1 - Des Français plus mobiles
Le village d’Angles-sur-l'Anglin (Vienne). Le faubourg Sainte-Croix
Sédentaires les Français ? Réfractaires à toute mobilité dans l'espace national, et encore plus international ? Inaptes à apprendre les langues étrangères ? Clichés ou réalités ?
La ruée vers le « progrès moderne »
L'horizon des Français jusqu'au milieu des années 1950 est limité : le clocher de son village, le quartier de sa ville qui a gardé ses habitudes de vie rurale. La France de Robert Doisneau et de Jacques Tati.
Viennent les bouleversements des Trente glorieuses. Les campagnes donnent leurs bras à l’industrie conquérante, c’est le règne « de la ville et de ses secrets, du formica et du ciné » dans les grands ensembles modernes et confortables à la périphérie des grandes villes. Le mouvement est d’une telle ampleur que l’aménagement du territoire devient une priorité. Comment faire en sorte que la France ne devienne pas ce désert contrôlé par le monstre macrocéphale parisien prédit par Jean-François Gravier ? La population urbaine double en trente ans. Les Français bougent car, à la clé, il y a du travail et un meilleur niveau de vie.
« Vivre au pays »
Trois décennies d’expansion et de progrès stoppées net.
Milieu des années 1970, la société française se fige devant l’ampleur de la crise qui s’annonce. Les politiques d’aménagement du territoire, qui s’appuient sur des industries ayant leur avenir derrière elles, s’enlisent. Les Français refusent de bouger si l’emploi ne suit pas ou s’il est promis à une destruction inéluctable. Impossible de quitter un confort acheté à crédit pas encore honoré. Le salarié reçoit les coups, les aides sociales l’aideront à se tenir plus ou moins debout. « Changer la vie », « Vivement demain », proclament les politiques. « On veut vivre au pays », clament les citoyens.
De nouveaux horizons
Pression foncière et immobilière, pollution, révolution des transports (TGV), des moyens de transmission (internet), nouvelles formes et méthodes de travail facilitent une nouvelle géographie de l’emploi, donc de la résidence.
Les citadins redécouvrent la campagne. La Touraine n’est plus qu’à une heure de Paris. Certaines régions à l’excédent démographique naturel faible connaissent depuis la fin des années 1990 un solde migratoire positif important. Ce désir d’harmonie est qualifié du vilain mot de « rurbanisation ». Le cycle de vie des ménages rythme les migrations résidentielles : « L’Île-de-France demeure un pôle d’attraction pour les jeunes adultes. Cependant les familles et les retraités la quittent et se dirigent vers les régions proches du Bassin parisien ou vers celles de l’Ouest et le Sud du pays » . 53 000 étudiants français étudient à l’étranger. 43 % Français ont internet à la maison, on enregistre trois millions de nouveaux utilisateurs par an depuis 2001 !
Mobilité dans l’espace et dans les têtes : le hip hop, le rap, la production cinématographique, les projets d’implantation des musées parisiens en province et à l’étranger participent à ce mouvement. « Construire des villes à la campagne, car l’air y est plus pur », recommandait Alphonse Allais il y a plus d’un siècle, c’est en cours.
2 - Les transports
Construction d'un viaduc sur l’autoroute A51, à Vif (Isère)
La route des vacances, elle n’en finissait pas. Le plus souvent à deux voies, bordée d’arbres comme au temps des diligences. Pour atteindre la Méditerranée, deux jours, pour les plus raisonnables (on faisait étape le soir à Moulins) ; beaucoup moins pour Françoise Sagan au volant de son bolide, mais elle n’arrivait pas toujours indemne à Saint-Tropez.
Pour le festival du cinéma, la gare de Cannes accueillait les vedettes qui descendaient du train de nuit de Paris : dix heures de voyage ; en 1950 la ligne est électrifiée jusqu’à Lyon puis au début des années 1960 jusqu’à Marseille et enfin Vintimille ; mais déjà le train perd sa clientèle aisée qui préfère les Caravelles d’Air Inter.
L’autoroute des vacances
Quel affront national ! L’Allemagne, vaincue, est couverte d’autoroutes : en 1955, la France a honte des siennes, quelques pauvres dizaines de kilomètres. Il faut attendre 1970 pour que Paris soit relié à Lyon, puis à Marseille, à Lille. L’événement, salué par le Président Pompidou, revêt une importance considérable et satisfait l’orgueil national.
