Jacques Barrat, universitaire et diplomate, enseigne la géopolitique de l'information et de la communication à l'Université Panthéon-Assas Paris II et au Collège interarmées de défense. Il a notamment été Secrétaire général de l'Office franco-québécois pour la jeunesse (1993-1997), puis Conseiller de coopération et d'action culturelle à l'Ambassade de France en Roumanie et directeur de l'Institut français de Bucarest (1999-2001).

Il est l'auteur, avec Claudia Moisei, d'une étude de la Documentation française : «Géopolitique de la Francophonie : un nouveau souffle ?» (2004). Il a aussi rédigé avec Claudia Moisei une «Géopolitique de la Roumanie» (Alvik, 2003).

Entretien réalisé en mai 2004.

Que recouvre la notion de Francophonie ?

La première définition de la «francophonie» est l'œuvre d'Onésime Reclus, frère du célèbre géographe Elisée Reclus, qui publia beaucoup à la fin du XIXe siècle. Géographe comme son frère, il voulait regrouper sous ce terme l'ensemble des pays et des populations utilisant à un titre ou à un autre la langue française et qu'il décrivait dans son ouvrage «France, Algérie et colonies» (1880).

C'est seulement à partir de 1930 que l'adjectif «francophone» apparaît régulièrement dans les dictionnaires. On entendait alors par là «ceux dont le français est la langue maternelle», alors que le mot «francophonie» avait peu à peu sombré dans l'oubli en même temps que son inventeur.

C'est le terme de «francité», inventé par le poète et homme politique sénégalais Léopold Sedar Senghor, qui lui succéda peu à peu. Par «francité», il fallait alors entendre «l'ensemble des caractères propres à la civilisation française» (Grand Larousse).

Mais c'est en 1962, que la revue Esprit publia un numéro, aujourd'hui devenu référence, où le mot «francophonie» était cité à nouveau. Ce concept recevait là, une consécration définitive, qui reléguait pour toujours au second rang des termes tels que «francitude», «communauté francophone», «communauté de langue française» ou même «Commonwealth francophone» (!) et «Commonwealth à la française».

Derrière cette évolution du terme se trouve en réalité un concept, aux sens multiples, qui masque de fait des incertitudes et des ambiguïtés difficiles à lever. C'est ce que déclarait Jean-Marc Léger, ancien Secrétaire général de l'ex-AUPELF et de l'ex-ACCT, lors du colloque de 1977 «Francophonie et Commonwealth» : «Vocable au bonheur, éminemment discutable, la francophonie a quelque chose d'une version contemporaine de l'auberge espagnole, chacun y trouve ou croit y trouver ce qu'il y a apporté».

Ce flou est sans doute lié à la structure de cet espace tel que le décrit l'auteur marocain, prix Goncourt, Tahar Ben Jelloun : «La francophonie est une maison pas comme les autres, il y a plus de locataires que de propriétaires» (1). Toutefois, malgré la multitude d'éléments, parfois contradictoires, qu'elle incorpore, la francophonie peut être définie en fonction du sens auquel on s'attache plus particulièrement.

Depuis que Maurice Druon a défini la francophonie comme «l'ensemble de ceux qui ont le français en partage» et a déclaré que «la Francophonie est une géopolitique», nous nous devons de retenir deux concepts, en réalité assez différents : francophonie et Francophonie. En fait, et de manière fort simple, «francophonie» avec un «f minuscule» désigne aujourd'hui l'ensemble de ceux qui à des degrés divers utilisent la langue française.

Avec un «F majuscule», «Francophonie» évoque l'ensemble des institutions intergouvernementales ou gouvernementales qui utilisent le français dans leurs travaux, en particulier lorsqu'ils sont destinés à promouvoir l'usage du français et la propagation d'une culture francophone dans le monde.

