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Grèce. La fin d’une époque ? par Constantin Prévélakis

[Grèce. La fin d’une époque ? par Constantin Prévélakis], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Manifestation du 5 mai 2010 dans le centre d’Athènes. Sur la banderole, on peut lire un slogan datant de l’époque de la lutte contre la dictature des colonels : « Ce soir meurt le fascisme ».
AFP / Aris Messinis – 2010

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Mis à jour le 12/09/2010

Introduction

La violence de la crise économique a révélé les failles du système politique bipartite qui régit la Grèce depuis 1974 : confrontée à un discrédit généralisé de la part d’une population désabusée, la Nouvelle Démocratie (droite) et le Parti socialiste (le Pasok) sauront-ils éviter au pays une radicalisation synonyme pour certains de violence ?


Grèce. La fin d’une époque ?

Constantin Prévélakis*

Le 5 mai 2010, les télévisions du monde entier retransmirent d’Athènes des images de violence. Ce jour-là, une manifestation organisée pour protester contre le plan de rigueur qui était discuté au Parlement dégénéra. A la tête du cortège, des manifestants en colère tentèrent d’investir le bâtiment du Parlement, soutenus par une partie de la foule qui criait : « Que brûle le Parlement, ce bordel ! ». À l’arrière, des groupes anarchistes s’en prenaient à coup de projectiles et de bombes incendiaires aux banques et aux boutiques restées ouvertes en dépit de la consigne de grève. C’est dans ce climat survolté que trois employés de banque trouvèrent la mort, dans l’incendie de l’immeuble où ils travaillaient.

Ces images sont un instantané de la crise qui secoue depuis plusieurs mois la République hellénique. Les difficultés économiques, les mesures de rigueur sans précédent, la colère générale contre le gouvernement et les forces politiques qui, bien souvent, bascule dans la violence sont autant d’éléments à même d’ébranler le système politique régissant la Grèce depuis la chute de la dictature des colonels en 1974, dénommé Métapoliteusis (littéralement le régime d’après la dictature). Si la crise de ce dernier est incontestable, il est tout aussi tentant que difficile de se livrer à une réflexion prospective. La Grèce serait-elle parvenue à un tournant de son histoire politique, celui de la « fin de la Métapoliteusis » ?

L’alternance de 2009 et ses suites : deux chocs politiques en huit mois

Le 4 octobre 2009, le Mouvement socialiste panhellénique (PASOK) remportait les élections législatives face à la Nouvelle Démocratie (ND), son vieux rival du centre droit qui exerçait le pouvoir depuis 2004. Deux jours plus tard, le chef du PASOK, Georges Papandréou, prêta serment en tant que Premier ministre, succédant à ce poste à Kostas Karamanlis.

Avec cette nouvelle alternance du pouvoir, la Grèce abordait un épisode de plus d’une ère politique inaugurée en 1974. Comme à l’accoutumée, les élections se résumèrent à un combat entre les deux grands partis du centre, le PASOK et la ND, ne laissant que peu de place aux petites formations de la gauche communiste et de l’extrême droite. Comme à l’accoutumée, le parti arrivé en tête, le PASOK, a obtenu une confortable majorité tant dans les urnes (près de 44 % des suffrages) qu’au Parlement (160 sièges sur 300), lui permettant de constituer à lui seul un gouvernement dirigé par son leader. Comme à l’accoutumée, le grand perdant des élections, Kostas Karamanlis, remit sa démission de la présidence de son parti. Comme à l’accoutumée enfin, le pouvoir demeurait aux mains de l’une des deux grandes familles qui dominent la vie politique grecque depuis près de cinq décennies, les Papandréou et les Karamanlis.

Vue de plus près, cette alternance revêtait cependant quelques aspects singuliers, révélateurs des dysfonctionnements de ce système politique apparemment si bien huilé. Les élections législatives de 2009 ont été organisées de manière anticipée, après l’initiative surprenante de K. Karamanlis de mettre fin au mandat de sa majorité qui avait été reconduite en septembre 2007. Ce geste est apparu comme une véritable démission, dans un contexte économique très difficile, où tous les sondages faisaient ressortir l’usure du gouvernement et la montée en puissance du PASOK. Centré sur la situation désastreuse de l’économie à laquelle on ne pouvait remédier que par une rigueur draconienne, le discours électoral de K. Karamanlis (en décalage total avec les assurances données quelques mois auparavant sur la bonne résistance de la Grèce face à la crise économique) n’avait pratiquement aucune chance de passer pour crédible auprès des électeurs après plus de six ans de pouvoir de la Nouvelle Démocratie. Ainsi, reconnaissant son impuissance à affronter les difficultés, le gouvernement se sabordait délibérément et, dans ce qui fut une  sortie héroïque pour certains ou une piteuse débandade pour d’autres, cédait le pouvoir à mi-parcours de son mandat.

