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Questions à Olivier FraysséOlivier Frayssé est maître de conférences à l'Université de la Sorbonne nouvelle Paris III.
Entretien réalisé en octobre 2000
En quoi les élections présidentielles américaine et française sont-elles radicalement différentes ? Les principales différences tiennent à la nature des institutions et à l'organisation du scrutin. Alors qu'en France le chef de l'État est doté de larges pouvoirs si sa famille politique obtient la majorité au Parlement, il y a aux États-Unis une séparation des pouvoirs. Le président y a certes un rôle prépondérant mais son action est étroitement encadrée par le Congrès. Un calendrier électoral très différent distingue par ailleurs les élections présidentielles américaine et française : le calendrier américain, qui fixe les échéances tous les quatre ans, est immuable, y compris en cas de décès, démission ou destitution du président. Les règles de remplacement du président sont déterminées par la Constitution et n'appellent pas d'élection en cas d'interruption de ses fonctions. Le scrutin présidentiel coïncide donc toujours, tous les quatre ans, avec les élections au Congrès qui renouvellent un tiers des sénateurs et la totalité des représentants, élections dont le calendrier est également immuable, car le président n'a pas le pouvoir de dissolution. Autre différence fondamentale, le choix du président des Etats-Unis s'effectue au suffrage universel indirect par un corps de 538 Grands électeurs représentant des 50 Etats de la fédération, alors que le président français est l'élu direct de la Nation. Enfin, le taux de participation aux élections présidentielles américaines est très faible, contrairement à ce qui se passe en France. Si l'on met à part le duel Kennedy-Nixon en 1960 qui avait mobilisé 62,8 % des électeurs ce qui constitue un record, le président des États-Unis est toujours l'élu d'une minorité du corps électoral. Il ne bénéficie pas d'une légitimité supérieure à celle des parlementaires, les taux de participation aux élections du Congrès, du fait de leur concomitance avec l'élection présidentielle, étant très voisins de ceux observés pour celle-ci. Sur ce point encore, la vie politique américaine diffère de la pratique française.
Quel est l'enjeu principal de l'élection présidentielle américaine du 7 novembre 2000 ? L'enjeu principal est sans doute la sortie de la "cohabitation" entre un président démocrate et un Congrès républicain qui dure depuis la victoire républicaine au Congrès en 1994. Après la victoire de Clinton à la présidentielle de 1992, les élections au Congrès, en 1994, ont en effet donné aux républicains la majorité dans les deux chambres (Chambre des représentants et Sénat) ce qui ne s'était pas produit depuis 1954. Une situation où l'exécutif et le législatif ne coïncident pas en termes de majorité politique - situation que les Américains qualifient de gridlock (blocage) - est relativement fréquente depuis la dernière guerre. Elle renforce la mécanique du système de " freins et contrepoids " qui équilibre les pouvoirs constitutionnels entre l'exécutif et le législatif et permet une certaine indépendance du judiciaire (rappelons que les juges à la Cour suprême sont nommés par le président avec l'accord du Sénat). De 1954 à 1994, aucun des présidents républicains n'a pu se prévaloir d'une majorité dans les deux chambres, ce qui a amené certains présidents comme Nixon ou Reagan à chercher des alliés du côté de l'aile droite du Parti démocrate. Le président Clinton n'a pas su profiter de la période très courte (1992-1994) où il disposait d'une majorité : depuis 1994, il a été contraint de composer avec une majorité républicaine, ce qui a entraîné une très nette inflexion à droite de la politique des États-Unis. L'enjeu majeur est donc clairement défini : fin du gridlock ou poursuite de la "cohabitation" ?