Aujourd'hui, et cela depuis l'institutionnalisation du fait francophone, quatre sens peuvent être attribués au mot «francophonie», selon la classification qu'a établie Xavier Deniau (2) :
- un sens linguistique : le substantif tiré de l'adjectif «francophone» signifiant : «qui parle la langue française» ;
- un sens géographique : l'ensemble des peuples et des hommes dont la langue (maternelle, officielle, courante ou administrative) est le français ;
- un sens spirituel et mystique : le sentiment d'appartenir à une même communauté, cette solidarité qui naît du partage de valeurs communes aux divers individus et communautés francophones ;
- un sens institutionnel : l'ensemble des organisations publiques et privées œuvrant dans l'espace francophone.

Comment et pourquoi la langue française a-t-elle pu devenir la source d'une telle communauté ?

De fait, trois types de pays sont francophones :
- ceux où le français est la langue maternelle : Hexagone, Outre-mer, Belgique, Suisse, Québec ;
- ceux qui ont connu la colonisation française ;
- ceux qui ont volontairement adhéré à la Francophonie, comme la Roumanie ou la Bulgarie par exemple.

Les pays qui s'en réclament ont en commun une triple diversité :
- diversité géographique : Maghreb, Afrique noire, océan Indien, Proche et Moyen-Orient, Amérique, Asie, Europe, Pacifique... ;
- diversité politique : tous les types de régimes politiques, tous les niveaux de liberté, tous les degrés de laïcité ;
- diversité culturelle enfin : de cette dernière procède une richesse que mettent en avant les institutions de la Francophonie.

Si l'on estime le poids d'une langue en fonction du nombre de ses locuteurs, le français, parlé au minimum par 160 millions de personnes dans le monde, n'est que la neuvième langue de notre planète, loin derrière le chinois, l'anglais, l'hindoustani, l'espagnol, le russe, l'arabe, le bengali ou même le portugais. Pourtant, l'importance de la langue française ne se mesure pas à ce seul chiffre. Elle est en effet le deuxième langue internationale étudiée après l'anglais, partageant avec cette seule dernière le rare privilège d'être parlée sur les cinq continents. C'est à ce titre qu'on peut parler de la langue de Molière comme d'une langue mondiale, ce qualificatif étant renforcé par le fait que nombre de pays (une quarantaine à l'ONU) l'utilisent dans leurs relations internationales.

A l'heure de la mondialisation des échanges, l'idée d'une communauté basée sur le partage d'une langue et des valeurs culturelles a-t-elle un sens, un avenir ?

Oui, car il ne saurait y avoir de politique économique sérieuse, sans politique culturelle. Tout manquement à cette évidence pourrait d'ailleurs précipiter la chute de l'économie de marché.

Rappelons qu'à la différence de tous les autres ensembles internationaux, la Francophonie n'est pas fondée sur un critère géographique, politique, économique, culturel, mais repose sur le seul critère d'une langue mondiale partagée à des degrés divers par tous, ce qui lui permet de développer des coopérations entre ces pays dans tous les domaines, tout en respectant les spécificités de chacun. D'ailleurs l'appartenance à la Francophonie n'est pas exclusive, puisque pratiquement tous ses membres adhérent à un ou plusieurs autres regroupements internationaux que ce soient l'Union européenne, l'ALENA, l'Union africaine, l'OTAN, l'ASEAN ou l'Union du Maghreb arabe, pour ne citer que les plus importants. Le Canada et l'Ile Maurice pour leur part, appartiennent en même temps au Commonwealth et à la Francophonie, soulignant ainsi leur identité francophone et anglophone.

Pour toutes ces raisons, la Francophonie peut donc être définie comme «un mouvement qui vise à transformer les liens linguistiques, culturels et historiques qui rapprochent certains peuples, dans un ensemble politique et économique plus large et qui se traduit par la mise en place d'institutions et de programmes multilatéraux de coopération» (3).

Bien plus encore, la Francophonie a une place d'autant plus originale dans le cadre de la mondialisation, qu'elle refuse la globalisation en se battant pour une autre mondialisation, plus humaine, plus fraternelle. D'ailleurs, depuis le Sommet de Beyrouth (2002), les plus grandes priorités de la Francophonie sont désormais le dialogue des cultures et le développement durable. C'est le seul organisme qui aujourd'hui dans le monde, montre le chemin de l'écoute de l'autre, prône avant tout, le dialogue, le respect de valeurs universelles, comme les droits de l'Homme et du citoyen et désire limiter les méfaits d'une croissance économique soumise au seul profit qui détruirait peu à peu notre environnement.

