Extrait de l’article de Daniela Heimerl, dans « Europe centrale et orientale 2006-2007 »,Le Courrier des pays de l’Est n° 1062, La Documentation française, juillet-août 2007 (manuscrit clos en juin 2007).

Photo : foule avec drapeaux

« Avec ses 670 000 habitants, le Monténégro, qui a proclamé son indépendance le 3 juin 2006, est le dernier né des Etats européens [avant l’indépendance du Kosovo]. Depuis lors, des élections législatives ont été organisées et celui qui s’était installé en 1991, à l’âge de 29 ans, aux commandes du pays(1) , Milo Djukanovic, s’est retiré du devant de la scène politique. Par ailleurs, si le Monténégro n’a pas connu jusqu’à présent d’affrontements interethniques, une certaine tension entre différentes communautés est désormais perceptible, les Monténégrins "de souche", qui ne représentent que 42 % de la population totale se voyant de plus en plus souvent opposer la volonté des groupes minoritaires les plus nombreux (les Serbes : 31 %, les Musulmans-Bosniaques : 13,7 % et les Albanais : 5 %) d’être investis d’un rôle politique en tant que tels. La nouvelle Constitution, les symboles de l’Etat, la langue et le statut de l’Eglise orthodoxe sont ainsi des sujets fort controversés, dans un pays qui cherche encore sa place en Europe, alors que, selon la Commission européenne, la corruption, les trafics, le crime organisé et l’absence d’Etat de droit constituent une menace pour l’avenir(2).

Un paysage politique remodelé

Les élections législatives du 10 septembre 2006 ont changé la donne. Le triomphe de la coalition "Pour un Monténégro européen", réunissant le DPS (Parti démocratique des socialistes), le SDP (Parti social-démocrate) et le HGI (Initiative civique croate), qui a remporté 41 des 81 sièges (soit 48,6 % des votes exprimés) au Parlement, n’a surpris personne. Le scrutin ayant été organisé trois mois et demi seulement après le référendum sur l’indépendance du 21 mai 2006, les partis au pouvoir ont profité de l’ambiance jubilatoire ainsi créée. Plus inattendue fut la réorganisation de l’opposition.

Tout d’abord, l’ancien bloc "pro-yougoslave" opposé à l’indépendance et comprenant le SNP (Parti socialiste populaire), le NS (Parti du peuple) et le DSS (Parti démocratique serbe), a connu une défaite cuisante, avec 14,1 % des voix, soit 11 mandats contre 30 auparavant. Alors que, pendant la campagne, la rumeur avait couru d’une possible coalition entre le DPS et le SNP, qui aurait scellé la réconciliation des partisans et des opposants de l’indépendance, la majorité absolue obtenue par le DPS et le SDP, ainsi que le mauvais score du SNP, ont exclu ce scénario.

Le succès de la SL (Liste serbe), composée du SNS (Parti populaire serbe), de trois petits partis (dont le SRS, Parti radical serbe, ultranationaliste, lié à son homonyme en Serbie) et de deux ONG, a redistribué les cartes dans l’opposition, auparavant dominée par le tout-puissant SNP. La Liste serbe a recueilli, à la faveur de l’effondrement de ce dernier et de ses alliés, 14,7 % des suffrages exprimés, soit 12 sièges. Devenue le parti d’opposition le plus important, la SL a fondé sa stratégie sur les résultats du recensement de 2003, qui a fourni des informations chiffrées sur la composition ethnique de la population, et sur le droit de chaque citoyen de choisir entre l’identité monténégrine ou serbe. Ce positionnement est contraire à celui du SNP et du NS pour lesquels il n’y a qu’un seul peuple. Misant à plein sur la carte ethnique, la SL lutte pour les droits de la nation serbe au Monténégro, au risque de limiter son rayon d’action. Mais il est vrai aussi que les Serbes craignent d’être victimes de la part des autorités de pressions économiques, culturelles et au travers de l’éducation, pour les pousser à quitter le pays, l’objectif étant de ramener leur part dans la population à 10 %. Or, ils sont d’autant plus inquiets que Belgrade n’a manifesté aucun intérêt à leur égard pendant la campagne électorale au Monténégro. Le Premier ministre serbe, Vojislav Kostunica, semble complètement indifférent quant au devenir de ce pays, au point qu’il n’a toujours pas envoyé d’ambassadeur à Podgorica.

Un autre fait marquant est l’émergence du Mouvement pour les changements (PzP), dirigé par Nebojsa Medojevic, qui a obtenu 13 % des votes exprimés, lui assurant 11 sièges au Parlement. Ce parti évite les questions d’identité et met l’accent sur les réformes à réaliser. Il a axé sa campagne sur la critique de la politique du gouvernement, taxé de corruption, de népotisme et de conduite douteuse des privatisations, introduisant ainsi un autre discours qui pourrait être le point de départ d’une nouvelle orientation sociale et économique, dans un pays où la moitié de la population dispose de moins de 2,5 dollars par jour pour vivre. Le vote albanais a également connu certains changements. Le DUA (Union démocratique des Albanais), partenaire du DPS depuis des années, a été battu dans les municipalités d’Ulcinj et de Tuzi, où les Albanais sont majoritaires. Les électeurs se sont tournés vers des partis plus radicaux insufflant à leur cause un nouvel élan, comme la DSA (Alliance démocratique des Albanais) de Mehmet Bardhi. Le projet d’un Monténégro indépendant a été soutenu par les minorités et a même pris corps en grande partie grâce à leur vote, lors du référendum. Mais alors que le Parlement avait adopté une loi sur les droits des minorités quelques jours avant la tenue de la consultation de mai 2006, la Cour constitutionnelle a rejeté, en juin, les deux articles qui garantissaient aux partis ethniques un nombre fixe de députés. Les Albanais, de même que les Bosniaques, ont considéré cette décision comme un affront politique. Avec la dissolution de l’Etat commun Serbie-et-Monténégro et la disparition de Belgrade en tant qu’adversaire politique face auquel il fallait unir ses forces, les conflits latents entre le gouvernement et ceux qui défendent les intérêts des communautés albanaise et bosniaque pourraient bien éclater. [...] »

Notes :
(1) Milo Djukanovic a été Premier ministre du 15 février 1991 au 5 février 1998, président de la République du 15 janvier 1998 au 25 novembre 2002, puis à nouveau Premier ministre du 8 janvier 2003 au 3 octobre 2006.
(2) Commission of the European Communities, Montenegro 2006 Progress Report, 8 novembre 2006, Bruxelles [COM(2006)649], p. 9 et pp. 38-39.

Mis à jour le 01/02/2008

 

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