Détenant, comme on l’a dit, une confortable majorité (44 % contre 33 % seulement à la Nouvelle Démocratie), le PASOK fut lui-même rapidement en butte à ce climat délétère. Fragilisée par la crise économique mondiale ainsi que par des déficits publics abyssaux, l’économie grecque fut emportée en quelques mois dans le cyclone de la spéculation des marchés internationaux des capitaux, et dans l’incapacité d’y emprunter à des taux raisonnables. Après avoir répété à maintes reprises qu’ils trouveraient sans difficulté les moyens de mener une politique de hausse des revenus et de baisse des impôts(1), Georges Papandréou et ses collaborateurs durent reconnaître qu’il n’y avait finalement « même plus de salive »(2) dans les caisses de l’État. Après quelques tentatives infructueuses pour rétablir la confiance sur les marchés, le gouvernement dut à contrecœur, en avril 2010, faire appel à l’Union européenne (UE) et au Fonds monétaire international (FMI). En échange d’une aide de 110 milliards d’euros sur trois ans, il s’engageait à éponger son déficit par un plan d’austérité élaboré de toute urgence comportant un gel des embauches et des salaires dans le secteur public, une augmentation des impôts et la réforme du régime des retraites.

Après le suicide politique de Kostas Karamanlis, le virage pris par le gouvernement Papandréou constitua un nouveau choc pour le système politique. Jusque-là, l’alternance avait été l’occasion pour le parti arrivé au pouvoir de distribuer à ses électeurs qui l’avaient patiemment soutenu pendant les années passées dans l’opposition toutes sortes de prébendes, à commencer par des nominations en masse dans une fonction publique surdimensionnée. C’est sur ce clientélisme que reposait la plus grande partie de la popularité du nouveau gouvernement, pendant que son rival malheureux tentait de se refaire avant de se lancer de nouveau à la conquête du pouvoir, au bout d’une ou deux législatures. Imposée six mois à peine après les élections, la cure de rigueur mit à mal ce modèle. Qui plus est, le gouvernement actuel dont l’électorat est de sensibilité social-démocrate a donné l’impression de s’en remettre entièrement aux directives d’une troïka composée de l’UE, de la Banque centrale européenne et du FMI concernant la politique économique du pays. Enfin, ces mesures donnèrent un coup d’arrêt brutal à la hausse spectaculaire du niveau de vie qu’a connue la Grèce depuis son adhésion à la Communauté économique européenne (CEE) en 1981. Aux yeux de beaucoup, c’est bien toute une période de stabilité et de croissance qui a pris fin, laissant place à une vague de contestation politique d’une ampleur jamais vue depuis 1974.

Discrédit, violence et résignation, les ingrédients du malaise politique

A mesure qu’il envahit le pays, ce climat de morosité renforce des tendances à la contestation généralisée parfois violente qui avaient fait leur apparition dès la fin des années 1980 mais demeuraient latentes. Les grèves générales à répétition, celles du zèle dans l’administration et les manifestations dans les grandes agglomérations sont ainsi devenues une partie du quotidien des Grecs.

Les premières cibles de la colère populaire sont incontestablement les forces politiques traditionnelles. L’opinion publique leur attribue toutes sortes de maux dont, à son sens, elle ferait les frais : gestion calamiteuse des affaires publiques, corruption à des fins personnelles, familiales ou claniques, laxisme et collusion face à des groupes d’intérêts aussi divers que les milieux économiques, les médias ou même les grandes puissances étrangères. Les sondages font état du discrédit quasi total des formations parlementaires, au point que le calembour du moment veut que le vainqueur du prochain scrutin législatif (prévu pour 2013) soit le parti des indécis et des électeurs qui votent blanc, lesquels représentent plus de 40 % des personnes sondées. Cette stigmatisation de la classe dirigeante dépasse d’ailleurs le simple cadre des sondages : au-delà de la profusion d’insultes à l’égard des hommes politiques que l’on peut entendre lors des manifestations, plusieurs d’entre eux auraient fait l’objet d’attaques, au moins verbales, dans des lieux publics.

