Campement de réfugiés aux Jardins d'Éole, Paris, France, 2015

Campement de réfugiés aux Jardins d'Éole, Paris, France, 2015.

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Dans un article sur "L’immigration en France : des chiffres en débat" (publié dans le n°385 de la revue Cahiers français, La Documentation française, mars-avril 2015), François Héran déclare que « s’il est un domaine où le cadrage préalable du débat par les chiffres s’avère délicat, c’est bien celui de l’immigration. On demande souvent au démographe ou au statisticien d’ouvrir un recueil collectif  sur la question migratoire en présentant quelques données de base, avant de passer le relais à d’autres spécialistes qui se chargeront de mener des analyses plus approfondies. Régulièrement le législateur propose de réunir les organismes ayant à connaître des flux migratoires pour qu’ils s’accordent sur des chiffres de référence "incontestables", capables de dépassionner le débat. Mais les statistiques de l’immigration continuent de faire l’objet de débats passionnés et passionnels. (…)

Dans ce contexte très sensible, la statistique de l’immigration doit relever un double défi. Il lui faut à la fois établir les faits et tenter de comprendre les décalages entre perception et réalité. (…) La statistique publique française, en effet, souligne la faiblesse relative du nombre annuel de nouveaux migrants dans le cas de la France. Mais, d’un autre côté, elle insiste sur l’importance considérable de la composante migratoire dans l’ensemble de la population. Est-ce contradictoire ? (…)

Chaque année, la France délivre un premier titre de séjour d’au moins un an à quelque 200 000 ressortissants d’un pays "tiers à l’Espace économique européen". Ce chiffre comprend environ 60 000 étudiants des pays tiers venus séjourner en France pour une durée d’au moins un an. » Par ailleurs, « l’INSEE évalue (…) à une moyenne de 85 000 personnes le nombre de migrants européens qui viennent s’installer chaque année en France ?

Un flux annuel de 200 000 entrées légales, voire 285 000, est-ce peu, est-ce beaucoup ? (…) Rapporté à la population totale du pays, soit 66 millions d’habitants, c’est un accroissement de 0,3 % ou, comme disent les démographes, de 3 ‰ (trois pour mille). Avec les migrants européens, le taux s’élève à 4,3 ‰. Qui veut saisir la dynamique d’une population et comparer les périodes ou les pays doit (…) raisonner en proportion. »

Immigration en france. Données du dernier recensement : 2012

Qu’en est-il de l’immigration clandestine, qui ne peut être chiffrée que par estimation indirecte ? « S’il faut proposer un ordre de grandeur du nombre de migrants irréguliers vivant en France, mieux vaut le situer entre l’estimation haute tirée de l’AME (Aide médicale de l’État, ndlr) et l’estimation basse emprunté au modèle méditerranéen. La fourchette ainsi tracée va de 6 % à 10 % de la population immigré, autour d’un demi-million de personnes, moins de 1 % de la population du pays. (…)

Vue aérienne du centre d'accueil de l'île de Lampeduse, Italie

Vue aérienne du centre d'accueil de l'île de Lampeduse, Italie.

Photo: Mario Laporta. © UE

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Force est de reconnaître, au total, que les flux migratoires de la France sont bien plus faibles qu’on ne l’imagine communément. Au sein des grands pays européens, les pays d’immigration massive furent successivement l’Allemagne des années 1988-1996 (sous le double effet de la chute du Mur et des guerres de l’ex-Yougoslavie) et l’Espagne des années 2000-2008 (via l’essor de l’agriculture vivrière, du tourisme et du boom immobilier). La France a occupé cette position dans les années 1955-1964 et 1968-1973. Elle a connu un doublement des flux à la fin des années 1990 mais ce rattrapage partiel la laissait très en deçà des hausses constatées ailleurs (Allemagne, Espagne, Suisse, Royaume-Uni, pays scandinaves).

Comment expliquer, dans ces conditions, qu’une partie de l’opinion publique et des leaders d’opinion se méprenne à ce point sur la réalité des flux, au point de suspecter les démographes de la minimiser frauduleusement ? C’est qu’elle confond deux phénomènes : les flux annuels des migrants et le résultat qui en découle au fil des décennies. Un quart de la croissance annuelle de la population alimentée par la migration, c’est peu, comparé à nos voisins, dont le taux dépasse parfois 100 %. Mais c’est beaucoup si cet apport se maintient des décennies durant. Une intrusion massive de migrants n’est pas nécessaire pour que la composition de la population change substantiellement, il suffit d’une infusion durable au fil des décennies. Comme la France est un pays d’immigration depuis le XIXe siècle, quasiment sans discontinuer, l’infusion a eu le temps d’opérer plus qu’ailleurs. (…) Il revient au démographe (…) de rappeler que les populations immigrées se modifient elles-mêmes au contact de la société d’accueil, même si ce n’est pas toujours au rythme souhaité. »

Mis à jour le 18/03/2016

 

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