La question du rôle intégrateur des religions dans la société française a été étudiée par Cécile Jolly dans son rapport "Religions et intégration sociale" (2005) :
« Si les religions sont moins qu'hier un vecteur d'encadrement de la vie sociale, elles restent un véhicule d'identité et de solidarité qui continue de jouer un rôle intégrateur pour des individus qui peuvent être en recherche de sens ou de formes anciennes ou nouvelles de lien social.
Cette dimension est nécessairement conflictuelle et le compromis toujours instable entre la liberté individuelle et la “pression sociale” de tout cadre quel qu'il soit. Les individus dans nos sociétés modernes qui sont déstabilisantes par la liberté même qu'elles apportent cherchent toujours davantage à allier ces deux attitudes avec des expérimentations et des reconfigurations qui affectent durablement les formes du religieux. La “religion” de l'épanouissement individuel a, en quelque sorte, pénétré les formes anciennes et nouvelles de croyance : les religions sont en cela le symptôme plus que la cause du désencadrement de la vie sociale en général.
Signe de l'affaiblissement des formes de mobilisation collective, on préfère aujourd'hui dans le domaine religieux, mais aussi politique et social, les “petits parapluies” aux “grandes tentes”, des formes d'engagement et de regroupement plus petits mais plus intenses que peuvent constituer aussi bien les mouvements dits sectaires, les formes de revivalisme religieux, chrétiens, musulmans ou juifs que les communautés charismatiques ou évangéliques.
Cette évolution n'est pas exempte d'une recherche de radicalité pouvant conduire à une rupture par rapport à la société globale. La tendance à la fermeture sur de petits groupes restreints est à la fois une réaction à l'angoisse de la vie moderne, à l'obligation de réussite personnelle alors même que tous n'ont pas les mêmes ressources pour y parvenir, et à une situation individuelle de faiblesse qu'elle soit psychique, sociale, territoriale, économique ou culturelle. C'est aussi une réaction identitaire qui ne marque pas seulement, loin de là, les religions minoritaires, à tout le moins récemment “importées” et singulièrement l'islam.
Si les croyances aujourd'hui sont de plus en plus “choisies”, elles sont encore largement “héritées” et constituent le symbole d'une continuité et d'une généalogie culturelles plus que cultuelles. La faiblesse des conversions en témoigne. La force des identités où la foi réinvente l'ethnie et où l'appartenance à une “communauté” religieuse héritée ou choisie devient plus importante que la croyance elle-même en est le corollaire.
Les religions sont également très fortement structurées par notre culture politique et par les relations - dont l'origine remonte parfois à la Révolution française - qu'ont entretenu et que continuent d'entretenir les pouvoirs publics et les citoyens avec les religions. Du fait de cette histoire singulière, en particulier l'opposition au catholicisme des origines de la République mais aussi son modèle d'assimilation, par rapport à des modèles davantage pluriculturels voire communautaires en Europe, la France conserve une certaine suspicion à l'égard des religions, une plus grande attention portée au risque d'enfermement des âmes qu'elles peuvent receler et une forte opposition à la visibilité religieuse mais aussi ethnique. Si ce modèle peut conduire à des crispations de principe qui ne sont pas toujours en lien avec la réalité d'une forte sécularisation et d'une faible emprise sociale des religions, il produit aussi des effets très fortement intégrateurs sur les individus : la “sécularisation” interne du catholicisme et la réconciliation des “deux France” en est évidemment le résultat historique le plus tangible ; plus près de nous, l'intégration de ce modèle par les populations françaises plus récemment installées en France et en particulier celles de confession musulmane issues des pays anciennement dominés par l'Empire colonial français (Maghreb, Afrique francophone) se traduit par des comportements beaucoup plus sécularisés, et infiniment moins “communautaires” que chez certains de nos voisins européens.
Faut-il dès lors avoir peur des religions ? Il faut se garder d'une certaine myopie qui alimente des peurs irraisonnées. Non seulement le repli communautaire des religions est faible, y compris pour la confession musulmane et les sectes, qui semblent focaliser toutes les craintes. Il ne faut pas réduire les comportements religieux, islamiques, sectaires ou autres, à la visibilité de certaines formes de radicalisme. (...)
En ce sens, il est nécessaire de “remettre les religions à leur place”. Sans minimiser le rôle positif ou négatif qu'elles peuvent être amenées à jouer, leur rôle social reste déclinant : elles ne sont pas plus – et pas moins non plus – que des corps intermédiaires qui structurent la “société civile” au même titre que d'autres formes de regroupement et de lien social. (...) »
Source : Cécile Jolly, Religions et intégration sociale, Commissariat général du Plan, 2005 (conclusion).