Réalisé en septembre 2004.

La rédaction de Questions internationales, la revue bimestrielle de La Documentation française consacrée aux grandes évolutions du monde contemporain, fait le point sur l’élection présidentielle américaine de 2004.

En quoi les élections présidentielles américaine et française sont-elles radicalement différentes ?

Les principales différences tiennent à la nature des institutions et à l'organisation du scrutin.

Alors qu'en France le chef de l'État est doté de larges pouvoirs si sa famille politique obtient la majorité au Parlement, il y a aux États-Unis une séparation des pouvoirs. Le président y a certes un rôle prépondérant mais son action est étroitement encadrée par le Congrès.

Un calendrier électoral très différent distingue par ailleurs les élections présidentielles américaine et française : le calendrier américain, qui fixe les échéances tous les quatre ans, est immuable, y compris en cas de décès, démission ou destitution du président. Les règles de remplacement du président sont déterminées par la Constitution et n’appellent pas d'élection en cas d'interruption de ses fonctions. Le scrutin présidentiel coïncide donc toujours, tous les quatre ans, avec les élections au Congrès qui renouvellent un tiers des sénateurs et la totalité des représentants, élections dont le calendrier est également immuable, car le président n'a pas le pouvoir de dissolution.

Autre différence fondamentale, le choix du président des Etats-Unis s'effectue au suffrage universel indirect par un corps de 538 Grands électeurs représentant des 50 Etats de la fédération, alors que le président français est l'élu direct de la Nation.

Enfin, le taux de participation aux élections présidentielles américaines est très faible, contrairement à ce qui se passe en France. Si l'on met à part le duel Kennedy-Nixon en 1960 qui avait mobilisé 62,8 % des électeurs ce qui constitue un record, le président des États-Unis est toujours l’élu d’une minorité du corps électoral. Il ne bénéficie pas d'une légitimité supérieure à celle des parlementaires, les taux de participation aux élections du Congrès, du fait de leur concomitance avec l’élection présidentielle, étant très voisins de ceux observés pour celle-ci. Sur ce point encore, la vie politique américaine diffère de la pratique française.

(Source : reprise de la première question de l’entretien avec Olivier Frayssé, dans le dossier d’actualité sur l’élection présidentielle de 2000)

En quoi l’élection de 2004 est-elle exceptionnelle ?

Cette élection est singulière dans la mesure où elle est la première à avoir lieu après celle de 2000 qui avait été marquée par des dysfonctionnements ayant conduit à une proclamation des résultats avec 36 jours de retard. L'issue avait été judiciaire puisque la Cour suprême des Etats-Unis qui avait désigné comme 43e président des Etats-Unis George W. Bush et non le recompte des bulletins de vote en Floride. Les Américains et avec eux l’ensemble du monde qui avait assisté avec incrédulité à cet événement sont donc impatients de voir comment se déroulera la prochaine élection.

Par ailleurs, la campagne de 2004 est exceptionnelle dans la mesure où elle intervient dans un contexte international extrêmement tendu (guerre en Irak, lutte anti-terroriste consécutive au 11 Septembre). Les Américains et, là encore, le reste du monde pressentent donc que le résultat de l’élection ne manquera pas d’influer sur les relations internationales des quatre prochaines années. Peut-être à tort…

Quels sont les enjeux de l’élection de 2004 ?

Trois enjeux principaux sont au cœur des débats : la guerre en Irak, la lutte contre le terrorisme et l’économie.
Ce qui fait la spécificité de la campagne électorale, c’est que pour la première fois depuis la guerre du Vietnam, la relation entre les Etats-Unis et le reste du monde s’annonce pour les électeurs comme l’enjeu le plus important de la campagne électorale. En effet, les attentats du 11 Septembre ont fait de la sécurité internationale des Etats-Unis un enjeu de politique intérieure. Le monde est désormais perçu par les Américains comme dangereux.
Pendant toute la campagne, les républicains ont mis en avant cet aspect pour souligner le danger qu’il y aurait pour la sécurité des Etats-Unis à élire John Kerry. En effet, George Bush a incontestablement l’avantage sur le plan de la sécurité alors qu’il est plus vulnérable sur son bilan économique. A contrario, Kerry et son équipe ont misé sur le fait que l’élection se ferait sur les questions économiques, ce que les sondages ont tour à tour confirmé et démenti !
A côté des trois principaux thèmes de campagne, il y a aussi des enjeux de société chers aux Américains et notamment la trilogie «God, Guns, Gays» c’est-à-dire le droit à l’avortement, la question du port d’arme et celle du mariage homosexuel.
Au cœur de la bataille entre les deux candidats, les «swing states», c’est-à-dire cette quinzaine d’Etats représentant environ 160 grands électeurs sur 537 (Floride, Ohio, Nouveau-Mexique, Arizona, Nevada…) dans lesquels Bush et Kerry sont au coude à coude.

Quelles sont les principales caractéristiques des candidats, leurs atouts et leurs faiblesses ?

