pays a connu plusieurs périodes de déclin. Par exemple, au milieu du XIXe siècle à l’époque du Zollverein et du début de l’unité allemande, la France était sur de nombreux points affaiblie et en particulier très en retard par rapport à l’Allemagne. Cela ne l’a pas empêchée de se rattraper par la suite, notamment sous le règne de Napoléon III.

Il faut donc être extrêmement vigilant quant à la perception de ce j’appelle les seuils critiques dont le franchissement signalerait pour la France l’entrée dans une phase irréversible de décadence. Ce basculement peut être très rapide. Dans l’Égypte ancienne, des dynasties séculaires se sont ainsi brusquement effondrées. La longévité d’un phénomène n’exclut en rien que la chute puisse être extrêmement brutale et soudaine.

Prenons l’exemple concret des outils militaire ou diplomatique. Grâce aux traditions solides et bien ancrées qu’elle a su préserver dans ces domaines, la France tient encore son rang dans le monde actuel. Cependant, sous le coup des coupes budgétaires successives, les moyens militaires et diplomatiques du pays risquent un jour de ne plus être opérationnels. La comparaison pourrait être faite avec une tapisserie mangée par les termites qui, en apparence intacte, finirait par tomber soudainement en lambeaux. À force de réduire les moyens alloués à son appareil diplomatique et militaire, la France risque de découvrir du jour au lendemain qu’elle ne compte plus sur la scène internationale. Le seuil critique est proche. Il est donc plus que temps pour les pouvoirs publics français de définir des limites à ne pas franchir, faute de quoi l’efficacité des moyens de la défense et de la diplomatie ne sera plus garantie.

La France a-t-elle encore un projet européen ?

La France n’a pour l’heure pas plus de projet européen que ses partenaires européens. Le débat européen est certes extrêmement pauvre en France, mais il l’est aussi en Allemagne et ailleurs. Cependant, l’idée européenne a été, et de loin, le plus grand projet politique du XXe siècle. Si l’on veut relancer le projet européen, il faut être réaliste et retourner au mécanisme de « l’engrenage » sur lequel je reviendrai.

La question du déficit démocratique de l’Europe n’est qu’un faux problème. Ce n’est pas en généralisant le suffrage universel direct à l’échelon européen que les blocages actuels seront résolus. Imaginer qu’être démocratique c’est élire un président européen au suffrage universel dans les 27 États membres de l’Union européenne relève de l’erreur. Quelle serait la personnalité capable d’y mener une campagne électorale ? Aucune, car les langues et les cultures politiques sont trop différentes. Si l’on veut réactiver l’adhésion des citoyens à la construction européenne, il convient donc de trouver d’autres mécanismes, d’inventer à l’échelle européenne une nouvelle forme de démocratie représentative.

L’enjeu que constitue l’euro est à cet égard déterminant. L’échec de la monnaie unique, c’est-à-dire l’effondrement de la zone euro, marquerait inévitablement le début de la déconstruction européenne, laquelle aurait un coût extrêmement élevé pour les États comme pour les citoyens. La crise actuelle doit donc conduire à un pas supplémentaire en matière institutionnelle. Les mesures qui ont déjà été prises depuis trois ans vont dans le bon sens mais elles ne sont pas suffisantes.

Concernant la Banque centrale européenne (BCE), les aménagements politiques ont été très importants par rapport à la doctrine qui prévalait aux origines. La BCE n’est plus un simple organisme technique, voire technocratique, du fait des nouvelles mesures – d’ouverture de lignes de crédit par exemple – éminemment politiques qui ont été adoptées.

En outre, globalement les déficits courants en Europe, et même en France, n’ont pas encore atteint un seuil aussi alarmant qu’aux États-Unis ou au Japon. Certaines solutions nouvelles pourraient voir le jour, comme faire sortir une partie du budget de la défense du calcul des déficits publics. Cette dépense constitue en effet une contribution collective à l’Union. Il est aussi plausible qu’un accord intervienne pour relâcher les contraintes en termes de gestion des déficits publics en échange de réformes structurelles crédibles.

Même s’il ne donne pas lieu à beaucoup de débats, un nouveau modèle commence à se dessiner pour la construction européenne : celui d’une Europe en « poupées gigognes » ou en cercles concentriques. Quelques États – ceux de l’actuelle zone euro à l’exception de certains pays qui n’auraient jamais dû y entrer… – en constitueraient le noyau dur. Autour de lui s’agrégeraient des périphéries successives dans lesquelles des pays comme la Turquie ou le Royaume-Uni pourraient trouver leur place. C’est un modèle invisible auquel beaucoup adhèrent silencieusement.

Quel qu’il soit, l’avenir de l’Union européenne ne s’inscrit pas dans un schéma conceptuel prédéterminé (comme le fédéralisme). L’unification européenne est depuis les origines une construction sui generis. C’est une fois que le nouveau modèle aura été mis en œuvre qu’on pourra le définir.

La France a t-elle encore une place dans la gouvernance mondiale ?

Prenons l’exemple concret du Conseil de sécurité des Nations Unies, dont la réforme est un serpent de mer qui agite la communauté internationale depuis fort longtemps. L’idée a un temps été avancée que la France partage avec l’Allemagne son siège de membre permanent disposant du droit de veto. Pour ce faire, il faudrait que les deux nations aient un dessein commun en matière de sécurité internationale et de défense. Or, cette idée est totalement prématurée. De surcroît, la France qui est dans une posture défensive – elle l’est d’ailleurs depuis 1815 – n’est pas prête de renoncer à ce fauteuil au Conseil de sécurité qu’elle considère, à tort ou à raison, comme l’un des symboles de sa puissance.

De façon plus générale, l’un des grands problèmes actuels est l’incapacité qu’ont les États à définir une nouvelle gouvernance mondiale. Les institutions existantes sont impossibles à réformer. Ainsi, la composition de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui a été mise en place au moment du plan Marshall, ne correspond plus aux réalités du monde contemporain. Son secrétariat pourrait pourtant être très utile notamment dans le cadre du G20. Dans le cas du Conseil de sécurité, les obstacles à toute réforme apparaissent encore plus insurmontables.

Dans le contexte de la mondialisation, quels vous semblent être les problèmes prioritaires de la France ?

La question prioritaire est de remettre en marche l’économie. Pour ce faire, il suffit que la France se dégage enfin d’un certain nombre d’idéologies qui continuent d’empoisonner sa vie politique et dont nous sommes les derniers héritiers en Europe. Si le pays arrive à mettre de l’ordre dans ses affaires économiques et budgétaires, tout le reste suivra. Pour mener à bien les réformes, les diagnostics ont été faits et refaits depuis vingt ans. Permettez-moi d’insister sur ce point : ce qui doit être fait est parfaitement identifié. Le pays dispose des moyens humains nécessaires pour rebondir. Seule lui manque pour le moment la volonté d’engager son adaptation à la mondialisation..

Retrouvez l'intégralité de cet entretien « Déclin relatif, décadence possible » in Questions internationales, "La France dans le monde", Questions internationales, n°61-62, mai-août 2013, La Documentation française),

Mis à jour le 04/10/2013

 

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