Loin d’être des phénomènes isolés, ces comportements s’inscrivent dans un contexte plus large de montée de la violence. Jamais complètement éradiquée du paysage politique, celle-ci a refait brutalement apparition à la fin de 2008, lors des émeutes urbaines qui suivirent la mort d’un adolescent victime des tirs d’un policier. Dès lors, les actes violents ont ponctué la contestation politique, depuis les invectives lancées contre la police au cours des manifestations jusqu’aux attentats commis par une nébuleuse terroriste se réclamant de l’extrême gauche et qui visent tant des institutions que des personnes physiques symbolisant le pouvoir(3).

Face à cette tempête contestataire, les forces politiques tentent avant tout de sauvegarder leur cohésion interne. En mai 2010, tant le PASOK que la Nouvelle Démocratie ont dû exclure de leurs rangs des membres qui n’avaient pas respecté les consignes lors du vote au Parlement sur les mesures d’assainissement de l’économie. L’ancienne ministre des Affaires étrangères, Dora Bakoyannis, se retrouva évincée de la ND pour avoir soutenu ce programme de rigueur(4), tandis que trois membres du PASOK connurent le même sort pour avoir, à l’inverse, voté contre. Il s’agit ensuite pour chacun des partis de tirer son épingle du jeu et d’apparaître comme le seul réformateur possible du système.

Sur le front des petites formations politiques, le Parti communiste (KKE, 7,54 % des suffrages et 21 sièges aux élections d’octobre 2009) s’en tient à une ligne quasi révolutionnaire, voyant dans la crise le moyen de mettre à bas le capitalisme grec qui serait responsable de tous les maux. En encourageant les grèves et les occupations, son discours se situe aux confins de la légalité, sans pour autant cautionner la violence des groupes anarchistes qu’il dénonce comme autant de « provocateurs ». Le KKE parvient ainsi à devancer son grand rival d’extrême gauche, la Coalition de la gauche radicale (SYRIZA, 4,60 % des voix et 13 sièges) qui, constamment soupçonnée d’encourager par ses diatribes ambiguës le recours à la violence, est menacée d’implosion(5). A l’extrême droite enfin, le Rassemblement populaire orthodoxe (LAOS, 5,63 % des voix et 15 sièges) tente de séduire les déçus de la crise de tous bords en se présentant à la fois comme un parti non conformiste dans le paysage politique et comme un défenseur de l’ordre face aux troubles sociaux et aux violences.

Sur le terrain des partis de pouvoir, la Nouvelle Démocratie ne sait trop que faire de l’héritage de Kostas Karamanlis, hésitant entre la loyauté vis-à-vis de l’œuvre de son ancien chef et l’immense déception qu’a provoquée sa fin de règne anticipée. Un mois après la défaite, les militants préférèrent ainsi choisir pour nouveau leader Antonis Samaras qui avait été un temps un dissident du parti, plutôt que Dora Bakoyannis, la fille d’un ancien Premier ministre et poids lourd des gouvernements Karamanlis. Depuis, A. Samaras tente de trouver un compromis entre ces deux tendances et cherche à s’inspirer de la ligne suivie par d’autres partis de la droite européenne, à commencer par l’Union pour un mouvement populaire (UMP) de Nicolas Sarkozy. Il se fait ainsi l’apôtre d’un « retour aux sources » pour le parti et d’une « nouvelle Métapoliteusis » pour le pays, sans que ces termes soient pour le moment très clairs.

En tant que parti de gouvernement, le PASOK est incontestablement dans la situation la plus difficile, même si sa suprématie face à la ND n’est pas contestée pour le moment. Face au désappointement qu’a suscité son virage politique forcé, Georges Papandréou tente de replacer les mesures économiques dans un programme plus vaste d’assainissement du système politique et financier, impliquant tout d’abord de combattre la corruption. Quelques semaines après son investiture, le gouvernement décida ainsi de constituer plusieurs commissions parlementaires chargées d’enquêter sur tous les scandales des années précédentes(6). Soupçonnées par la ND de vouloir faire d’elle le bouc émissaire de la crise, ces commissions furent cependant bientôt submergées par une avalanche de révélations concernant l’ensemble du monde politique et qui ne firent que renforcer le discrédit de ce dernier(7). L’autre axe de la politique du PASOK consista dans la mise en chantier d’ambitieuses réformes censées libérer la société grecque de ses déviations clientélistes et de ses archaïsmes. Le gouvernement fit donc voter en juin 2010 une loi de décentralisation des pouvoirs en faveur de conseils régionaux élus. Trois mois auparavant, il avait également adopté une réforme du code de la nationalité simplifiant la naturalisation et le droit de vote des immigrés (qui représentent près de 10 % de la population grecque). Est également en chantier une réforme du mode de scrutin destinée à rapprocher gouvernants et gouvernés en faisant élire les deux tiers des députés au scrutin majoritaire dans les circonscriptions de moins de 50 000 habitants (le tiers restant sera, selon le système en vigueur en Allemagne, élu au scrutin proportionnel au niveau des régions).