Avant tout, il convient de rappeler que les deux candidats sont des héritiers même si, en politique, George W. Bush est davantage l’héritier de Ronald Reagan que de son père.
La personnalité de George Bush constitue le support de sa campagne : le président sortant renvoie à l’électeur une image simple et rassurante. Son éthique manichéenne et son sens de l’engagement ont conquis bon nombre d’Américains de la classe moyenne. Le président sortant lie très fortement sa quête d’un second mandat à la légitimité et au soutien quasi unanime qu’il a obtenus dans l’opinion publique américaine après le 11 Septembre. Ce faisant, il fait mine d’oublier au passage que ce soutien s’est quelque peu émoussé avec la guerre en Irak.
En outre, bien que George W. Bush soit à la tête d’un parti qui repose sur une alliance entre des conservateurs moraux et des conservateurs politiques, il fait en 2004 l’unanimité dans son camp - ce qui n’était pas le cas lors de l’élection de 2000.
Autre avantage du président sortant, la force de frappe financière qu’il a su réunir sur sa candidature : plus de 230 millions de dollars.
Les handicaps de George Bush sont notamment le déficit budgétaire (il avait hérité d’un excédent budgétaire en 2000), l’emploi (près de 3 millions d’emplois perdus), l'absence d’armes de destruction massive en Irak et l’enlisement des troupes américaines après leur victoire éclair au printemps 2003 contre le régime de Saddam Hussein.
Contrairement à la spontanéité de George Bush, la rhétorique ennuyeuse et compliquée de John Kerry a du mal à passer auprès des Américains des classes moyennes. Sa personnalité réservée aboutit à un manque de visibilité du sénateur du Massachusetts. Par ailleurs, l’unanimité des républicains derrière leur candidat n’existe pas du côté des démocrates : les primaires et la convention de Boston l’ont montré, le parti démocrate est une confédération de minorités aux intérêts parfois fort éloignés et tout l’enjeu pour John Kerry est de créer un consensus fédérateur.
En fait, les démocrates sont davantage soudés dans leur rejet de Bush que dans leur adhésion à la personnalité de Kerry.
Ce dernier peut toutefois compter sur le désir des démocrates de prendre leur revanche sur l’élection tronquée de 2000. Il pourrait à ce titre bénéficier d’une mobilisation plus forte des démocrates dont les voix se reporteront peut-être moins sur la candidature de Ralph Nader en raison du précédent de l’élection serrée de 2000.
La campagne donne davantage l’impression d’une bataille qui oppose deux hommes que deux programmes. Kerry essaie de convaincre les indécis alors que Bush essaie de démotiver les électeurs de Kerry en leur faisant peur, notamment sur la question de la sécurité.
Autrement dit, on peut avancer que si les Américains votent en fonction de préoccupations politiques ou économiques, ils éliront Kerry. S’ils votent sur la question du leadership, ils éliront Bush.

Quelle a été la place de la question irakienne dans la campagne ?

Contrairement aux débats qui ont toujours cours en Europe sur les motivations fondées ou non de George Bush pour envahir l’Irak, les raisons de la guerre n’ont pas constitué un sujet majeur de la campagne électorale américaine. La question qui est au cœur des préoccupations des Américains, notamment depuis le scandale des prisonniers d’Abou Ghraib, est plutôt de sortir l’Amérique du conflit.
A noter qu’il n’y a pas eu lors de la campagne électorale de mouvements antiguerre de grande ampleur comme ce fut le cas au moment du Vietnam. Plusieurs raisons l’expliquent :

  • le traumatisme du 11 Septembre, qui joue un rôle déterminant dans l’idée que les Américains se font d’eux-mêmes et de leur nation ;
  • les hommes envoyés en Irak sont des volontaires, ce qui est certainement moins traumatisant pour l’opinion publique que ne l’étaient les appelés envoyés au Vietnam ;
  • les pertes humaines en Irak (1 000 Américains sont morts en un peu plus d’un an) sont bien moindres qu’au Vietnam.

A la différence de Bush qui se conduit en véritable chef de guerre sans état d’âme ni hésitation, Kerry n’a pas un engagement clair à l’égard de la guerre en Irak : il a mis en avant son passé de vétéran du Vietnam mais pas son engagement contre cette guerre dans les années 1970. Il a voté pour le déclenchement de la guerre mais contre les crédits supplémentaires destinés à l’Irak. Il est favorable au maintien des troupes en Irak mais avec l’aide de forces en provenance d’autres pays. Avant tout, Kerry a peur de passer pour un anti-patriote. Toutefois, cette crainte l’a conduit à certaines hésitations interprétées par les républicains comme autant de signes d’un «manque de caractère».
John Kerry a été pendant tout le début de sa campagne très (trop ?) prudent dans ses attaques contre Bush. Notamment il n’a pas su exploiter plusieurs erreurs de l’administration Bush : la gestion politique de l’après-conflit en Irak et le rejet par une commission d’enquête parlementaire de l’idée d’un lien supposé entre Saddam Hussein et Al-Qaida.
Il n’en demeure pas moins que le résultat de l’élection dépendra de l’importance que les Américains accorderont au nombre de morts en Irak et à l’incidence que cette guerre aura sur le budget fédéral.

Quels sont les enseignements à tirer de cette élection ?

En premier lieu, l’élection de 2004 va permettre de montrer si le consensus patriotique qui a entouré le président Bush après le 11 Septembre existe toujours en 2004.
Plus profondément, l’élection de 2004 confirme plus que jamais certaines tendances lourdes de la vie politique américaine :

  • l’importance croissante des dépenses électorales, et ce malgré l’adoption récente d’une loi qui entendait les limiter et les encadrer. A cet égard, les conventions nationales des partis républicain et démocrate sont plus que jamais apparues comme de véritables foires aux lobbies ;
  • l’influence des médias dans l’interprétation des stratégies d'image des candidats définies par leurs états-majors. Dans cette véritable «démocratie médiatique» que sont devenus les Etats-Unis, les médias - notamment la télévision et la presse - ont penché au cours de cette élection en grande majorité du côté des républicains. Le film de Michael Moore («Fahrenheit 9/11») a été l’un des rares événements médiatiques ouvertement anti-Bush durant la campagne.
  • Enfin, on assiste à un renforcement de la polarisation partisane aux Etats-Unis, même si les deux candidats ont semblé s’opposer davantage sur le style que sur le fond.

Mis à jour le 20/01/2005

 

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