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La flotte russe en Ukraine. Anatomie d’une angoisse post-soviétique, par Kevin Limonier

[La flotte russe en Ukraine. Anatomie d’une angoisse post-soviétique, par Kevin Limonier], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Un bâtiment russe entrant dans la rade de Sébastopol.
Kevin Limonier

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Mis à jour le 12/07/2011

Introduction

Le maintien jusqu’en 2042 de la Flotte russe de la mer Noire dans le port de Sébastopol, conclu par Moscou et Kiev, est tenu en Ukraine pour un nouveau signe de l’expansionnisme de la Russie, thème qui renvoie aux rivalités entre les deux pays sous les empires russe et soviétique.


La flotte russe en Ukraine. Anatomie d'une angoisse post-soviétique

Kevin Limonier*

Le 27 avril 2010, la Rada d’Ukraine a été le théâtre d’événements d’une violence inhabituelle. En pleine session parlementaire, des fumigènes ont été jetés à l’intérieur de l’hémicycle, alors qu’à l’extérieur grondait une foule mécontente. Ce jour-là, sous les huées, les députés ukrainiens ont ratifié les accords de Kharkov, signés quelques jours auparavant (le 21 avril) par les Premiers ministres russe et ukrainien : le texte prévoit le maintien de la flotte russe dans le port ukrainien de Sébastopol au moins jusqu’en 2042. Si la violence des réactions des opposants à ce traité étonne, le contenu du texte, lui aussi, ne finit pas de surprendre.

Avant avril 2010, et ce depuis un accord trouvé en 1994, la Russie déboursait annuellement 98 millions de dollars pour le bail lui donnant droit d’utiliser des installations militaires du port de Sébastopol. Les accords de Kharkov stipulent que, désormais, outre ce loyer annuel, la Russie appliquera à l’Ukraine un tarif préférentiel pour le gaz fourni correspondant à une réduction de 30 % du prix antérieur. Pour la seule année 2011, ce rabais devrait s’élever à environ 3,6 milliards de dollars. Pour le journal russe Kommersant Vlast,  les accords de Kharkov auront au final pour effet de multiplier par 37 le loyer annuel des installations de Sébastopol versé par Moscou, et porter à 40 milliards de dollars le coût total de la base jusqu’en 2042 !(1)

Perception de la menace et violence politique

La nature des manifestations d’avril 2010 témoigne d’une conception violente et binaire des relations ukraino-russes, placées sous le signe de la menace. Il est pourtant nécessaire de dépasser l’affect afin de mettre en lumière les logiques d’une question éminemment post-impériale dans laquelle l’idée de menace prend un sens nouveau.

D’abord parce que ce montant considérable de 40 milliards de dollars, à propos duquel le Premier ministre russe a eu des mots assez durs (lors de la conférence de presse qui a suivi la signature des accords, Vladimir Poutine a déclaré : « Le tarif est exorbitant. Pour une telle somme, j’aurais volontiers bouffé votre Président »), ne peut en aucun cas s’expliquer par le prisme unique des affaires militaires. Une flotte vieillissante, composée d’une dizaine de bâtiments, ne justifie en rien que l’on multiplie le bail par 37. Surtout lorsque la Russie dispose sur son territoire, à Novorossiïsk, à quelques centaines de kilomètres au sud-est de Sébastopol, de facilités bientôt opérationnelles pour accueillir la Flotte de la mer Noire.

En Ukraine, cette réalité n’a pas empêché les manifestants d’avril 2010 de clamer leur colère contre ces accords de Kharkov dans lesquels ils voient un « cheval de Troie » russe, et de qualifier la Flotte de la mer Noire de « force d’occupation » et le gouvernement ukrainien de « vendu ». La violence de ces discours doit d’abord faire réfléchir aux mots que l’on utilise : si, pour les partisans de la thèse du « cheval de Troie », le terme de menace ne fait aucun doute, il n’en va évidemment pas de même pour le reste de l’opinion publique ukrainienne. Il serait donc plus juste, à ce stade, de parler de menace représentée, plutôt que de menace avérée. Et encore, cette perception subjective ne concerne-t-elle qu’une minorité de l’opinion publique ukrainienne, attachée à une certaine idée de la nation et de l’indépendance nationale, aussi complexe que spécifique.

