Retour
 
 

Grèce. Un système de santé en crise, par Amélie Poinssot

[Grèce. Un système de santé en crise, par Amélie Poinssot], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Les personnels du secteur de la santé occupent le ministère de la Santé le 29 septembre 2011 à Athènes, dénonçant sur leurs banderoles "les mesures barbares" du gouvernement.
AFP / Louisa Gouliamaki

Agrandir l'image

Mis à jour le 16/01/2012

Introduction

Dans un contexte de crise généralisée, le secteur public de la santé peine à trouver les moyens suffisants en matériel et en personnels pour répondre aux besoins les plus élémentaires des patients grecs. Mais la gravité de la conjoncture n’explique pas tout : ainsi, la pratique généralisée des dessous de table aux praticiens en dit long sur les dysfonctionnements structurels qui minent ce secteur.


Grèce. Un système de santé en crise

Amélie Poinssot*

Manque de gants, réserve de fil chirurgical à sec, stocks de papier hygiénique épuisés… L'infirmière Vassiliki Kalantzis ne décolère pas : « Il nous manque un tas de petites choses, qui peuvent paraître insignifiantes comme ça, mais qui sont en réalité indispensables au fonctionnement de l'hôpital et qui nous empêchent parfois d'utiliser les outils que nous avons pour soigner les patients ».

Pénuries en tous genres

Vassiliki Kalantzis travaille à l'hôpital public Elpis, à Athènes, qui fait partie des plus anciens établissements de la capitale. Ici comme ailleurs en Europe, la désintégration du secteur public de la santé est à l'œuvre. « Nous menons une bataille actuellement pour continuer à assurer notre mission. Le défi est extrême, mais nous n'avons pas le choix », explique le directeur de l’établissement. Malgré la pression qui pèse sur ses épaules, il veut rester optimiste. Mais les chiffres sont catastrophiques : l'hôpital est endetté à hauteur de dix millions d'euros, et les fournisseurs, de plus en plus méfiants à l'égard du secteur public, lui facturent le matériel plus cher qu'au secteur privé ! Cet endettement croissant des établissements hospitaliers découle de la situation catastrophique des caisses nationales d'assurance maladie qui n'arrivent pas à couvrir les frais d’hospitalisation et se retrouvent de façon récurrente au bord de la faillite : jusqu’alors, tous les deux ou trois ans, l'État renflouait les caisses… mais, depuis 2010, les ressources budgétaires ont fondu. Quant aux besoins en personnel, ils sont loin d’être satisfaits : l'hôpital Elpis, par exemple, n'emploie que 180 infirmières, alors que 280 postes seraient nécessaires d'après le syndicat du personnel, qui s'appuie sur ce que prévoit la loi en termes d’effectifs au regard de la taille de l'hôpital. Il manquerait en outre 26 postes de médecins spécialistes. « Nous avons surtout besoin de spécialistes, il manque des radiologues, des chirurgiens, des ORL... », confie Panagiotis Karagkounis, médecin microbiologiste. Et de rappeler le modeste salaire que touchent les professionnels de santé en Grèce, surtout depuis le début de la cure d'austérité, en mai 2010, qui a entraîné baisse des salaires dans le secteur public et hausse des impôts : ce père de deux enfants, titulaire d'un doctorat, gagne 1 400 euros net par mois au terme de treize années de service. Elefthéris Panareton, technicien de laboratoire, touche, lui, 1 100 euros mensuels après trente ans de travail… « Et cela fait cinq mois que les heures supplémentaires ne sont pas versées », précise-t-il.

Le système de santé grec est à l'image du pays : endetté, corrompu, gangréné par la mauvaise gestion et touché de plein fouet par les mesures d’austérité. Le budget 2012 alloué au ministère de la Santé s'élève à 4,9 millions d'euros – ce qui représente une baisse de 6,5 % par rapport à celui de 2011, tandis que les subventions accordées aux hôpitaux pour le remboursement de leurs dettes antérieures ont chuté de 11,1 %. Certes, pour l'heure, le secteur n’est pas concerné par l'ephedreia, c'est-à-dire la mise au chômage technique qui touche de nombreux salariés du public proches de la retraite : 30 000 personnes devaient être renvoyées de leur travail d’ici la fin de l’année 2011, dans les autres secteurs de la fonction publique. Celles-ci toucheront 60 % de leur salaire pendant un an et ne savent pas quel sort leur sera réservé par la suite : seront-elles forcées de prendre leur retraite ou réintégrées dans leur poste ? Quant au secteur de la santé, sera-t-il encore longtemps épargné alors que les médias grecs prédisent d’ores et déjà qu’il ne devrait pas échapper à cette mise en chômage technique ?