Qu'est-ce qui fait la spécificité de cette élection par rapport à la précédente ? En 1996, le président Clinton avait réussi à retourner la situation catastrophique qu'avait entraînée l'échec de son camp aux élections de 1994, en utilisant les erreurs des parlementaires républicains qui avaient bloqué le fonctionnement des administrations en refusant tout compromis sur le vote du budget. Cette attitude de confrontation avec le président, entraînant une paralysie de l'État pendant quelques semaines, avait été très négativement perçue par l'opinion publique, tout comme les menaces que les thèmes républicains (réforme des retraites notamment) faisaient courir au système d'État-Providence hérité du New Deal. Bill Clinton avait su par ailleurs utiliser son aura personnelle et son dynamisme contre un candidat âgé et peu charismatique (Robert Dole). En 2000, les sondages indiquent que Clinton serait réélu si la Constitution n'interdisait pas un troisième mandat consécutif. Si la vigueur de l'économie est statistiquement corrélée avec la conservation du pouvoir par le président sortant, reste à savoir si la règle s'appliquera à son vice-président, perçu comme peu charismatique et alors que des années de "cohabitation" entre l'administration présidentielle et le Congrès ont gommé bien des différences idéologiques entre les deux partis. Al Gore n'en a que plus de mal à brandir l'épouvantail réactionnaire pour discréditer la candidature de Bush, d'autant que celui-ci est très prudent dans ses déclarations et qu'il se positionne comme un homme " de cœur ". Tous deux livrent en fait leur bataille pour conquérir l'électorat du centre.
Quel est l'argumentaire principal développé par les deux principaux candidats durant leur campagne ? Durant sa campagne, Al Gore a exhorté les électeurs à ne pas prendre le risque d'un changement de cap alors que l'économie est en pleine expansion. Il leur a demandé aussi de se souvenir que l'administration démocrate était à l'origine de cette croissance, dont les fruits, selon son programme, doivent profiter au plus grand nombre. Par ailleurs, en choisissant comme colistier le sénateur Joseph Lieberman, le premier juif figurant sur un "ticket" présidentiel pour un des deux grands partis, Al Gore entend montrer que les démocrates sont à l'image d'une Amérique progressiste et incarnent le rêve américain d'intégration. Rompant avec le discours ultra-conservateur en vigueur au Parti républicain dans le milieu des années quatre-vingt-dix, George W. Bush a fait avaliser, lors de la convention républicaine de Philadelphie, un programme reposant sur un "conservatisme de la compassion" destiné à donner aux électeurs l'image d'une droite à visage humain. Il a par ailleurs mis en avant son bilan de gouverneur du Texas pour tenter de discréditer son rival, qualifié de "technocrate washingtonien".
Leurs programmes sont-ils très différents ? Il est très difficile de prendre la mesure réelle des différences programmatiques : d'abord parce que bien des choses ne dépendent pas du président mais du Congrès et que le rôle du président est alors seulement de dire oui ou non à des initiatives qu'il n'a pas eu besoin de cautionner durant sa campagne (droit de veto) ; ensuite parce que les nécessités de la campagne électorale (notamment ne pas effrayer leur électorat traditionnel) amènent les candidats à "mettre de l'eau dans leur vin" et à passer sous silence certaines de leurs convictions. Cela dit, les différences existent, surtout sur des sujets de société (l'avortement) et sur le détail de certaines mesures sur lesquelles, en apparence, les deux candidats sont d'accord : la réduction des emplois publics (Clinton en a supprimé 300 000, les réformes de Bush en matière de santé et d'enseignement opéreraient des coupes claires), les réductions d'impôts (Gore veut les réserver à la " classe moyenne ", Bush veut les répartir entre tous les contribuables proportionnellement à leur revenu), la défense (Bush est pour des investissements lourds dans un programme de type " guerre des étoiles "). Sur le plan de la politique étrangère, il est probable qu'une administration Gore serait "naturellement" plus "interventionniste" qu'une administration Bush, mais l'exercice du pouvoir peut rapidement modifier les hypothèses dans ce domaine. Olivier Frayssé est notamment l'auteur de "Les Etats-Unis hyperpuissance", Problèmes politiques et sociaux, n° 846, La Documentation française, Paris, 20 octobre 2000 |
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