En quoi l’élection de 2008 est-elle exceptionnelle ? Qu'est-ce qui fait notamment la spécificité de cette élection par rapport à la précédente ?
C'est la première fois depuis 1952 qu'aucun des candidats n'est ni le président en place sollicitant un second mandat, ni un vice-président cherchant à succéder au président en exercice. En outre, l’un des aspects les plus inattendus de cette élection vient des primaires démocrates qui ont vu s’opposer une femme, Hillary Clinton (une seule autre femme, Geraldine Ferraro, avait été candidate à la vice-présidence en 1984), à un Noir, Barack Obama qui, en tant qu’enfant métis d'une Américaine blanche et d'un père kenyan, n'est toutefois pas un « Africain Américain » descendant d’esclaves. Parmi les autres candidats à l’investiture démocrate, la présence d’un Américain d'origine hispanique (Bill Richardson) a constitué une autre nouveauté.
Du côté républicain, cette élection est aussi inattendue puisque le candidat qui s'est imposé, John McCain, est un franc-tireur, un maverick, qui est parvenu à l'emporter contre le richissime candidat mormon Mitt Romney et le pasteur Mike Huckabee, tous deux favoris de la droite religieuse qui avait fait l’élection de 2004.
Cette élection marque aussi un tournant du point de vue du financement de la campagne, avec un montant record des sommes collectées par les candidats (près d’un milliard de dollars) et de par la décision de Barack Obama de refuser sa quote-part de financement public (soit 85 millions de dollars).
Dernier point, dans un contexte économique et politique morose, face à la perte de crédibilité de l’administration Bush, cette élection suscite des attentes considérables. Les espoirs de changement ont eu pour résultat d'amener des électeurs généralement indifférents à la vie politique et aux élections à s'inscrire sur les listes électorales et à participer aux primaires. À cet égard, le fait que B. Obama ait pu remporter un caucus dans un État composé à 98 % de Blancs, l'Iowa, a amené certaines franges de la population noire à ne plus rester en dehors du jeu politique et à vouloir participer à une élection qui représente, pour elles, le premier espoir de victoire d'un candidat non blanc élu grâce aux suffrages des Blancs.
Les programmes des deux candidats sont-ils très différents ?
Les programmes des deux principaux candidats sont opposés sur pratiquement tous les sujets. Concernant la guerre en Irak, B. Obama entend retirer les troupes dès que possible alors que J. McCain considère que l'augmentation des effectifs a produit des résultats positifs qui prouvent qu’il faut continuer dans cette voie.
En matière économique, John McCain place dorénavant la pérennisation des baisses d'impôts de l’administration Bush au centre de son programme de redressement de l'économie américaine touchée par la stagflation et la crise des crédits immobiliers. De son côté, Barack Obama propose un programme plus classiquement keynésien.
En matière de santé et d’assurance maladie, si J. McCain reste en faveur de l'initiative individuelle dans un marché concurrentiel, B. Obama souhaite mettre en place un système de couverture maladie universelle.
Concernant la nomination des juges à la Cour suprême, prérogative que le président exerce en accord avec le Sénat, John McCain a indiqué que s’il devait être élu, il nommerait des juges dont les positions seraient assez semblables à celles des juges que le président Bush a nommés. Le droit à l'avortement, la discrimination positive (affirmative action), la séparation des pouvoirs et les libertés publiques pourraient donc être à terme remises en cause. Dans le cas où il serait celui qui nommerait les prochains juges, Barack Obama viendrait au contraire renforcer le bloc progressiste de la Cour qui est plutôt centriste et défend la séparation des pouvoirs et les libertés individuelles.
En définitive, le seul thème de campagne au sujet duquel les candidats apparaissent plus proches est l'environnement et notamment le réchauffement climatique. Sur cette question, le candidat républicain s'est largement éloigné des positions de l’administration Bush. Les deux candidats sont favorables à une limitation des émissions de gaz à effet de serre et à un marché des droits de polluer. Toutefois, là où Barack Obama défend la filière de l’éthanol et les énergies propres, son rival pousse à la construction de nouvelles centrales nucléaires et a fait une récente volte-face en soutenant la reprise de l’exploration pétrolière.
Quelle est la place de la question irakienne et plus largement de la politique étrangère dans la campagne ? Quels seront les ressorts de l’élection de novembre ?
Bien que la question irakienne conserve une place importante dans cette campagne, la crise économique, la cherté de l'essence, l’effondrement du marché immobilier sont davantage au cœur des préoccupations des Américains. Sept ans après le 11 Septembre, la psychose du terrorisme s’est largement atténuée et la sécurité nationale n’est plus le sujet principal des débats.
Pour novembre, la question est en définitive de savoir si Barack Obama pourra compter sur les suffrages démocrates qui s'étaient portés sur Hillary Clinton lors des primaires – en particulier les femmes de plus de 50 ans, les cols bleus et les Hispaniques – et ce malgré l’image d’élitiste de gauche coupé de l’Amérique profonde que les républicains cherchent à donner de lui. Pour l’emporter, il lui faut en tout cas faire basculer dans l'escarcelle démocrate plusieurs États pivots (swing states), comme le Colorado, le Nevada, l’Ohio, le Nouveau-Mexique et la Floride.
Contre lui, il ne faut pas sous-estimer le poids du racisme qui demeure bien ancré. Dans les États des Appalaches ou du Middle West en particulier, il pourrait conduire un certain nombre d’Américains qui traditionnellement s’abstiennent à exceptionnellement voter pour empêcher qu’un « Noir » occupe le Bureau ovale. Il semble également qu’une tension internationale accrue – avec l'Iran, en Afghanistan ou en Irak – ou un attentat terroriste avant l’élection renforcerait les chances du candidat républicain, John McCain étant davantage perçu par les Américains comme un commandant en chef.