Le malaise grec vu par le caricaturiste Kyr

bis BD

Source : To Vima (quotidien de centre gauche), 31 janvier 2010

Aussi importantes qu’elles puissent être, ces réformes (tout comme les appels de la ND à l’instauration d’une nouvelle Métapoliteusis) auront-elles raison du fatalisme qui touche de plus en plus la société ? Plus qu’au système politique, les observateurs attentifs du pays imputent en effet le malaise grec à une sorte de perpétuelle malédiction propre à une Grèce contemporaine qui ne serait un État que dans la forme, soumis quelle que soit la conjoncture et à de rares exceptions près, à la loi des intérêts particuliers. Mis à part quelques-uns fondant leurs espoirs sur l’arrivée d’un homme providentiel, d’un « Poutine grec » qui serait issu des cercles d’affaires du pays ou de la diaspora, politiques, éditorialistes et intellectuels manifestent une grande résignation face à ce climat de délitement et de contestation souvent violente.

La Grèce est-elle en train de connaître la fin d’une époque ? La réponse est difficile. Certes, le discrédit des élites politiques, le mécontentement social et les vagues de violence mettent chaque jour à l’épreuve un système politique rendu responsable de la plus grave crise économique qu’ait connue le pays au cours des dernières décennies. Si les conditions économiques ne s’améliorent pas, l’automne 2010 pourrait ainsi lui porter un nouveau coup. En dépit cependant de divers slogans et initiatives, un changement de système ne semble pas à l’ordre du jour. Plutôt que d’imaginer à une périlleuse remise en cause d’une Métapoliteusis laborieusement instituée au lendemain de la dictature, les Grecs, qu’ils aient un rôle politique ou non, semblent subir le cyclone qui s’est abattu sur eux avec autant de colère que de résignation. L’avenir montrera si le système politique résistera à ces deux sentiments. 

Notes
(1) Lors de sa campagne électorale, Georges Papandréou avait répété plusieurs fois la phrase : « l’argent existe, il suffit de le revendiquer ».
(2) L’expression – courante en Grèce pour décrire un état de pénurie – est du ministre du Travail en fonction depuis les dernières élections, Andréas Loverdos.
(3) Les actions des groupes terroristes ont fait depuis juin 2009 quatre morts, dont deux officiers de police et un journaliste.
(4) Il n’est pas impossible que Dora Bakoyannis, candidate malheureuse à la présidence de la ND en novembre 2009, crée son propre parti de centre droit dans un terme plus ou moins proche.
(5) La vague modérée de SYRIZA a formé son propre parti en juin 2010 en rejetant les franges les plus extrémistes de cette coalition. Voir à propos de cette formation, Dimitri Kitsikis, « Grèce. Le Synaspismos tiraillé entre social-démocratie et anarchisme », in « Les gauches radicales », Grande Europe, n° 16, janvier 2010, pp. 30-38.
(6) Il s’agit notamment de l’affaire des pots-de-vin qu’aurait versés pendant dix ans la compagnie Siemens aux partis politiques, ainsi que d’un scandale à propos d’un échange de terrains entre un monastère orthodoxe et l’État qui se serait fait au détriment de ce dernier.
(7) Anastasios Mandelis, membre du PASOK, reconnut ainsi le 27 mai 2010 devant la commission d’enquête qu’il avait reçu 200 000 marks de pots-de-vin de Siemens lorsqu’il était ministre des Transports dans les années 1990.

* Docteur en histoire, Université de Paris-Sorbonne.

Pour citer cet article : Constantin Prévélakis, « Grèce. La fin d’une époque ? », Grande Europe n° 24, septembre 2010 – La Documentation française © DILA

 

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