Si l’Union européenne est, de loin, le premier partenaire économique de la Russie, cette dernière est aussi un partenaire important pour l’UE et, surtout, son premier fournisseur d’énergie. Le dialogue énergétique est donc central dans les échanges économiques russo-européens. Mais il les transcende largement, tant l’énergie est un enjeu stratégique entre ces partenaires ; de fait, le dialogue énergétique Russie-UE est autant, si ce n’est plus, politique qu’économique.

La Russie, premier fournisseur d’hydrocarbures à l’UE

Route, tramway et usine en Russie.

Aide offerte dans le cadre du programme Energie Tacis, Lubertsy (Russie), 1995.

© Communauté européenne

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La Russie est le premier producteur mondial de gaz et le deuxième producteur de pétrole (derrière l’Arabie saoudite). Selon les estimations, elle détiendrait entre 7,5 et 15 % des réserves mondiales de pétrole, et 27 à 40 % de celles de gaz. Elle apparaît donc comme un fournisseur incontournable pour une Europe moins bien lotie, et qui souhaite sortir de sa dépendance à l’égard de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole).

En 2003, la Russie a dirigé vers l’UE 58 % de ses exportations de pétrole et 65 % de ses ventes de gaz.

Ainsi, la Russie participait à 16 % de la consommation totale de pétrole de l’UE à quinze et 19 % de sa consommation de gaz (ces proportions ont mécaniquement augmenté suite à l’élargissement de l’UE à dix nouveaux pays, faisant par exemple passer la part du gaz russe à 25 % de la consommation de l’UE en 2005).

Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande européenne de gaz devrait augmenter de 50 % d’ici 2020 ; et selon le ministère russe de l’énergie, la Russie pourrait fournir d’ici là 70 % du gaz importé par les pays européens.

La dépendance des pays européens à l’égard des hydrocarbures russes est assez variable : 55 % du gaz consommé par l’Autriche provient de Russie, contre 37 % en Allemagne, 23 % en Italie et 21 % en France. D’autres Etats affichent une dépendance moindre, tandis que l’adhésion de certains pays de l’ancien bloc de l’Est a indéniablement accru le poids de la Russie dans la consommation européenne d’hydrocarbures, puisque certains de ces nouveaux Etats membres achètent 90 % de leur énergie au voisin russe : plus de 90 % pour la Pologne, la quasi-totalité pour les Etats baltes. Il faut toutefois garder à l’esprit que cette dépendance est mutuelle (les partenaires évitent ce vocable, et lui préfèrent celui d’intérêt commun) puisque, si la Russie est le premier pourvoyeur de l’Europe, celle-ci est aussi le premier marché extérieur de la Russie.

Développer un partenariat stratégique

La Russie et l’Union européenne ont lancé un "dialogue énergétique" (pétrole, gaz et électricité) lors du Sommet de Paris (30 octobre 2000). Ce Sommet est considéré, par tous les observateurs, comme marquant le décollage réel du partenariat russo-européen : pour la première fois, les partenaires se sont rencontrés sur un sujet jugé prioritaire par chacun d’eux. L’énergie est ainsi le domaine le plus concret de réalisations du partenariat russo-européen.

  • En effet, dans un contexte d’accroissement régulier de la consommation énergétique en Europe et de déstabilisation potentielle des marchés traditionnels d’approvisionnement, l’UE a jugé, lors du lancement du partenariat énergétique qualifié à l’époque de "Plan Prodi" qu’elle avait intérêt à augmenter ses approvisionnements en provenance de Russie, afin de s’assurer des livraisons régulières, en provenance d’un pays proche et jugé en voie de stabilisation politique. Le Commissaire européen évoquait, en octobre 2000, le doublement des volumes exportés par la Russie vers l’UE, l’idée étant qu’à terme la Russie subvienne à 40 % de la consommation énergétique européenne.
  • De son côté, la Russie estimait alors avoir besoin d’accroître ses livraisons d’hydrocarbures à l’Europe, source importante de devises pour une économie dont les échanges commerciaux sont encore largement basés sur la rente pétrolière. Qui plus est, Moscou a besoin des technologies et des investissements européens pour accroître ses capacités de production, afin de moderniser un outil de production obsolète, d’exploiter de nouveaux gisements, généralement difficiles d’accès, et d’accroître les infrastructures de sortie des hydrocarbures (gazoducs et oléoducs).