Un système gangréné

Mais la santé publique en Grèce ne souffre pas seulement d’un manque criant d’effectifs ; elle pâtit avant tout du fait que le principe de la gratuité des soins n'y est absolument pas respecté : pour toute consultation à l'hôpital, le patient doit désormais s'acquitter de 5 euros contre 3 antérieurement et les interventions importantes se font en échange d'une fakelaki (« enveloppe », autrement dit quelques billets qui arrivent directement dans la poche du médecin et échapperont par conséquent à l’impôt). Un accouchement coûte au moins 1 200 euros. Une opération de l'estomac ? Entre 800 et 1 000 euros. Une intervention cardiaque délicate ? Jusqu'à 8 000 euros. Sur le marché noir des fakelaki, plus l'intervention est risquée, plus le prix grimpe. Beaucoup parmi les Grecs, pragmatiques, n’hésitent pas à considérer qu’il s’agit là d’une manière de compenser les honoraires modiques des praticiens du public et s’accommodent de la situation tandis que les plus pessimistes affirment que, de toute façon, cette pratique est impossible à éradiquer. Selon Odysseas Voudouris, député du Parti socialiste (PASOK, formation au pouvoir depuis novembre 2009) et membre de la commission santé du Parlement, il s’agit « d’un circuit triangulaire entretenu par les médecins, l'Etat et les patients eux-mêmes. Les médecins, dont le salaire de base ne correspond ni à leur degré de formation, ni à leurs responsabilités ont tout intérêt à toucher un complément de revenu, d'autant plus que ce dernier n'est pas déclaré, et donc non imposé. L'État, qui sait pertinemment que la situation actuelle exclut toute éventuelle augmentation du salaire des médecins, tolère ces pratiques qui permettent aux médecins de toucher des revenus plus proches de la moyenne européenne et au gouvernement d'éviter d'ouvrir un débat qui aurait un effet domino sur tous les salaires de la fonction publique. Enfin, la conviction que vous ne serez pas bien soigné si vous n'avez pas une relation personnelle avec votre médecin, que ce soit via un piston ou via "une enveloppe" demeure profondément ancrée dans les mentalités ». Odysseas Voudouris est lui-même chirurgien, mais il a aussi occupé des fonctions d'administrateur : il était à la tête de la région sanitaire du Péloponnèse au début des années 2000, quand une réforme a été mise en place dans le but de décentraliser le secteur de la santé. Pour lui, le diagnostic est clair : le problème du système grec de santé publique est un problème de mauvaise gestion. Les dépenses de santé et les achats de médicaments n'ont cessé d'augmenter depuis une quinzaine d'années. En 2007, ces derniers s'élevaient à 4,5 milliards d'euros, soit le double du montant dépensé quatre années plus tôt. « Il y a un énorme gaspillage, c'est à cela qu'il faut s'attaquer », estime Odysseas Voudouris. Les choses ne sont pas si simples dès lors que l’on prend la mesure du phénomène dans un pays comme la Grèce où « tous les problèmes sont imbriqués… La mauvaise gestion dans le système de santé est liée au système politique, où le clientélisme fait loi ». Appels d'offres douteux, matériel acheté non utilisé, répartition irrationnelle des ressources et détournements de fonds ont été de règle pendant de nombreuses années. Comment rompre avec un tel système ? Le sociologue Panagiotis Pangiotopoulos, lui, résume la crise en ces termes : « Ce n'est pas le Grec moyen qui est en crise, mais ce sont les élites. À tous les niveaux : politique, syndical, médiatique, universitaire… Pourquoi ? Parce qu'elles ne veulent pas se remettre en cause et qu'elles continuent de défendre leurs intérêts. Or les citoyens aujourd'hui veulent s'adapter, et ils se révèlent en fin de compte moins archaïques que leurs représentants, qui restent, eux, bloqués dans des mécanismes d'un autre temps ».

