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Pour ou contre l’adhésion de la Turquie ?
Questions à Sylvie Goulard et Michel Rocard

Sylvie Goulard est enseignante à l’Institut d’études politiques de Paris et au Collège d’Europe à Bruges, a passé trois ans à la Commission comme expert détaché au sein du groupe des conseillers politiques du président.
Michel Rocard est ancien Premier ministre et actuellement député européen.

 

Entretien paru in Questions internationales, La Turquie et l'Europe, n° 12, mars-avril 2005, pp. 71-73.

 

Quelles sont, selon vous, les raisons qui poussent la Turquie à souhaiter devenir membre de l'Union européenne ?

Recep Tayyip Erdogan, José Manuel Barroso, Olli Rehn
Rencontre entre le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et le président de la Commission européenne José Manuel Barroso, accompagné du commissaire européen Olli Rehn. Bruxelles, 10 décembre 2004. © Communauté européenne, 2005.

Sylvie Goulard – Les Turcs se sentent européens et aspirent à nous rejoindre, c’est indéniable ; mais nos dirigeants les ont encouragés en leur donnant de faux espoirs depuis quarante ans. Ils ont nié la géographie, passant outre le fait que 97 % du territoire turc est en Asie, comme 89 % de sa population.

Michel Rocard – Il existe un tropisme historique de la Turquie à l’égard de l’Europe. Déjà sous les derniers sultans, l’élite turque était fortement européanisée. Mais la véritable origine de cette attirance, c’est la révolution kémaliste. Atatürk a procédé à des réformes immenses inspirées par l’Europe. Avec lui, la Turquie a intégré l’idée selon laquelle la modernité était en Europe. L’adhésion à l’Union européenne apparaît donc aux yeux des Turcs comme le prolongement naturel de cette idée et de leur histoire.

 

QI – Quelles sont alors, selon vous, les raisons qui conduisent certains à rejeter cette candidature ?

Michel Rocard – Beaucoup de Français et d’Européens en général vivent mal l’Europe qu’ils accusent d’être complice d’une mondialisation mal maîtrisée, synonyme de licenciements, de restructurations et de délocalisations. Il leur semble donc que tout ce qui concerne l’Union européenne doit être combattu.
L’adhésion de la Turquie leur apparaît d’abord comme un pas supplémentaire vers cet espace dérégulé qu’ils redoutent. Il me semble au contraire que l’Union européenne est peut-être en train de construire un outil politique et juridique permettant de maîtriser la mondialisation.
Ensuite, le fait que la Turquie soit musulmane inquiète. Les adversaires de la candidature turque ne l’expriment pas toujours ouvertement mais l’argument est sous-jacent. Pourtant, il existe une vraie tradition laïque en Turquie.

Sylvie Goulard – Ma position est au contraire très pro-européenne ; elle n’est pas fondée sur la peur mais sur ma conviction que nous devons conserver une ambition politique pour l’Union européenne. D’où mes quatre raisons de rejeter ce projet :
– la Turquie n’est pas en Europe ; or nous ne pouvons plus éluder la question des frontières ; c’est nécessaire à la cohésion interne de l’Union européenne ;
– les citoyens n’ont pas été associés au processus de décision et y sont défavorables ou, du moins, s’interrogent ; or on ne peut pas faire l’Union de force, contre la volonté des peuples ;
– l’Union n’a pas des institutions conçues pour accueillir un pays aussi grand, aussi peuplé et différent ;
– les États favorables à sa candidature veulent réduire le budget, or une stabilisation durable de la zone exigerait des sommes considérables. Bref, dans ces conditions, cela ne «marchera pas».

 

QI – Quels problèmes entraîne à vos yeux la participation à l’Union d’un État dont la population est à majorité musulmane ?

Sylvie Goulard – Aucun directement, l’Union européenne n’étant pas confessionnelle et ne devant pas l’être, mais il ne faut pas croire non plus que l’hétérogénéité ne complique pas les choses. L’Union repose sur la confiance qui est lente à naître quand on se connaît mal et qu’on ne partage pas la même histoire longue. Sans parler des questions liées au statut des femmes, à la laïcité, qui ne sont pas mineures dans des démocraties modernes tendant à établir l’égalité des droits. Accepter que les femmes portent un voile y compris dans la sphère publique, c’est placer une certaine conception de la liberté religieuse au-dessus d’autres principes fondamentaux, parmi lesquels l’égalité hommes/femmes. Pour moi, c’est un recul par rapport à la Déclaration de 1789. Or la laïcité, traditionnellement portée par le kémalisme, pourrait être affaiblie par l’entrée de ce pays dans l’Union européenne. Même le journal pro-turc Financial Times a exprimé des doutes (édition du 4 décembre 2004) et le Premier ministre R. C. Erdoğan a affirmé avoir envoyé ses filles aux États-Unis parce qu’elles ont la « liberté d’être voilées ». Peut-on voir en lui un garant de la laïcité ?

Michel Rocard – Il y a un argument qui devrait rassurer les Européens : en Turquie, la population est aussi attachée à sa foi qu’à la laïcité. Certes, il a toujours existé un réel divorce entre les élites occidentalisées et laïques et le peuple profondément religieux. Mais quand un parti religieux a accédé au pouvoir il y a quelques années et tenté de remettre en cause certains aspects de la laïcité, l’armée l’a rapidement poussé vers la sortie et a obtenu sa dissolution. Or, le peuple qui l’avait porté au pouvoir n’a pas réagi face à cette dissolution. On a donc bien la confirmation que, en Turquie, la laïcité est profondément ancrée dans les mœurs et dans la culture populaire.

Les leaders du parti issu de la mouvance islamique actuellement au pouvoir [le Parti de la justice et du développement, AKP] l’ont bien compris : leur programme préconise davantage (autant ?) l’arrimage à l’Europe que le retour à des préceptes religieux.

J’ajouterai que ce qui est alarmant avec le débat sur la Turquie, c’est que nous ne sommes plus dans la rationalité. Depuis la fin de la guerre d’Algérie, le débat politique en France, bien que conflictuel, était resté relativement courtois. Avec la question turque, cette courtoisie n’est plus de mise, ce que j'explique parce que le moteur des gens qui, par exemple, envoient des lettres anonymes, est la peur, l’angoisse.

 

QI – Considérez-vous le fait que l’Union deviendrait frontalière de pays comme l’Arménie, l’Iran, l’Irak, la Syrie serait pour elle un avantage ou un inconvénient ?

Sylvie Goulard – Un inconvénient majeur : nous ne serions plus des tiers pouvant offrir leurs bons services mais partie prenante. Or la Turquie a eu des rapports difficiles avec certains voisins et a encore un conflit ouvert avec l’Arménie ou l’Irak à propos du Kurdistan. Elle contrôle l’eau de la région.

Michel Rocard – Sur la question des frontières, je souhaiterais évoquer le changement de nature de l’Europe qui est à mon sens la clé de l’affaire.

L’Union européenne est un modèle de société dont la puissance peut lui permettre de créer dans le champ économique et financier la loi du monde. Son mode de fonctionnement est le droit. Dans le même temps, l’Union est également la seule organisation politique qui n’a pas de territoire et n’a pas de moyens de défense. Le concept de frontière dans cette logique n’est pas pertinent.

L’Europe est un être juridique plus qu’un espace. L’Union est un vecteur de réconciliation entre les pays européens. En permettant d’étendre une zone de paix et de prospérité aux confins de zones sous tension, l’adhésion de la Turquie représente un indéniable avantage.

 

La Turquie et l’Europe

> La suite de l’entretien… dans Questions internationales, n° 12, La Turquie et l’Europe.
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