L’autoroute du Sud qui deviendra l’autoroute du soleil avant de s’appeler A 6 et A 7 est la nouvelle route des vacances.
2007 : 8 500 kilomètres d’autoroutes irriguent tout le territoire, voies express, rocades marquent la périphérie des villes. Le réseau routier national et départemental, le plus dense d’Europe, connaît une modernisation ininterrompue. La mise en service, en décembre 2004, du viaduc de Millau témoigne du souci porté aux infrastructures.
Dimanche à Orly
En 1961 est inauguré le nouvel aéroport d’Orly, où, le dimanche, nombre de Parisiens vont voir « s’envoler des avions pour tous les pays » . L’année suivante la première traversée transatlantique du Paquebot France a déjà quelque chose de surannée.
1974, c’est l’ouverture de l’aéroport de Roissy baptisé Charles-de-Gaulle, les installations sont gigantesques et le seront encore plus par la suite. En 2005, il accueille 52 millions de passagers et se classe deuxième aéroport européen derrière Londres-Heathrow. Sa gare de Trains à grande vitesse le relie à toutes les grandes métropoles françaises.
La révolution TGV
Inauguré en septembre 1981 entre Paris et Lyon (deux heures de trajet à 260 km/heure en moyenne), le TGV a, depuis, étendu son maillage vers la Provence (Paris-Marseille en 3 heures) et le Roussillon, vers le Nord (Paris-Lille en une heure), l’Ouest et le sud-Ouest (Paris-Bordeaux en 3 heures). Par l’Eurostar et le Thalys, il se prolonge vers les Îles Britanniques et l’Europe du Nord. Il dessert aussi la Suisse, l’Italie et bientôt l’Espagne. En 1990, une rame expérimentale bat le record mondial de vitesse (515 km/h), en 2007 les 553 km/h sont atteints. En juin 2007, il mettra Strasbourg à 2 heures 20 de Paris (320 km/h), Francfort à moins de 4 heures.
Plus d’un milliard de passagers en vingt-cinq ans, la géographie du pays est bouleversée, le temps a gommé les espaces.
À l’heure où les préoccupations environnementales et énergétiques deviennent prioritaires, nul doute que ce domaine des transports est appelé, dans un avenir proche, à connaître de profondes évolutions dans les techniques comme dans les comportements : réapparition du tramway, biocarburants... la liste est longue des transformations à venir et auxquelles l’opinion semble désormais prête.
3 - Les transformations de l’espace urbain
La ville de Bezons (Val d'Oise)
À partir de la fin des années cinquante, les campagnes se vident au profit des agglomérations urbaines où vivent aujourd’hui 75 % des Français, soit 45 millions de personnes. Hommes et activités se concentrent dans les métropoles qui assurent l’essentiel de la croissance démographique. Mais dans le même temps, les centres-villes perdent une partie de leur population au profit de banlieues qui ne cessent de s’étendre.
Polarisation, étalement...
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’espace urbain a connu de profondes transformations et s’est aussi fortement différencié.
La métropolisation s’impose avec l’accroissement du poids des grandes villes dans la répartition des activités économiques et des fonctions de commandement.
Parallèlement, le développement des agglomérations au début des années 1960 se fait à la périphérie des villes où le prix des terrains permet la construction de logements plus vastes dans des ensembles d’habitats collectifs.
Dans les années 1970, la préférence pour la maison individuelle contribue à l’extension de cet espace périurbain. Les classes moyennes quittent les « cités » où viennent s’installer des populations souvent originaires de l’immigration, paupérisées par la crise économique depuis les années 1980. Plus récemment, le développement de la « rurbanisation », terme forgé pour désigner ceux qui importent à la campagne un mode de vie et de travail urbains, montre que la frontière entre ville et campagne devient plus ténue.
...conséquences d’une mobilité accrue
Cet étalement de la ville, voire parfois sa dilution, est d’abord la conséquence de la généralisation de l’automobile : avec plus de quatre Français sur cinq propriétaires d’une automobile, la France est championne d’Europe de l’usage de la voiture individuelle. Mais les difficultés de déplacements des banlieusards, la volonté de désenclaver les quartiers périphériques conjugués au souci de préserver l’environnement amènent les collectivités publiques à promouvoir des politiques en faveur des transports publics (métro, tramways…), tout en essayant de réduire la place de la voiture dans la ville.