La ville de Sébastopol est en effet peuplée à plus de 80 % de russophones, et la guerre russo-géorgienne d’août 2008, qui a vu l’armée russe intervenir en Ossétie du Sud au motif de protéger la population largement russophone de la province séparatiste, apparaît, pour certains politiques ukrainiens, comme la préfiguration d’un conflit à venir dont l’objet serait la protection des populations russophones de Crimée. Sébastopol incarnerait alors l’ultima ratio d’un arsenal diplomatique russe très porté sur le soutien des Russes de l’étranger. À ce stade de l’analyse, la menace russe paraît claire à celles et ceux qui considèrent les relations russo-ukrainiennes comme un vaste rapport de force, rendu inégal par la nostalgie hégémonique russe. Le menaçant comme le menacé sont alors précisément identifiés, d’un côté comme de l’autre. À Kiev comme à Moscou, les chancelleries ont bâti des discours sur cette représentation duale et quasi binaire qui, souvent, conforte des desseins électoraux. D’un côté, l’ancien maire de Moscou Iouri Loujkov avait fait de Sébastopol l’un de ses chevaux de bataille, n’hésitant pas à inaugurer en plein centre du port criméen une Maison de Moscou, censée renforcer les liens distendus par le marasme des années 1990 entre ces Russes d’outre-terre et leur « mère-patrie ». D’un autre côté, dans le discours de l’ancienne Première ministre ukrainienne Ioulia Timochenko, la question de Sébastopol pouvait être vue comme l’un des nombreux avatars de cette politique hégémonique et cynique menée par une Russie nostalgique pour laquelle l’Ukraine serait ni plus ni moins un satellite que les gazoducs devaient ramener dans le droit chemin.

Sébastopol dans le contexte géopolitique post-soviétique.

Mais peut-on réellement se fonder sur ces discours pour déterminer dans quelle mesure la question de Sébastopol constitue une menace pour l’Ukraine ? Dans un sens, oui, car, s’ils relèvent d’ambitions politiques, ces arguments renvoient à certaines réalités post-soviétiques qui sous tendent un corpus de représentations, un affect tout à fait symptomatiques de ces sociétés post-impériales que sont l’Ukraine et la Russie. Or, le cas de Sébastopol est un objet d’étude typiquement post-impérial. Toutefois, l’existence objective d’une menace pour l’Ukraine doit être analysée à un autre niveau que celui des seuls déclarations et rapports de force. La complexité de la question requiert alors un regard à la fois plus large dans le domaine historique et plus restreint dans le domaine géographique. En effet, la population sébastopolitaine est porteuse d’une expérience identitaire typique, forgée par une histoire unique. Terre où le sang a été versé au nom de l’empire russe, Sébastopol ne saurait se comprendre uniquement à travers la dualité apparente des rivalités russo-ukrainiennes contemporaines. L’étude de la réalité locale apparaît dès lors comme une condition sine qua non de l’analyse des différents niveaux de perception de la menace dans un espace russo-ukrainien en pleine recomposition.

Une forteresse impériale sur les mers chaudes

Jusque dans son nom hellénique(2), Sébastopol incarne un projet impérial syncrétique et modernisateur au service d’une ambition géopolitique, très loin des actuelles rivalités russo-ukrainiennes. Dès sa fondation par Catherine II, mais plus particulièrement tout au long du XIXe siècle, voire au-delà, la Cité auguste est le symbole d’une modernité au service de l’empire. Ses canons et sa flotte sont résolument tournés vers l’objectif prédominant de la Russie dans la région : le contrôle des détroits. Bien plus qu’une simple nécessité géographique, ce projet comporte une dimension quasi-mystique lorsque Catherine réactualise la vieille ambition russe de faire de Constantinople la nouvelle Tsargrad et de réunir sous la même bannière les peuples orthodoxes.

« L’obsession » des mers chaudes, ainsi que l’écrasante pensée géopolitique qui l’accompagne sont, pour ainsi dire, la raison d’être de Sébastopol. C’est pour ce projet que la ville est fondée en 1783 par la marine, et c’est par ce projet qu’elle marque jusqu’en 1917 l’emprise territoriale d’une puissance qui regarde vers le Sud. Le terrible siège que mettent les Franco-Britanniques devant la ville en 1854-1855 pour stopper l’avancée russe vers la Méditerranée marque d’ailleurs dans la chair une genèse rendue légendaire sous la plume de Léon Tolstoï dans ses Récits de Sébastopol.