C’est cette rencontre d’intérêts qui assure le succès du partenariat énergétique Russie-UE, dont l’écueil aurait sans doute été de se cantonner aux seuls échanges. Au contraire, il s’apparente à un dialogue, qui entre dans le cadre de l’Accord de partenariat et de coopération (APC), et qui permet d’évoquer toutes les questions d’intérêt commun relevant du secteur énergétique.

Les grandes lignes du partenariat énergétique

Le dialogue énergétique met l’accent sur les aspects suivants :

  • Refonte des "monopoles naturels" et ouverture du marché énergétique russe à une concurrence accrue,
  • Amélioration de l’environnement économique; garantie d’un pouvoir judiciaire indépendant et efficace,
  • Amélioration du climat d’investissements (ratification par la Russie de la Charte de l’énergie, possibilité de mise en œuvre d’une procédure rapide de résolution des litiges entre Russie et UE ; adoption ou reconnaissance des règles de comptabilité internationales.),
  • Coopération dans le domaine du changement climatique et de la sûreté. Parallèlement, la Russie propose d’autres objectifs :
  • Maintenir et développer le concept de contrats d’approvisionnement à long terme,
  • Obtenir une expertise et des conseils indépendants en ce qui concerne les monopoles énergétiques et l’ouverture progressive des marchés intérieurs à la concurrence,
  • Attirer les investissements pour permettre à la Russie d’accroître ses exportations de pétrole et de gaz par une réorientation de sa production énergétique et de ses systèmes de consommation,
  • Dépasser son rôle traditionnel d’exportateur d’énergie primaire. La Russie s’intéresse aux transferts de technologies qui pourraient lui permettre d’augmenter la part de ses exportations à plus forte valeur ajoutée (produits raffinés et pétrochimiques) et de développer chez elle la production d’électricité (notamment à partir du charbon et de sources nucléaires).

Le dialogue énergétique a porté création d’un Conseil permanent de partenariat des ministres de l’énergie, dont la première réunion s’est tenue en octobre 2005.

Les protagonistes ont en outre pour projet de créer un centre Russie-UE pour les technologies énergétiques, qui sera implanté à Moscou ou à Saint-Pétersbourg.

Quel horizon pour le partenariat énergétique ?.

Gazoducs russes

Gazoducs russes.

© Times of central Asia

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Le partenariat a donné des résultats jugés satisfaisants par les protagonistes.

Ce cadre d’échanges a en effet permis de résoudre nombre de questions relatives aux restrictions à l’importation de gaz et de pétrole, à la préservation des contrats d’approvisionnement à long terme et à la suppression de mesures contraires aux règles communautaires de la concurrence.

Le dialogue énergétique est évidemment évolutif et l’on constate ainsi, par exemple, que la Russie ne se positionne plus seulement aujourd’hui comme fournisseur de gaz et de pétrole, mais participe au développement de projets conjoints. L’idée est, de plus en plus, de permettre aux entreprises occidentales de détenir des participations au sein de sociétés russes d’extraction de pétrole et de gaz et que la Russie puisse avoir des parts dans les sociétés de distribution européennes.

On a pu constater, par exemple lors du Sommet de Londres (4 octobre 2005), que les parties souhaitaient poursuivre le dialogue pour parvenir à une coopération plus étroite, en particulier sur l’efficacité énergétique, les infrastructures et les questions relatives aux investissements.

L’interdépendance constatée entre la Russie et l’UE pèse en faveur d’une intégration plus poussée des partenaires. Aujourd’hui, l’activité de plusieurs compagnies russes dépend directement de la conjoncture du marché européen et de l’activité régulatrice de la Commission européenne.