Cette révolution des moyens de transport a eu pour conséquence de dissocier lieu de travail, lieu d’habitation et lieu de loisirs, imposant quotidiennement à des millions de salariés des trajets domicile-travail parfois éprouvants. On assiste au développement de zones d’activités tertiaires à côté des anciennes zones industrielles : immenses centres commerciaux, espaces dédiés aux loisirs (Eurodisney) qui viennent se fixer à proximité des grands axes de transports ou des interconnexions de réseaux (Roissypole, marché de Rungis).
L’essor récent des moyens de transports très rapide (TGV) permet également à la ville-centre d’étendre sa zone d’attraction. L’éloignement ne fait plus obstacle à la formation de véritables métropoles multipolaires. Ainsi Paris forme-t-il avec des villes à une heure de TGV (Le Mans, Amiens, Rouen, etc.) un nouveau type d’agglomération dont une partie importante des habitants travaille dans la capitale.
Ces transformations de l’espace urbain n’ont pas été sans conséquences sociales, les plus manifestes mais aussi les plus préoccupantes concernant ces quartiers d’habitats collectifs devenus, sous l’effet conjugué du chômage et de l’insécurité, des « quartiers sensibles », voire des « quartiers de relégation ».
4 - Du Minitel à l’internet haut débit
Le Minitel, que le monde nous enviait
Au début des années 1970, le Centre national des études de télécommunication étudiait les possibilités de moderniser le téléphone en essayant de nouvelles fonctionnalités. Le choix s’orientera sur un réseau (le Transpac), permettant le raccordement du Minitel®, qui unit téléphone et informatique.
L’accès au grand public se fera progressivement à partir de 1983, le terminal étant alors offert gratuitement, ce qui contribuera à sa rapide diffusion par rapport aux produits comparables en Europe. Un second facteur sera la facturation des services à la durée et non plus à la distance. Enfin, en 1984 intervient l’ouverture du 36 15, qui donne accès à des services de toute sorte, dont les plus utilisés sont les messageries. Le système a toutefois des défauts : il est limité au territoire national et la navigation est lente. En outre, les Télécommunications vont progressivement mettre fin à la gratuité des terminaux.
A l’apogée du Minitel, on comptera 1 913 000 000 d’appels en 1994. C’est vers cette date qu’intervient la concurrence de l’internet.
La lente acclimatation de l'internet
Né aux États-Unis, ce réseau arrive en Europe en 1988 et son ouverture au grand public commence en France en 1993. Comme le Minitel, il est facturé au prix d’une communication locale, quelle que soit la distance, mais permet en outre de se connecter à l’ensemble de la planète. Toutefois, à ses débuts, le réseau fonctionne souvent à la limite de la saturation. Autre handicap : 90 % des sites sont alors en langue anglaise. Les pouvoirs publics, conscients de ses potentialités pour l’enseignement comme pour le commerce et l’administration, vont, à partir de 1997, prendre une série de mesures pour favoriser l’accès du grand public à la micro-informatique et à l’internet, ainsi que pour informatiser l’administration. Des progrès techniques permettent la généralisation du haut débit (fin 2006, 70 % des internautes utilisent le haut débit).
Mais, en matière de commerce électronique, le système montre ses limites : après le développement spéculatif des start-up à la fin des années 1990, le marché est vite saturé et les années 2000-2003 voient l’éclatement de la « bulle internet ».
Fin 2006, la moitié des foyers français ne dispose pas d’un ordinateur et une personne sur deux ne fait aucun usage de l’internet. On avait sans doute sous-estimé le fait qu’une nouvelle technique ne change pas miraculeusement le rapport au savoir et au virtuel (sans compter le coût non négligeable de l’équipement et sa relative difficulté d’utilisation). En dépit des progrès, la France reste en retard par rapport aux pays comparables. Ainsi compte-t-on encore 6,7 millions postes Minitel en service en 2005, autant qu’en 1995...
1 Jean Ferrat, « La Montagne », 1964.
2 Jean-François Gravier, Paris et le désert français, Flammarion, 1947.
3 Enquêtes annuelles de recensement de 2004 à 2006, Insee Première, n° 1116, janvier 2007.
4 Gilbert Bécaud, « Dimanche à Orly », paroles de Pierre Delanoë et musique de Gilbert Bécaud, 1963.