Questions-réponses réalisé en janvier 2003.
Comment ont évolué les rapports franco-allemands de la guerre au traité de coopération de 1963 ?
Dans l'immédiat après-guerre, les préoccupations des autorités françaises vis-à-vis de l'Allemagne consistaient surtout à empêcher que celle-ci puisse jamais mener une nouvelle guerre contre la France. Parler de réconciliation franco-allemande relevait alors surtout d'initiatives privées, menées par d'anciens résistants ou d'anciens prisonniers de guerre, souvent de sensibilité démocrate-chrétienne, qui voulaient assumer une part de responsabilité dans l'avenir de l'Allemagne ; les autorités regardaient ces tentatives pour le moins avec méfiance. C'est la guerre froide qui a contribué à rétablir progressivement une certaine normalité dans les conditions faites à l'Allemagne, ou plus exactement à ses zones d'occupation occidentales, avec la création de la République fédérale d'Allemagne (RFA) dans les Länder occupés par les trois puissances occidentales.
Une étape supplémentaire fut franchie lorsque le ministre français des Affaires étrangères, Robert Schuman, proposa, le 9 mai 1950, la création d'une haute autorité supranationale pour administrer en commun la production de charbon et d'acier des deux pays. La hantise de la guerre est encore présente, comme l'atteste cet extrait de la déclaration : "La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l'Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible". Ce sera le coup d'envoi de la Communauté européenne du charbon et de l'acier, première étape des Communautés européennes, avec la RFA comme membre fondateur. En 1956 fut aboli le statut d'occupation ; quant à la remilitarisation de l'Allemagne, prévue par le traité de Communauté européenne de défense, elle ne se fit pas dans ce cadre, du fait du refus de l'Assemblée nationale française d'en débattre, mais dans celui de l'Alliance atlantique.
Un problème strictement franco-allemand restait à régler, celui du statut de la Sarre, territoire qui ne faisait pas partie de la RFA et avait un statut d'union douanière avec la France : à la suite d'un référendum, en 1956, la Sarre put, au 1er janvier 1957, devenir un Land de la RFA. De même fut signé un accord sur la canalisation de la Moselle, qui profita à la sidérurgie française.
Le retour au pouvoir du général de Gaulle, en 1958, fit naître des inquiétudes en RFA, où l'on se souvenait de son opposition au Marché commun et à la Communauté européenne de défense. Il s'employa à dissiper ces inquiétudes lors de rencontres avec le Chancelier Adenauer. Lors d'un voyage officiel en RFA en 1962, l'ancien chef de la France libre reçut un accueil triomphal lorsqu'il parla du "grand peuple allemand". La réconciliation se concrétisa par le traité de 1963, qui institutionnalisait la coopération politique (sommets réguliers) et prévoyait la création de l'Office franco-allemand pour la jeunesse, pour faciliter les échanges entre jeunes des deux pays.
Au-delà de l'aspect symbolique, quelle fut l'évolution des relations franco-allemandes après le traité de 1963 ?
Des difficultés apparurent presque immédiatement. Elles tenaient à des divergences dans les motivations mêmes des parties signataires. Du côté français, on concevait la construction européenne dans le cadre d'une Europe des nations, où le couple franco-allemand jouerait un rôle dirigeant, avec une primauté de la France ; du côté allemand, on nourrit des desseins beaucoup plus favorables à l'intégration de l'Europe communautaire. L'Allemagne n'entendait pas non plus que le couple franco-allemand serve à s'opposer à la Grande-Bretagne, candidate à l'adhésion aux Communautés européennes, ni à faire contrepoids à la puissance américaine. Cette opposition se manifesta dès la ratification du traité par le Bundestag : les députés coiffèrent la loi de ratification d'un préambule rappelant la conception allemande de la construction européenne et la solidarité atlantique.
Les développements qui vont suivre provoquent une véritable crise entre l'Allemagne et la France : sortie de la France du commandement militaire intégré de l'OTAN en 1966, réaffirmation de sa souveraineté dans les instances communautaires (politique de la "chaise vide"), réitération en 1967 de son veto à l'entrée de la Grande-Bretagne dans les Communautés européennes, souhaitée par l'Allemagne. Lorsque le général de Gaulle quitte le pouvoir en 1969, l'état des relations franco-allemandes est loin des espoirs suscités en 1963.