En partie héritée de l'histoire coloniale française, la Francophonie vous semble-t-elle aujourd'hui débarrassée de la suspicion de néo-impérialisme qui l'a parfois entourée ?

Oui. Totalement. D'ailleurs ses pères fondateurs s'appellent Bourguiba, Sihanouk, Senghor, Amani Diori, etc. Comme chacun le sait, la francophonie est née d'un désir exprimé hors de France et comme le disait si bien Léopold Sedar Senghor : «Dans les décombres du colonialisme, nous avons trouvé cet outil merveilleux - la langue française.» Plus encore il aimait à ajouter : «La colonisation a été une aventure humaine. Comme toute aventure humaine, elle a charrié de la boue et de l'or. Pourquoi ne faudrait-il prendre que la boue et ne pas retenir les pépites ?».

Aujourd'hui, par ses valeurs universalistes et par ses projets de construction d'un monde plus fraternel, la Francophonie nous apparaît comme à la fois une philosophie et une morale dignes du XXIe siècle.

Que représente la Francophonie pour la France ?

Une chance considérable, sinon son avenir même, car c'est un champ d'action culturelle et économique plus qu'appréciable, encore insuffisamment défriché, dont les Français ne sont pas encore suffisamment conscients. Quant à son rôle politique, il est à peine émergeant. C'est pourquoi les journalistes devraient avoir pour préoccupation de mieux faire connaître ses réalités et ses potentialités.

D'ailleurs, il est indispensable de mobiliser nos élites très peu intéressées par le fait francophone et ses enjeux. Plus encore, ce sont la plupart du temps les francophones eux-mêmes qui sont à l'origine de la déstabilisation de la Francophonie ou de la décadence de la francophonie y compris sur le territoire même de l'Hexagone où la qualité de la belle langue française est attaquée de toutes parts.

La loi Toubon se voulait un bouclier. Il peut paraître aujourd'hui dérisoire, face aux snobismes, aux facilités et aux démissions identitaires qui engendrent l'utilisation du globish.

La Francophonie semble donc susciter moins d'intérêt chez les Français que chez leurs partenaires francophones. Comment expliquer vous cette situation ?

Du fait de l'égoïsme, du nombrilisme et de l'aveuglement de nos compatriotes. Peut-être aussi du fait que dans l'Hexagone, notre langue ne semble pas encore menacée. Je voudrais vous rappeler les paroles prononcées par le Président Pompidou : «Si nous recoulons sur notre langue, nous serons emportés purement et simplement. C'est à travers notre langue que nous existons dans le monde, autrement que comme un pays parmi d'autres».

Toutefois, cette menace sur notre langue commence de se manifester clairement, y compris sur les étalages de nos supermarchés. Il est vrai aussi que jusqu'alors, le français avait également plutôt bien résisté au sein de l'Union européenne. Mais aujourd'hui les nuages commencent à se profiler, même si, au niveau de certains organismes de Bruxelles, la langue de Molière semble être encore aimable et aimée. En réalité, l'avenir du français dans le monde dépendra de son sort en Europe, tout autant qu'au Québec ou en Afrique noire.

Mais la récente adhésion de dix nouveaux pays à l'UE risque fort d'y affaiblir encore la position de la langue française, ce qui se traduira inéluctablement par une pratique déclinante ou marginale du français, ainsi que par l'effacement de l'empreinte culturelle de la France. Dans la mesure où déjà, tous les pays de l'UE utilisent en premier lieu l'anglais comme langue de communication internationale, ceux là même qui continuaient d'être francophones et qui incitaient leurs jeunes compatriotes à apprendre le français seront définitivement obligés de mettre une priorité absolue sur la bonne connaissance de l'anglais. Il en sera de même lors de l'élargissement de l'UE en 2007 à la Roumanie et à la Bulgarie , pourtant jusqu'à maintenant très francophones. Ces deux derniers pays, déjà obligés de mener leurs préliminaires d'adhésion dans la langue de Shakespeare, ne pourront que consacrer à leur tour, l'abandon de la langue de Molière au profit de l'anglais parlé au sein des institutions européennes, langue déjà suffisamment déformée pour que d'aucuns puissent parler de globish .