Si les années Lénine sont marquées par le dédain des bolchéviques pour la chose maritime, Sébastopol redevient en 1941-1942 cet avant-poste qu’elle avait été un siècle auparavant. La « deuxième défense de Sébastopol » est, avec ceux de Leningrad et de Stalingrad, l’un des sièges les plus longs et les plus terribles de la  Grande Guerre Patriotique. Rasée à 95 %, honorée du titre de ville-héros, elle est ensuite l’objet d’un Plan qui prévoit sa reconstruction à l’identique, contre la volonté de Staline lui-même, qui finit néanmoins par céder aux pressions du commandant en chef de la Flotte de la mer Noire. L’ancienne Sébastopol impériale est un véritable symbole dans l’imaginaire collectif soviétique, « l’avant » et « l’après » 1917 y étant liés dans une mythologie locale commune. Lieu de la victoire, la ville devient entre 1948 et 1991 l’un des territoires où se joue la guerre froide, face ici à une Turquie membre de l’OTAN. Ne sont alors autorisées à vivre à Sébastopol que les personnes liées aux activités navales(3). Le relatif isolement de la population durant cette période allié à l’exaltation patriotique de la propagande vont conduire à créer au sein de la ville un véritable « microclimat » socio-culturel dédié à la défense de l’URSS.

On imagine quel choc représente pour Sébastopol l’écroulement du système soviétique en 1991. La catastrophe est non seulement économique, mais elle remet aussi en cause tout le système impérial de légitimité sur lequel s’est construite la ville depuis deux siècles. En réalité, la forteresse se retrouve orpheline, car ni la Russie ni l’Ukraine ne peuvent alors prétendre incarner ce syncrétisme impérial sur lequel la cité s’est développée. La Flotte soviétique de la mer Noire est alors scindée en deux, les flottes ukrainienne et russe occupant les mêmes installations à Sébastopol. Dans la confusion des années 1992-1993, la menace militaire est aussi réelle qu’imprévisible tant les structures de commandement et de légitimité se trouvent bouleversées. Les nouvelles souverainetés sont elles-mêmes mal intériorisées : ainsi, il est alors fréquent de voir des marins travailler à bord de bâtiments arborant le pavillon « adverse » sans vraiment prendre conscience de la signification de leur présence. La menace d’un conflit ouvert sera finalement écartée avec la signature des accords de 1994 qui, après de multiples atermoiements, régularisent la situation d’une flotte russe stationnant dans un port étranger.

La Flotte de la mer Noire en chiffres

Les marines russe et ukrainienne sont toutes deux présentes à Sébastopol, depuis que les accords de 1994 ont liquidé l’un des grands conflits juridiques issus de l’éclatement de l’Union soviétique, en inscrivant dans le marbre la scission de la Flotte soviétique de la mer Noire. La flotte russe et la flotte ukrainienne ont chacune leur quartier général dans la ville.

Côté russe, la Flotte de la mer Noire basée à Sébastopol compte aujourd’hui six bâtiments de combat dont le plus récent a été lancé en 1979 : un croiseur de type Slava, deux croiseurs de type Kara, dont l’un est en réparation depuis 1990, un destroyer de type Kashin et deux frégates de type Burevestnik. La flotte russe compte en outre sept navires de débarquement et un sous-marin à propulsion diésel.

Côté ukrainien, la flotte se compose, selon l’annuaire Jane’s Fighting Ships, de quatre frégates et d’un sous-marin à propulsion diésel en service depuis 1970. Globalement, les bâtiments de combat de la flotte ukrainienne sont plus récents que ceux de la marine russe. Le plus ancien a été lancé en 1975, et le plus récent en 2002.

