Pierre Bréchon est professeur de science politique à l'Institut d'études politiques de Grenoble et chercheur au CIDSP (Centre d'informatisation des données socio-politiques, unité CNRS)

Entretien réalisé en mars 2002.

En 1962, le principe de l'élection du Président de la République au suffrage universel direct est adopté par référendum. Quarante ans après, quel bilan dresser de ce changement du mode de désignation du chef de l'Etat sur la vie politique ?

Sous les IIIe et IVe Républiques, le Président avait peu de pouvoir effectif et était élu par les parlementaires. Avec la mise en œuvre de la Ve République, ses pouvoirs sont, de fait, beaucoup plus importants et il devient, grâce à l'onction du suffrage, tout à fait légitime pour impulser la politique de la France. Cette élection a conduit à une transformation profonde du système partisan qui s'est " bipolarisé ". Le premier tour de scrutin permet de faire émerger les deux candidats principaux autour desquels des coalitions sont appelées à se former et à exercer ensuite le pouvoir. Par rapport à une situation de la IVe République qui avait surtout produit des gouvernements de coalition entre une gauche et une droite modérées, la Ve République, notamment grâce à l'élection du Président au suffrage universel, a conduit à une repolarisation du débat politique entre la droite et la gauche jusqu'au début des années 80. Avec ce nouveau système, ceux qui sont élus gouvernent ; on ne renverse pas en permanence les alliances électorales, majorité et opposition ont une pérennité.
L'élection présidentielle a contribué aussi à une nationalisation de la vie politique. Alors que dans une campagne pour les élections législatives, les débats sont en partie atomisés du fait de l'existence d'enjeux propres à une circonscription électorale, la campagne présidentielle fait s'opposer au plan national quelques candidats représentatifs, qui sont censés débattre des grands thèmes centraux de la vie politique, en fonction des attentes de l'électorat à un moment donné.
On peut aussi montrer que l'élection a produit une personnalisation de la vie politique française et une présidentialisation des partis politiques eux-mêmes. Et le succès de ces partis est largement dépendant de leur capacité à faire émerger un présidentiable reconnu dans l'opinion, et pas trop contesté dans son parti par d'autres prétendants.

La participation électorale est à la baisse et l'élection présidentielle n'échappe pas à la règle. 2002 confirmera-t-il ou non ce fléchissement ? N'y a-t-il pas un paradoxe entre cette apparente désaffection et le fait qu'au premier tour l'offre électorale devrait correspondre à l'ensemble des sensibilités politiques ?

Il est vrai que depuis la fin des années 80, on voit l'abstention électorale se développer, notamment dans les générations âgées de moins de 40 ans, qui votent moins par sens du devoir. Les jeunes ne se déplacent aux urnes que s'ils sentent l'importance de s'exprimer. Ils veulent être convaincus que leur vote a du sens et sert à quelque chose. Or la période est plutôt à la critique de l'offre et de la classe politique. On se laisse moins facilement convaincre que le vote est important pour l'avenir du pays. Les différents gouvernements de gauche et de droite sont perçus comme ayant mis en œuvre des politiques voisines, ce qui ne favorise pas la mobilisation électorale. On voit se développer l'abstention intermittente, alors que la non-inscription et l'abstention constante sont stables.
Il est difficile de faire un pronostic sur le niveau de l'abstention pour le scrutin présidentiel de 2002. Cette élection est celle pour laquelle l'abstention a le moins augmenté, justement parce que les Français sont très nombreux à en percevoir les enjeux. Le taux d'abstention, qui était de 15,2 % en 1965, est monté à 18,9 % en 1981 et à 21,6 % en 1995. Il est possible qu'un record d'abstention soit battu à cette élection, comme à plusieurs autres depuis la fin des années 80. La conjoncture d'un premier tour fortement polarisé par les deux têtes actuelles de l'exécutif, qui sont perçues comme étant les deux quasi incontournables du second tour, fait perdre à ce scrutin une partie de ses enjeux, ce qui risque d'être peu mobilisateur. En même temps, le résultat des deux principaux candidats et de leurs adversaires directs (les troisièmes hommes potentiels) reste une variable très importante pour le second tour et pour la vie politique française dans les années à venir.
Quant à la nature de l'offre électorale au premier tour, il est encore un peu tôt pour en juger. Toutes les sensibilités politiques souhaitent pouvoir avoir un candidat, certains groupes de pression ou mouvement d'idées cherchent aussi à être présents dans la pré-campagne. Mais la nécessité d'avoir 500 signatures d'élus (notamment maires) va réduire la compétition à un nombre de prétendants limité, probablement entre 12 et 16. Vu la division de l'extrême droite, il n'est pas complètement certain qu'elle soit présente dans la compétition. L'existence d'un système qui limite le nombre de compétiteurs est d'ailleurs tout à fait nécessaire. S'il y avait trop de candidats peu connus, représentants de programmes " ésotériques ", cela ne serait pas très mobilisateur. Une offre électorale pléthorique est peu lisible.

En 2002, l'interdiction de publication de sondages la semaine précédant chaque tour de scrutin, en vigueur depuis 1977, est levée. Quelles raisons expliquent ce revirement ? Le fait de publier des sondages jusqu'à la veille du scrutin peut-il avoir une influence sur le vote ?