Contrôle russe des voies de transit

Par ailleurs, l’intégration récente et à venir de plusieurs pays d’Europe centrale et orientale change la donne du partenariat : la société gazière russe Gazprom, en particulier, est de plus en plus impliquée dans la région, par une politique industrielle d’acquisition d’actifs dans les sociétés de distribution des pays importateurs et dans les pipelines de transit. Gazprom ambitionne de participer, aux côtés des sociétés occidentales, à la privatisation des industries gazières dans une bonne partie des nouveaux pays membres de l’UE. Cette volonté répond à l’objectif de s’y positionner afin de sécuriser à la fois des marchés traditionnels d’exportation pour Gazprom, et les voies de transit. Or ce contrôle de voies de transit doit permettre à la Russie d’influencer le développement de nouvelles infrastructures et les tarifs du transit, qui constituent un poids important du coût d’exportation de la société gazière.

Le projet de création du gazoduc nord-européen (North European Gas Pipeline), signé par la Russie et l’Allemagne le 8 septembre 2005, est une parfaite illustration de cette stratégie russe d’investissement dans les réseaux d’exportation. L’idée de Moscou est bien de sécuriser les voies d’exportation et de trouver de nouveaux débouchés, au prix d’une stratégie jugée coûteuse en investissements et parfois décriée comme non pertinente (ne serait-il pas plus rentable pour la Russie de privilégier les ventes sur les marchés spot à partir des capacités existantes ?).

Prééminence des accords bilatéraux

Ce projet de gazoduc, qui doit relier la Russie à l’Allemagne, puis à d’autres pays européens, via un tube qui traversera la mer Baltique révèle une autre tendance du partenariat énergétique russo-européen, celle de la forte bilatéralisation des relations. L’UE en tant qu’institution ayant limité de fait sa participation au dialogue, ce retrait volontaire laisse le champ libre à des accords bilatéraux : c’est le cas des contrats gaziers renouvelés en 2003 et portés jusqu’en 2015 entre Gazprom et Gaz de France. C’est aussi le cas de l’accord germano-russe du 8 septembre 2005 tellement décrié par la Pologne et les Etats baltes qui, en tant qu’Etats membres de l’UE, n’ont pu que se sentir victimes d’un accord signé "par dessus leurs têtes", selon l’expression du Président polonais (le tracé du gazoduc vise de fait à éviter le transit du gaz russe via la Pologne, les Etats baltes et l’Ukraine).

Diversification des approvisionnements et des livraisons

Par ailleurs, il apparaît de plus en plus clairement que les protagonistes, de chaque côté, tendent de plus en plus vers une diversification, qui de ses livraisons, qui de ses approvisionnements. L’"affaire ukrainienne" qui a éclaté dans les premiers jours de janvier 2006, lorsque Moscou a exigé que Kiev s’acquitte du coût des livraisons de gaz russe aux prix du marché mondial et non plus aux tarifs naguère réservés aux pays du bloc soviétique, a permis aux Européens de prendre conscience de la puissance de l’arme énergétique détenue par Moscou.

Elle a révélé la diversité des situations au sein de l’Union européenne, la dépendance en volume et en part n’étant pas la même d’un pays à l’autre.

Elle a aussi mis au jour l’enjeu des voies d’approvisionnement, la France ne s’étant que peu inquiétée par exemple du blocage du gazoduc ukrainien du fait qu’une part du gaz russe qu’elle consomme lui parvient par d’autres voies. Le tracé des tubes est donc fondamental pour des marchés soucieux d’éviter une hégémonie russe. Il l’est également pour la Russie, qui diversifie les voies d’exportation depuis quelques années déjà pour alimenter le marché européen, en multipliant les pays de transit et en investissant massivement dans des infrastructures créées ex-nihilo, quel qu’en soit le coût. Mais Moscou multiplie également les marchés de destination, et l’émergence de l’Asie en tant qu’importateur significatif de gaz et de pétrole est susceptible de modifier les priorités de la Russie en la matière.

Enfin, on constate de plus en plus que l’UE et la Russie ont des approches différentes de ce dialogue énergétique : alors que Bruxelles l’aborde dans la position de "l’acheteur" et dans l’optique d’un marché libéralisé, Moscou, qui est dans le rôle du "vendeur", connaît ces dernières années un net renforcement du contrôle étatique.

Mis à jour le 27/06/2008

 

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