 Une histoire et une identité sous le signe du syncrétisme

Cette histoire tumultueuse au service de l’empire est bien plus qu’un souvenir et se retrouve dans les discours politiques locaux : « Ni Ukrainiens, ni Russes, nous nous présentons tels que nous sommes. Une communauté réunie autour d’une mémoire, autour d’une mission », déclare ainsi la rédactrice en chef du journal Slava Sevastopolia, Natalia Troitskaïa(4). Cette opinion est d’ailleurs largement partagée au sein de la population locale, puisque le parti local pro-russe qui la défend, Rossiïskaïa Obchtchina, est crédité dans les sondages de plus de 50 % d’opinions favorables. Les manuels d’histoire utilisés dans les écoles de la ville et publiés à Sébastopol exaltent quant à eux un passé fait de batailles et d’héroïsme, et l’on comprend vite que la Flotte russe de la mer Noire incarne la ville.

Pourtant, dans sa majorité, la population ne souhaite pas le rattachement de la ville à la Fédération de Russie. La communauté de langue, de culture et de mémoire lie certes les Sébastopolitains à la métropole, mais l’intégration n’apparaît nullement comme une finalité vers laquelle tendrait le maintien de la Flotte. En revanche, Rossiïskaïa Obchtchina défend systématiquement les droits culturels de la population russophone, combattant avec vigueur toute tentative visant à faire de l’ukrainien la seule langue utilisée à l’école, par exemple. La flotte russe contribue d’ailleurs indirectement à ce combat, notamment par le biais des associations de vétérans, de retraités et de réservistes. Le russe apparaît comme une langue commune qui efface les barrières de l’ethnicité : « Ici, même si vous êtes Tatar, Ukrainien, Arménien ou que sais-je encore, vous êtes d’abord Sébastopolitain », affirme Rais Touliatnikova, responsable locale de Rossiïskaïa Obchtchina(5). Sébastopol, par les liens identitaires forts qui l’unissent à sa Flotte et à son histoire, illustre alors de manière probante ce concept profondément russe de la « derjavnost », définie par J.- R. Raviot comme « un attachement à l’État, à ses incarnations symboliques, à son histoire, à sa souveraineté et à sa puissance »(6), et qui ne saurait être réduit au simple nationalisme. Il faudrait ajouter que, puisque l’État qui légitimait la forteresse sébastopolitaine n’est plus, restent la mémoire et les symboles, dont la Flotte fait partie. La marine russe apparaît alors comme le faire-valoir d’une identité alternative fondée sur un système impérial qui n’est plus.

Ce lien forgé au cours des siècles est facilement identifiable dans les rues ensoleillées de la ville. Derrière le tableau lumineux au romantisme vaguement tolstoïen d’une ville dans laquelle déambule paisiblement une foule de marins et d’officiers russes, il suffit de poser les yeux sur une carte de Sébastopol pour réaliser la collusion ville-flotte. Lovées à flanc de collines dans des calanques plus ou moins étroites, les dizaines de terrains militaires font figure d’excroissances naturelles aux zones urbaines civiles. La marine russe ne loue pas un, mais bien une bonne dizaine de terrains militaires incrustés dans cette ville où l’uniforme devient naturellement omniprésent. Quiconque connaît les bases navales françaises sait que celles-ci, à l’image du modèle  de l’arsenal de Venise, sont non seulement nettement séparées des zones civiles par un élément physique imposant (forteresse Vauban par exemple), mais sont également pensées comme de véritables « villes dans la ville ». Au contraire, à Sébastopol, l’absence de continuité entre les zones militaires et leur interpénétration avec l’espace civil donnent à la base navale la dimension de la ville entière, qui fait siennes les valeurs de la Flotte. Les bâtiments russes amarrés aux quais sont ainsi ceux d’une puissance étrangère à laquelle on ne souhaite pas forcément être rattaché, mais auxquels on s’identifie car ils représentent la mémoire et la raison d’être de la ville. Le pavillon de la Flotte illustre alors à Sébastopol un syncrétisme plutôt qu’un nationalisme.

SEBASTOPOL CARTE

Répartition des installations militaires soviétiques à Sébastopol en 2010.

© Kevin Limonier - 2010 - Sources : Soyouzkarta 2008, archives de la Bibliothèque navale de Sébastopol, repérages de terrain effectués par l’auteur.

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Au carrefour des défis identitaires post-soviétiques

Pour l’observateur occidental, cette identité impériale sébastopolitaine est difficile à comprendre. La tentation est alors grande de concevoir la question de Sébastopol comme l’un de ces nombreux rapports de force qui rythment la vie des nations sur fond de rivalité territoriale. Les mots « cheval de Troie » ou « nostalgie hégémonique russe » lancés par les manifestants d’avril 2010 font écho à notre propre histoire.