La période suivante voit un certain réchauffement des relations franco-allemandes. Ainsi, le Président Pompidou ne s'oppose-t-il plus à l'adhésion de la Grande-Bretagne aux Communautés européennes. En revanche, sous la direction du nouveau Chancelier Brandt, la RFA cherche à améliorer sa position en Europe en recherchant la détente avec les pays d'Europe de l'Est, en particulier la République démocratique allemande (RDA) : dans ce cadre, la relation franco-allemande n'est pas pour la RFA une priorité et ces tentatives de rapprochement avec l'URSS et ses pays satellites sont considérées avec suspicion du côté français. Il faudra attendre 1974 pour que l'on puisse dorénavant parler réellement de "couple franco-allemand".
Quelles sont les réalisations du couple franco-allemand après 1974 ?
Le Président français Valery Giscard d'Estaing et le Chancelier fédéral allemand Helmut Schmidt, à Luxembourg, le 1er décembre 1980.
Le Chancelier Helmut Schmidt et le Président Giscard d'Estaing, arrivés tous deux au pouvoir en mai 1974, vont relancer la relation franco-allemande, dans l'optique d'en faire le moteur de la construction européenne. Durant toute cette période, la préoccupation principale est de résister aux conséquences de la crise pétrolière et de contenir le chômage : l'harmonisation des politiques économiques, notamment dans le domaine monétaire (création de l'écu), sera poursuivie, souvent par des initiatives communes court-circuitant la Commission. Sur le plan politique, la création du Conseil européen, en 1974, puis la décision de faire élire le Parlement européen au suffrage universel et d'accroître ses pouvoirs, résultent d'initiatives franco-allemandes. Sur le plan militaire, on laisse entendre que la force française de dissuasion pourrait accorder sa garantie à l'Allemagne (thèse de la sanctuarisation élargie).
Avec l'arrivée au pouvoir du Président Mitterrand, en 1981, Helmut Schmidt est d'abord méfiant, notamment vis-à-vis de la politique économique de la nouvelle majorité : la politique française de relance de l'économie lui semble nuire à la stabilité monétaire en Europe. De même s'inquiète-t-il de la participation au gouvernement français de ministres communistes, en raison de l'attitude du PCF quant à la construction européenne.
Après l'arrivée au pouvoir de Helmut Kohl en octobre 1982, les liens ont tendance à se resserrer, notamment lorsque la France soutient nettement le déploiement en RFA de missiles Pershing pour répondre à la menace des nouveaux missiles soviétiques SS-20. Le départ des ministres communistes du gouvernement français, en 1984, contribue également à rassurer Bonn. La France et l'Allemagne s'accordent, en 1984, pour nommer à la tête de la Commission européenne le Français Jacques Delors, qui aura à mener notamment l'élargissement à l'Espagne et au Portugal et fera adopter un renforcement de la coopération politique européenne, par la signature de l'Acte unique, en 1986. Dans le domaine militaire, la création d'un Conseil franco-allemand de défense et de sécurité a surtout valeur de symbole, comme les manœuvres conjointes "Moineau hardi", qui ont lieu en Allemagne en 1987. En 1989, l'accord du Chancelier Kohl à l'idée d'union monétaire est décisif pour préparer la voie à l'euro. Mais la donne va être modifiée par le mouvement démocratique qui secoue la RDA et va aboutir à l'unification de l'Allemagne.
Quels changements l'unification de l'Allemagne introduit-elle dans les relations franco-allemandes ?
Helmut Kohl, chancelier fédéral allemand, accueilli par François Mitterrand, président de la République française et président en exercice du Conseil européen, à Strasbourg le 9 décembre 1989.
Lorsque la RDA ouvre ses frontières, en novembre 1989 (c'est la fin du Mur), s'ouvre la question d'une prochaine unification de l'Allemagne. Lorsque le Président Mitterrand se rend en visite officielle en RDA, fin décembre 1989, ce voyage suscite une vive irritation à Bonn. On a souvent pensé, à l'époque, qu'il voulait exprimer là un refus de l'unification de l'Allemagne. Il s'agissait plutôt, en fait, d'une attitude prudente, largement partagée à l'époque, y compris en Allemagne, selon laquelle l'URSS ne permettrait pas une unification immédiate de l'Allemagne. Les événements s'étant précipités, avec les élections libres de RDA favorables à une unification rapide, les anciennes puissances occupantes, dont la France, abandonnèrent les droits qu'elles conservaient encore sur l'Allemagne.
L'unification de l'Allemagne a deux conséquences majeures : le renforcement de son poids démographique et politique, du fait qu'elle recouvre sa pleine souveraineté ; parallèlement, la nécessité de redresser l'économie des "nouveaux Länder" (l'ex-RDA) affaiblit durablement son économie.
La coopération militaire se poursuit, avec l'intégration de la Brigade franco-allemande dans l'Eurocorps, auquel se sont jointes des unités belges, luxembourgeoises et espagnoles. La coopération en matière culturelle trouve sa plus nette expression dans la création de la chaîne de télévision ARTE.