Ce processus d'oubli du français et partant de sa culture, sera d'autant plus inéluctable que les coûts d'interprétation afférents à ces nouvelles adhésions sont trop lourds à supporter en période de restrictions budgétaires. Les dix dernières adhésions à l'UE pour leur part, ont déjà fait passer à plus de 400 les combinaisons linguistiques théoriques pour l'interprétation, ce qui entraînerait de ce fait le recrutement de milliers de traducteurs si l'anglais ne devenait pas langue commune !

Comment jugez-vous l'action menée par l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) ? Quels peuvent être le rôle et la place de l'OIF sur la scène internationale ?

En 1997 à Hanoi, la Francophonie s'est dotée d'un Secrétaire général de sorte d'avoir un responsable politique, un concepteur de sa politique, un administrateur de sa politique, c'est-à-dire un homme de poids international suffisant pour mettre en œuvre la politique décidée par l'OIF.

Depuis Beyrouth, la Francophonie a montré qu'elle désirait s'immiscer dans la politique du monde en proposant une autre mondialisation, le maintien des valeurs universelles et des échanges culturels plus respectueux des différences. De même, elle est allée jusqu'à donner son avis sur des sujets aussi brûlants et actuels que le conflit du Proche-Orient, le non-respect des droits de l'homme dans certains pays, etc.

Mais, en dépit des bonnes résolutions prises à Beyrouth en 2002, pour l'instant la timidité préside et le verbe se substitue encore trop souvent à l'action. Une fois de plus, une prise de conscience de la classe politique française est indispensable pour que règne désormais le pragmatisme. Nous entendons encore trop souvent dire : «les francophones parlent, quand les anglophones agissent».

L'OIF devrait pouvoir jouer là un rôle fondamental, susceptible de redonner à la France le rôle de grande puissance qu'elle mérite. Par ailleurs, c'est le passage obligé de toutes les structures de solidarité entre les pays qui composent cet ensemble encore trop hétérogène qu'est la Francophonie. Mais c'est aussi là, une grande chance pour les pays du Sud qui en sont membres et qui ont besoin de notre coopération.

Ces dernières années, l'OIF a fait de la diversité culturelle et du dialogue des cultures, un élément essentiel de son message et de son action. Le thème du Sommet de Beyrouth était précisément le dialogue des cultures. Comment analysez-vous cette stratégie ?

Elle est tout à fait valable et va dans les sens de l'humanisme des philosophes grecs, Socrate, Platon, Aristote, si chers aux Français. «Connais-toi toi-même !», c'est bien. Mais apprendre à connaître les autres, c'est encore mieux ! Les deux approches sont d'ailleurs complémentaires et sont le gage d'une humanité plus fraternelle.

Pour ce qui concerne plus particulièrement les rivalités entre les langues que sont l'anglais et le français, il faut comprendre que la Francophonie n'est pas une citadelle assiégée par l'anglais, bien au contraire ; car se placer sur le simple plan de l'affrontement et des rivalités, serait ridicule et réducteur. Prêcher le respect des autres cultures, des autres entités linguistiques, est d'autant plus indispensable à la Francophonie que son avenir réside, à en croire certains, dans le soutien au plurilinguisme et à la renaissance de certaines langues régionales d'Europe !

(1) Les Cahiers de la Francophonie, N° 1
(2) La Francophonie, collection "Que sais-je ?", PUF, Paris, 1995.
(3) Raport ENA : La Francophonie espace politique et économique pour la France et les pays en voie de développement, promotion Condorcet, 1991.

Mis à jour le 01/10/2010

 

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