La loi avait été adoptée dans un contexte de critique des sondages préélectoraux, véritable " pollution de la démocratie " d'après Maurice Druon, dans un article du Monde de septembre 1972. On craignait leur influence sur le vote, comme si la connaissance des résultats modifiait beaucoup les intentions des individus. Les sondages étaient en fait suspectés de pouvoir manipuler l'opinion. Dès les origines, cette loi fut aussi critiquée. Elle est anti-démocratique puisqu'elle limite l'information du citoyen et la réserve à ceux qui ont les moyens de payer des sondages (en effet l'interdiction ne porte pas sur leur réalisation, mais seulement sur leur publication). Avec le développement d'Internet, la loi était devenue de fait inapplicable puisque les résultats des sondages pouvaient figurer sur des sites hébergés dans des pays voisins. Après un jugement en 2001 de la Cour de cassation, reconnaissant que la loi affecte la liberté d'expression et introduit une discrimination entre citoyens, il fallait donc revoir le dispositif pour éviter un vide juridique lors des échéances de 2002. La récente loi votée permettra de publier des sondages jusqu'à la fin de la campagne électorale officielle, à 36 heures de l'ouverture du scrutin. Cette modification ne peut avoir que des effets très faibles sur les résultats du vote. Le résultat d'un sondage n'est qu'un élément d'information parmi beaucoup d'autres. On choisit son vote d'abord en fonction de logiques politiques et pas en fonction de la hausse ou de la baisse de 2 ou 3 points des candidats entre deux sondages.

Pour la première fois, l'élection présidentielle va être suivie du renouvellement de l'Assemblée nationale au terme normal d'une législature. De quelle manière le résultat de l'élection présidentielle peut infléchir le résultat de l'élection législative ?

Cela est très difficile à apprécier. Lors des élections législatives de 1981, dans le contexte de l'élection de François Mitterrand dans un clair affrontement entre la gauche et la droite, après 23 ans de gouvernement de droite, il y avait eu un véritable effet d'entraînement : la victoire présidentielle avait été amplifiée au niveau législatif. En 1988 au contraire, après la réélection du président sortant, les élections législatives n'ont pas connu un raz-de-marée socialiste. Ce qui a d'ailleurs posé des problèmes à Michel Rocard qui devait trouver des forces alliées pour faire adopter ses projets de loi. On semble plus proche de la conjoncture de 1988 que de celle de 1981. Il y aura certainement nettement moins d'électeurs aux élections législatives qu'à la présidentielle. Et on ne peut exclure l'hypothèse d'une nouvelle cohabitation, les deux élections n'ayant pas lieu le même jour, les électeurs n'étant pas exactement les mêmes, les logiques de vote étant dissemblables et surtout les règles de choix des élus étant différentes. La majorité de l'Assemblée nationale résulte de 577 scrutins particuliers dans autant de circonscriptions.

Depuis 1965, date de la première élection du Président au suffrage universel direct, le style des campagnes électorales a connu de profondes transformations. Lesquelles ? Ne peut-on néanmoins encore distinguer des permanences ?

On peut retenir trois évolutions principales. Les campagnes présidentielles sont d'abord beaucoup plus encadrées juridiquement. En particulier, le niveau de dépenses des candidats est désormais contrôlé. Les campagnes sont aussi beaucoup plus professionnalisées ; les stratégies de communication sont réfléchies par de nombreux professionnels : quand et comment annoncer la candidature ? Quel planning optimum concocter pour le candidat, avec des voyages, des rencontres, des meetings ? Comment conforter sur certains aspects et modifier sur d'autres l'image du candidat ? Enfin, les outils de médiatisation ont évolué. Les sondages sont de plus en plus nombreux, la télévision est devenue le principal support de la campagne électorale, à travers les journaux télévisés et les émissions politiques, plus que par le biais de la campagne officielle.
Malgré tous ces changements, il reste effectivement des permanences. Une campagne présidentielle constitue toujours un temps fort de mobilisation de l'électorat, un temps où les Français sont appelés à choisir les options qu'ils souhaitent pour l'avenir ; mais ils peuvent aussi faire entendre leurs mécontentements à l'égard des gouvernants sortants ou de certains d'entre eux ; ils peuvent même profiter de la campagne pour critiquer l'ensemble de la classe politique. Quant aux acteurs sociaux, économiques et associatifs, ils utilisent la campagne pour faire pression sur les candidats, en cherchant à les faire se prononcer en faveur de leurs thèses dans une multitude de domaines particuliers. Les candidats ont donc moins qu'autrefois des grands programmes alternatifs mais ils doivent gérer des demandes complexes et souvent contradictoires de la part de la société civile.

L'EFFET DE LA CAMPAGNE PRESIDENTIELLE DE 1995 D'APRES L'ENQUETE POST-ELECTORALE CEVIPOF-SOFRES

ENQUETE POST-ELECTORALE CEVIPOF-SOFRES

Tableau Enquete post électorale
 

Plutôt en bien

Plutôt en mal

Ne l'a pas changé

Sans réponse

A. Laguiller

19

2

76

2

R. Hue

28

4

65

4

L. Jospin

37

5

56

2

D. Voynet

13

8

73

6

J. Chirac

27

7

64

2

E. Balladur

16

14

67

2

Ph. de Villiers

10

20

67

4

J.-M. Le Pen

9

17

71

3

D'après les résultats, la campagne n'a pas fait bouger l'opinion que deux Français sur trois avaient des candidats. Cependant, pour la plupart des candidats, la campagne se traduit par une amélioration de leur image (sauf pour Philippe de Villiers, Jean-Marie Le Pen et un peu Edouard Balladur). Enfin, notons que la campagne a été assez déterminante pour Lionel Jospin.

Mis à jour le 01/05/2002

 

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