Or, la mise en évidence de cette identité locale bat en brèche l’idée d’une confrontation duale sur fond de rivalité territoriale. En d’autres termes, la question de Sébastopol ne saurait correspondre à l’opposition claire de deux projets territoriaux en cohérence avec une « idée nationale », tels que l’Allemagne et la France en connurent autour de l’Alsace-Lorraine entre 1870 et 1914. Ni l’Ukraine, ni la Russie ne constituent des État-nations homogènes dont l’objectif répondrait aux aspirations de l’ethnos national. Au contraire, nous avons ici affaire à une situation post-impériale où les identités, loin d’être clairement définies, entrent en rivalité au sein d’un même État pour en contester (ou en défendre) les finalités essentielles.

La menace est alors d’une nature différente de celle présentée à Kiev : ni cheval de Troie, ni occupant, la Flotte de la mer noire assure un continuum symbolique dont la portée est essentiellement politique. Il faut savoir qu’à Sébastopol, les organisations telles que Rossiïskaïa Obchtchina sont presque exclusivement financées par des fonds russes. Promouvoir une identité alternative au modèle national ukrainien semble être l’objectif principal de certains cercles politiques russes à Sébastopol. Attachée au souvenir lancinant, tenace et souvent idéalisé de l’empire (russe puis soviétique), la population de Sébastopol, à travers la Flotte, semble poser à l’Ukraine la question de son propre projet national, vingt ans après l’indépendance. Dans les faits, cela se traduit par une profonde division de la classe politique ukrainienne autour de la question. Menace pour certains, opportunité pécuniaire pour d’autres, la Flotte maintient également chez quelques-uns le souvenir d’un passé commun. Cette stratégie n’est néanmoins pas qu’une affaire de nostalgie. Elle empêcherait en outre l’Ukraine de parfaire une unité nationale déjà fortement compromise et rendrait délicat tout rapprochement significatif avec « l’Ouest » symbolique et ses émanations institutionnelles (UE, OTAN...). En somme, avec les 40 milliards de dollars des accords de Kharkov, la Russie achèterait trois décennies supplémentaires de divisions internes en Ukraine.

Au-delà d’une dualité apparente, la question de Sébastopol apparaît bien plus comme un des grands défis de l’ère post-soviétique que comme une menace sécuritaire directe. Le maintien de la Flotte dans la ville témoigne alors d’une certaine habileté russe à sauvegarder une communauté de culture, de mémoire, et peut être aussi d’intérêts. Pour l’observateur européen, Sébastopol apparaît alors comme l’un des prismes à partir desquels il est possible de mieux comprendre la nature des dynamiques et des perceptions qui animent ce vaste espace post-impérial.

Notes
(1) V. Soloviev, « Operatsia prispechnik » (Opération ‘homme de main’), Kommersant Vlast, n° 16, 26 avril 2010.
(2) Sébastopol est une construction à partir du mot grec sebastêin, dont la traduction la plus juste est à trouver dans le mot latin augustus, qui désigne une réalité à la fois noble et impériale. Sebastopolis peut donc se comprendre comme la « ville auguste », ou bien la « ville d’Augustus », c’est-à-dire de l’empereur.
(3) Sur l’échelle des restrictions territoriales soviétiques, Sébastopol s’apparente à une ville fermée. Pour s’y installer, il fallait disposer d’une propiska (permis de séjour) délivrée par les autorités centrales, en principe après enquête de sécurité. Les marins étrangers en escale étaient, quant à eux, strictement encadrés dès qu’ils posaient un pied à terre.
(4) Entretien réalisé par l’auteur le 2 mars 2010.
(5) Entretien réalisé par l’auteur le 24 février 2010.
(6) Jean-Robert Raviot, « Anatomie du patriotisme russe contemporain », Almanach de la recherche franco-russe-1, Moscou, 2007.

* Allocataire de recherche, Centre de Recherche et d’Analyse Géopolitique, Université Paris VIII.

Pour citer cet article : Kevin Limonier, « La flotte russe en Ukraine. Anatomie d'une angoisse post-soviétique », Grande Europe n° 34, juillet 2011 - La Documentation française © DILA

 

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