L'arrivée au pouvoir en Allemagne, en 1998, d'une majorité rassemblant les sociaux-démocrates et les Verts, inaugure-t-elle une nouvelle ère dans les relations franco-allemandes ?
Le Président Jacques Chirac et le Chancelier Gerhard Schröder, à Bruxelles.
On a pu faire observer que ce changement de majorité correspondait aussi à un changement de génération, que des dirigeants n'ayant pas connu la guerre abordaient de façon plus sereine leurs rapports avec les autres pays européens.
Une certaine continuité l'emporte pourtant, mais des divergences apparaissent dès 1999 sur la question de la part allemande dans le financement de la politique agricole commune : l'Allemagne aurait souhaité, sans l'obtenir, une baisse de sa participation, qui profite largement à la France. Le problème est toujours posé. Elle affirme également avec plus de force son choix en faveur d'une plus forte intégration européenne, dans le cadre de la réforme des institutions européennes étudiée par la Convention présidée par Valéry Giscard d'Estaing. De même, les discussions sur l'élargissement de l'Union ont révélé des divergences d'appréciation, l'Allemagne ayant poussé dans le sens d'une adhésion rapide des pays candidats.
Si les liens entre les deux pays restent très forts (peu de pays ont entre eux autant de liens institutionnels, de rapports de jumelage et chacun est le premier partenaire commercial de l'autre), l'Allemagne n'a plus le même besoin que naguère du soutien français pour faire prévaloir ses intérêts, dans une Europe élargie où la France a perdu de son poids relatif et où l'Allemagne a su gagner la sympathie des prochains Etats membres, dont elle a fortement favorisé la candidature. On constate également, contrairement à des souhaits rituellement exprimés, que la connaissance de la langue de l'autre est en recul dans les deux pays.
Dans ce contexte, comment les pouvoirs publics français perçoivent-ils la relation franco-allemande ?
A la mi-2002, le ministre des Affaires étrangères a présenté la position française devant la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale (audition de Dominique de Villepin, le 23 juillet 2002) :
"Le ministre des Affaires étrangères a estimé que la relation franco-allemande devait trouver un nouveau souffle. Rappelant les réalisations passées et l'importance des sommets bilatéraux semestriels qui forment la clé de voûte du dialogue politique entre la France et l'Allemagne, il a déclaré qu'un lien indissoluble avait été tissé entre nos deux pays. (...). Malgré tout, la relation franco-allemande est depuis quelques années à la recherche d'un nouveau sens. Au plan européen, les sommets de Berlin et de Nice ont été vécus comme des épreuves difficiles pour la cohésion du couple franco-allemand. Plus récemment, des divergences entre les deux pays sont apparues sur le rôle futur du président du Conseil européen et sur celui de la Commission, ainsi que sur la réforme de la politique agricole commune, comme on a pu le voir lors du Conseil Affaires générales du 17 juin [2002].
La relation bilatérale s'est trouvée gagnée par la routine, voire même, selon certains, par une relative usure : le nombre des Allemands et des Français capables de comprendre la langue de l'autre pays est en recul ; à l'exception de l'espace, de l'aéronautique et de l'armement, les grands groupes français et allemands privilégient souvent les alliances stratégiques lointaines ; les sommets entre les deux pays sont un instrument trop lourd qui ne permet pas de remédier à l'atonie actuelle. Il convient, pour expliquer cette situation, de tenir compte des changements qui résultent de la réunification : géographiquement, Berlin, redevenue la capitale allemande, est située à 50 kilomètres de la Pologne et elle est aussi proche de Saint-Pétersbourg que de Paris ; sociologiquement, les jeunes générations n'acceptent plus de porter la responsabilité historique de la seconde guerre mondiale ; politiquement, l'Allemagne veut, enfin, retrouver son poids sur la scène internationale. Dans ce contexte, la coopération franco-allemande s'est banalisée et la réconciliation ne peut plus constituer le ressort de la relation privilégiée entre les deux pays. Pour autant, ceux-ci ont toujours pour dessein commun celui d'être les principaux artisans de la construction européenne : le rapprochement franco-allemand a eu une force d'entraînement sans équivalent et la recherche de nouvelles alliances au sein de l'Europe aurait pour conséquence d'isoler la France au moment où le centre de gravité de l'Union va se déplacer vers l'Est".
Ces raisons ont conduit Paris et Berlin à rechercher, à l'occasion du 40e anniversaire du traité de l'Elysée, un "nouveau pacte fondateur" pour renforcer encore leur coopération.