Inégalités croissantes

Aussi les inégalités ne cessent-elles de se creuser au fil de la crise. Dans le secteur de la santé, une médecine à deux vitesses est en train de s'installer avec, d’un côté, ceux qui ont les moyens de payer les fakelaki ou de cotiser pour une assurance privée suffisamment élevée pour prendre intégralement en charge les frais occasionnés par une hospitalisation dans un établissement privé, de l’autre, ceux qui ne pourront se le permettre. Ainsi, l'ONG Médecins du monde qui, depuis des années, dispense des soins gratuits aux immigrés sans-papiers, constate que de plus en plus de Grecs viennent à ses consultations : alors que jusqu’à présent, seulement 6 ou 7 % des patients étaient des nationaux, la proportion est passée ces derniers mois à 30 % d'après les estimations du directeur de son antenne grecque, Nikitas Kanakis. Multiples, les pathologies ne sont pas sans lien avec la crise. Selon la psychiatre responsable de la ligne téléphonique anti-suicide mise en place par l'association Klimaka il y a trois ans, de plus en plus de personnes appellent, totalement perturbées par la détérioration de leur situation économique. Alors qu’en 2008, on comptait en Grèce, d'après les chiffres de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), une moyenne d’environ 3 suicides pour 100 000 personnes, ce chiffre a doublé en l’espace de deux ans. Sachant que de telles estimations sont, en Grèce, particulièrement difficiles à avancer en raison du tabou social dont ce phénomène est l’objet, le fait que le taux de suicide demeure l’un des plus faibles d’Europe ne doit pas masquer cette augmentation alarmante(1). Les Grecs ont subi depuis 2009 une véritable perte de repères qui ne peut rester sans conséquences sur leur bien-être mental. Theoni Fotiadi, psychologue, témoigne : « Je reçois plus de patients qu'avant, mais ils viennent plus rarement car ils ne peuvent se le permettre financièrement. Ce sont souvent des personnes qui se retrouvent brusquement confrontées à des problèmes économiques qu'ils ne veulent pas avouer à leur famille ; ils ont peur d'affronter le regard des autres. Les hommes surtout, ce qui est nouveau : je ne voyais pas autant de pères de famille avant la crise. Pour les enfants, c'est très difficile aussi car ils ne comprennent pas pourquoi, du jour au lendemain, ils sont privés de certains loisirs alors qu'ils étaient très gâtés avant ».

Ce phénomène inquiète profondément les professionnels. Psychiatre, Stélios Stylianidis représente la Grèce dans sa discipline à l'OMS. D'après ce dernier, il n’y a pas pire moment pour diminuer l'engagement de l'État dans le secteur de la santé mentale dont le budget est appelé à baisser de 40 % en 2012, alors qu'il avait déjà diminué de 15 à 20 % en 2011. Le praticien n’a plus qu’un seul espoir : que la bouée de sauvetage vienne de Bruxelles. Ce secteur compte en effet sur des financements européens pour pouvoir poursuivre sa réforme ; entamée depuis une vingtaine d'années, celle-ci a pour objectif de désenclaver la psychiatrie, c'est-à-dire de soigner le patient le plus possible dans son milieu naturel et non pas à l'hôpital, tout en assurant un suivi tout au long de sa vie. Au total, 285 millions d'euros sont attendus ; faute de quoi, « nous courons vers une catastrophe humanitaire », avertit le spécialiste. La réponse devrait tomber dans les prochaines semaines...

Note :
(1) Une étude menée par l’Institut de recherche de l’université de santé mentale d’Athènes a permis d’établir un rapport entre situation économique (évaluée au moyen d’un indice de « détresse économique personnelle ») et tentatives de suicide, Cf. Le Monde, 13-14 novembre 2011.

 * Journaliste indépendante, correspondante de RFI à Athènes.

Pour citer cet article : Amélie Poinssot, « Grèce. Un système de santé en crise », P@ges Europe, 16 janvier 2012 - La Documentation française © DILA

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires