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Ceuta et Melilla. Villes espagnoles ou dernières colonies en Afrique ? par Yves Zurlo

Les territoires de souveraineté espagnole sur la côte marocaine.
Yves Zurlo

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Mis à jour le 12/01/2011


Ceuta et Melilla. Villes espagnoles ou dernières colonies en Afrique ?

Yves Zurlo*

En octobre 2005, à la suite de la mort par balles de plusieurs clandestins qui tentaient de franchir les grillages entourant Ceuta et Melilla, ces deux enclaves espagnoles situées sur la côte méditerranéenne du Maroc ont fait la une des médias. Méconnues des Espagnols eux-mêmes, ces deux villes un peu à part au sein du royaume d’Espagne sont les vestiges d’un empire colonial révolu. Toutefois, leur situation, à cheval sur la ligne de « fracture » Nord-Sud, les a fait revenir sur le devant de la scène au moment où l’Europe tente d’endiguer le flot de l’immigration clandestine.

Pourquoi Ceuta et Melilla sont-elles espagnoles ?

À la fin du Moyen-Âge, les monarchies espagnole et portugaise cherchent à achever le grand mouvement de reconquête – Reconquista de la péninsule Ibérique que les musulmans avaient envahie à partir de 711. Dès 1415, les Portugais s’emparent de la ville de Ceuta, située sur la rive sud du détroit de Gibraltar, à 15 kilomètres environ de la province de Cadiz ; en 1492, les « Rois catholiques » d’Espagne, Ferdinand II d’Aragon et Isabelle de Castille, prennent Grenade, mettant ainsi fin au dernier royaume musulman d’Al Andalus, puis prolongent leur avancée sur la côte nord de l’Afrique pour y installer des postes militaires, destinés à protéger les côtes andalouses des incursions des pirates barbaresques ; c’est ainsi que la place de Melilla est conquise en 1497.

Ces postes militaires, appelés fronteras, s’échelonnent alors le long des côtes méditerranéennes de l’Afrique du Nord jusqu’à l’actuelle Libye ; ils sont essentiellement défensifs et ne serviront jamais de point de départ pour une conquête de l’intérieur. La vie y est précaire car ils subissent les attaques fréquentes des tribus voisines et dépendent entièrement de l’approvisionnement en provenance d’Espagne.

En 1580, au hasard d’un aléa dynastique(1), Ceuta devient espagnole mais, bientôt, la plupart des fronteras, oubliées des Espagnols, seront perdues ou échangées(2). À la fin du XVIIIe siècle, l’Espagne ne possède plus que les villes de Ceuta et Melilla, ainsi que quelques rochers, « los peñones »(3), situés le long de la côte marocaine. Ces possessions sont alors utilisées par les gouvernements espagnols successifs qui y installent des bagnes(4) ; celui de Ceuta ne sera définitivement fermé qu’en 1912.

Au début du XXe siècle, l’Espagne, qui a perdu ses dernières colonies en 1898, cherche à « redorer son blason » d’ancienne puissance et tourne son regard vers le Maroc, encore indépendant mais très affaibli. En 1906, la Conférence d’Algésiras réunit les puissances européennes au chevet du royaume du Maroc : sous prétexte de l’aider à se moderniser, c’est une véritable tutelle qui est mise en place, concrétisée en 1912 par l’instauration du Protectorat franco-espagnol.

Ceuta et Melilla vont donc tout naturellement servir de « tête de pont » à cette pénétration espagnole puisque c’est par leurs ports qu’arrivent hommes et matériaux : de cette époque date l’installation d’une population civile de quelque importance dans les deux « places de souveraineté »(5) espagnole.

Une population bigarrée en quête d’harmonie

Avec l’instauration du Protectorat, la composition de la population des deux villes va changer fondamentalement : si les militaires restent le groupe prédominant, car détenteur du pouvoir, une population civile, composée d’ouvriers et d’agriculteurs en provenance d’Andalousie principalement, va s’y installer, attirée par les opportunités de développement.

En 1863, la création de ports francs à Ceuta et à Melilla s’était accompagnée de l’arrivée d’une communauté de juifs sefardíes(6) en provenance de Tétouan et de Tanger, désireuse de profiter des avantages commerciaux offerts par le nouveau statut de ces deux villes. C’est également pour faire du commerce qu’une petite communauté hindoue en provenance de Gibraltar a décidé de se fixer à Ceuta et à Melilla à partir de 1905. Enfin, la création du Protectorat va attirer dans les deux enclaves une population musulmane en provenance du nord du Maroc qui va s’enrôler dans les troupes indigènes tout juste constituées(7). C’est cette communauté musulmane qui croît le plus actuellement, représentant quasiment 50 % de la population totale des deux villes (78 000 habitants pour Ceuta et 72 000 pour Melilla), alors que les communautés juive et hindoue ne comptent plus que quelques dizaines de personnes (leur poids économique reste cependant encore important). Depuis le début du XXe siècle, ces quatre groupes de population ont cohabité pacifiquement dans les deux villes espagnoles, même si la communauté « chrétienne », c’est-à-dire espagnole d’origine, a toujours occupé une position dominante.

Dans les années 1980, l’accroissement plus rapide de la population musulmane (essentiellement dû à un fort taux de natalité) ainsi que la mise aux normes européennes de certaines lois espagnoles relatives à l’immigration(8) ont créé des discriminations à l’encontre des musulmans. Après plusieurs années d’affrontement politique entre les deux communautés, le gouvernement central, qui accorda alors la nationalité espagnole à ces musulmans, lança le concept de convivencia – ou cohabitation harmonieuse – qui devait régir la vie en commun dans les villes de Ceuta et Melilla. Aujourd’hui, la convivencia est devenue réalité dans le monde du travail ou dans la vie politique des deux villes. Par exemple, les partis Unión Democrática de Ceuta (UDC) et  Coalición por Melilla (CpM), qui recueillent l’essentiel du vote musulman, participent à la gestion des deux villes autonomes. Il semble toutefois que, de l’avis des musulmans en particulier, la cohabitation ne soit pas aussi harmonieuse que le proclament les autorités locales, alors que persistent de profondes inégalités concernant, notamment, l’accès au logement, à la culture ou à l’éducation (l’échec scolaire chez les enfants musulmans reste important, par exemple).

Faire face aux revendications marocaines

En 1956, au moment de l’indépendance du Maroc, les deux enclaves de Ceuta et Melilla ainsi que les peñones de la côte méditerranéenne sont restés espagnols en vertu de leur appartenance antérieure à l’Espagne. Mais, rapidement, la politique extérieure de Rabat s’est donné pour objectif de récupérer tous les territoires qui forment l’espace géographique marocain : la zone sud du Protectorat (Tarfaya) en 1958 puis la colonie espagnole d’Ifni en 1969 ont ainsi été les cibles de revendications avant de rentrer dans le giron marocain. Seule exception, le Sahara occidental n’a toujours pas, aujourd’hui, de statut définitif sur le plan juridique : l’occupation marocaine de 1975(9) y a provoqué le départ des Espagnols mais aussi la résistance armée des Sahraouis qui, depuis plus de trente ans, réclament l’indépendance.

Dès 1961, soutenu par de nombreux pays arabes ainsi que par l’URSS, le Maroc a également porté ses revendications concernant les villes de Ceuta et Melilla devant l’assemblée générale de l’ONU. En 1966, le roi du Maroc Hassan II est même allé jusqu’à soutenir les prétentions espagnoles sur Gibraltar(10), affirmant que, si le territoire britannique était décolonisé, alors Ceuta et Melilla devraient automatiquement être restituées au Maroc. Ce fut le « leitmotiv » de la politique étrangère d’Hassan II pendant de nombreuses années.

Depuis 1975 et l’échec de la décolonisation du Sahara occidental, le Maroc utilise régulièrement l’argument de la revendication sur les villes de Ceuta et de Melilla pour faire pression sur l’Espagne dans le dossier du Sahara : après avoir obtenu le soutien de Washington et de Paris, Rabat tente en effet de faire avaliser son projet d’  « autonomie régionale de la province du sud » par Madrid, l’ancienne puissance coloniale, ce qui reviendrait de fait à intégrer le Sahara occidental dans le territoire marocain ; pour Rabat, la présence espagnole à Ceuta et à Melilla est une survivance anachronique du colonialisme en Afrique.

La tension entre les deux pays a atteint son paroxysme en juillet 2002, lors de la plus grave crise bilatérale vécue depuis des décennies : le Maroc décida alors d’occuper l’îlot d’El Perejil, petit rocher inhabité situé à l’ouest de Ceuta, provoquant la riposte, dix jours plus tard, des forces spéciales espagnoles qui le reprirent. Cet épisode nécessita ensuite l’intervention de la diplomatie américaine pour trouver une issue rapide à la crise.

Face à ces incessantes revendications, la population de Ceuta et de Melilla s’est longtemps sentie abandonnée par Madrid qui, bien qu’affirmant sans ambigüité « l’hispanité » des deux villes, avait plutôt tendance à ménager Rabat. C’est la raison pour laquelle les chefs de gouvernement qui se sont succédé à Madrid ont soigneusement évité tout voyage officiel. Le roi Juan Carlos a rompu cette loi non écrite en 2007 en effectuant dans les deux villes une visite d’État, au cours de laquelle il a affirmé sa volonté politique d’ancrer définitivement Ceuta et Melilla dans le territoire national, même au prix d’une intervention militaire. Les populations locales ont alors retrouvé une certaine confiance en leur avenir. Celle-ci est renforcée par le fait que la population musulmane des deux entités exprime régulièrement son attachement à la nationalité espagnole : la menace d’une population musulmane qui, devenue majoritaire dans les deux villes, aurait pu réclamer son rattachement au royaume du Maroc, semble s’éloigner. Il semble bien que cette dernière apprécie les bienfaits de la démocratie hispanique.

Y. Zurlo 1

Lors de la visite du roi Juan Carlos et de la reine Sophie à Melilla,
le 6 octobre 2007, une pancarte proclame : « Peu importe qui souffre »,
référence aux revendications marocaines sur Ceuta et Melilla.
© François Papet-Perin

Des communes d’Europe en Afrique ?

Les petits territoires de Ceuta (19 km2) et de Melilla (12,3 km2) font partie intégrante du territoire espagnol : c’est ce que déclare la Constitution espagnole de 1978 et ce que confirme le statut de Villes Autonomes acquis en 1995 et qui les place pratiquement à égalité avec les Communautés autonomes. En outre, depuis plus d’un siècle, les deux villes bénéficient également du statut de « ports francs » qui contribue à leur développement économique. Or, avec l’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne (UE) en 1986, les « territoires de souveraineté espagnole » ont été intégrés à l’ensemble communautaire et Ceuta comme Melilla peuvent arborer fièrement à leur frontière un panneau indiquant « commune d’Europe ». Il a fallu, à ce titre, adapter leur régime spécial de ports francs aux règles européennes... Tout en faisant partie intégrante de l’UE et afin de préserver leur caractère de ports francs, Ceuta et Melilla sont donc exclues de l’union douanière et de la Politique agricole commune (PAC). Elles sont également exemptées de l’application de la TVA. Par contre, elles bénéficient des fonds structurels européens qui ont joué un rôle essentiel dans leur développement récent.

L’adhésion de l’Espagne aux accords de Schengen en 1991 a eu également des conséquences pour les deux Villes autonomes, puisque l’Espagne s’est trouvée dotée, dans ce cadre, d’une frontière extérieure européenne ; cependant, pour maintenir les relations que Ceuta et Melilla entretiennent avec leur arrière-pays marocain, une dérogation est accordée aux Marocains résidant dans la région de Tétouan, située à une quarantaine de kilomètres de Ceuta, ou de Nador,  proche de Melilla : dans le cadre d’un petit commerce frontalier, ceux-ci peuvent se rendre sans visa dans les deux villes espagnoles. Conçue au départ pour préserver des relations commerciales intenses entre elles et leur hinterland, cette disposition est à l’origine d’un commerce de contrebande vers les zones déshéritées du nord du Maroc : chaque jour, de nombreux Marocains pauvres viennent à Ceuta et à Melilla pour y proposer leurs produits frais ; ils en repartent chargés de lourds ballots de marchandises de première nécessité qu’ils revendront une fois de retour chez eux.

Évidemment, le fossé économique qui se creuse entre l’Espagne et son voisin du sud a incité de plus en plus de Marocains à venir s’installer clandestinement à Ceuta ou à Melilla pour y travailler ou essayer de gagner la péninsule. L’immigration marocaine a bien vite été suivie par celle de populations venues de plus loin, d’Afrique subsaharienne en particulier, dès la fin des années 1990. On estime actuellement à environ 50 000 le nombre de clandestins qui, chaque année, tentent de pénétrer dans l’une des deux enclaves. Une fois qu’ils y sont parvenus, ils sont généralement dirigés vers des centres de séjour, le temps nécessaire aux autorités espagnoles pour examiner leur situation. Faute d’accords de réadmission entre Madrid et les pays d’origine, les ordres d’expulsion sont pratiquement impossibles à appliquer ; ceux qui parviennent à Ceuta ou Melilla peuvent donc généralement rester en Europe. La pression migratoire sur les deux villes a été telle que l’Union européenne a dû consacrer d’importants investissements au renforcement de la frontière terrestre(11) entre le Maroc et l’Espagne : la double enceinte grillagée qui entoure les enclaves a ainsi été rehaussée à 6 mètres dès 1995, puis un système sophistiqué de surveillance par radar et caméras à infra-rouge (Sistema Integrado de Vilgilancia Exterior – SIVE) a été installé le long du détroit de Gibraltar ; il est opérationnel depuis 2002.

Double enceinte grillagée

Double enceinte grillagée à la frontière, près du village de Benzu (Ceuta).
© Yves Zurlo – 2010

Les migrants ont, malgré tout, continué de s’entasser à proximité des deux enclaves, dans l’attente d’une opportunité pour franchir la frontière. C’est ce qui s’est produit en septembre et octobre 2005 : avec des échelles de fortune, des flots de clandestins ont tenté d’escalader le double grillage, plusieurs centaines de personnes réussissant à pénétrer dans les enclaves. À la suite de ces assauts qualifiés de coordonnés, et qui ont fait six victimes (selon les sources officielles ; 15 selon les ONG) tombées sous les balles des garde-frontières à Ceuta et à Melilla, les autorités marocaines ont « déporté » plusieurs milliers de clandestins jusque-là amassés aux portes de Ceuta et Melilla vers le sud marocain, où ils ont été abandonnés en plein désert, malgré les protestations des associations de défense des droits de l’homme. Après ces événements, la pression migratoire sur Ceuta et Melilla s’est atténuée : les courants de l’immigration clandestine se déplacent depuis vers des zones moins surveillées, comme les îles Canaries.

Pour la première fois depuis la décolonisation, les deux villes espagnoles semblent aujourd’hui regarder leur avenir avec sérénité : elles ont enfin trouvé leur place au sein de l’État espagnol et l’Union européenne, se rendant compte qu’elle a une frontière sur le continent africain, a relayé l’action des deux Villes autonomes un temps débordées par l’immigration clandestine. La revendication marocaine, toujours d’actualité, ne semble plus ébranler la conviction espagnole au sujet de « l’hispanité » de Ceuta et Melilla et leurs habitants ont repris confiance avec la visite du roi Juan Carlos, d’autant que la population musulmane affiche elle aussi le choix de « l’hispanité ». Même si de nombreux défis restent à relever, Ceuta et Melilla ne sont plus des villes maudites : c’est, en tous cas, ce qu’expriment en 2010 les acteurs politiques des deux enclaves.

* Agrégé d’espagnol et docteur ès Lettres

Notes
(1) En 1578, le roi du Portugal D. Sebastião perd la vie au cours de la bataille d’Alcazarquivir (Maroc) sans laisser d’héritier au trône. Les royaumes d’Espagne et du Portugal sont alors réunis sous l’autorité de Philippe II. En 1640, quand le Portugal s’émancipe de la tutelle espagnole, Ceuta choisit de rester espagnole.
(2) Au cours du XVIIe siècle, la plupart des fronteras seront reprises par les sultans du Maroc, en particulier par Moulay Ismaël. La place d’Oran, elle, sera restituée en 1791.
(3) Il s’agit des peñones (ou rochers) d’Alhucemas et de Velez de la Gomera, et des îles Chafarinas situées près de la frontière algérienne.
(4) Ou présides [de l’espagnol presidio], terme qui désigne alors les possessions espagnoles sur la côte marocaine.
(5) Plaza de soberanía, autre terme espagnol pour désigner ces possessions à partir du XXe siècle.
(6) Les juifs sefardíes d’origine espagnole avaient été chassés d’Espagne en 1492 ; installés dans les villes du nord du Maroc, ils continuaient à utiliser la langue espagnole.
(7) En 1911, les troupes coloniales, appelées Fuerzas regulares Indigenas, sont créées pour établir et consolider la présence espagnole dans le Protectorat ; composées de recrues marocaines encadrées par des officiers espagnols, elles participent en première ligne à la Guerre du Rif jusqu’en 1925. En 1920, pour renforcer ces troupes indigènes, sera créée la Légion étrangère espagnole. Ces troupes coloniales participeront très activement à la Guerre civile dans le camp nationaliste.
(8) En 1987, les musulmans des deux villes s’opposèrent à la Ley de Extranjería : avec l’application de cette loi, les musulmans installés à Ceuta et Melilla, parfois depuis plusieurs générations, et qui n’avaient pas officiellement la nationalité espagnole mais une simple carte de recensement (la tarjeta de estadística) devenaient de fait des étrangers et devaient se faire recenser comme tels. Voir Yves Zurlo, « Ceuta et Melilla. Histoire, représentations et devenir de deux enclaves espagnoles », L’Harmattan, Paris, 2005, p.  49.
(9) L’ancienne colonie espagnole a alors été occupée par les troupes marocaines, à la suite de la Marche verte orchestrée par le roi Hassan II.
(10) En 1967, la population de Gibraltar se prononcera par référendum contre le rattachement du territoire à l’Espagne et, depuis le début des années 2000, elle réclame également le droit à l’autodétermination contre tout éventuel accord entre Londres et Madrid au sujet de la souveraineté de Gibraltar.
(11) À Ceuta, cette frontière terrestre s’étend sur 8 km ; à Melilla, sur 12 km.

Pour citer cet article : Yves Zurlo, « Ceuta et Melilla. Villes espagnoles ou dernières colonies en Afrique ?, Grande Europe n° 28, janvier 2011 – La Documentation française © DILA

 

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