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[Biélorussie. La question linguistique au cœur des enjeux identitaires, par Nicolas Broutin], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Une paysanne biélorusse lit le quotidien en langue russe Belarus sevodnia (Biélorussie aujourd’hui).
AFP / Viktor Drachev - 2004

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Mis à jour le 12/06/2010


Biélorussie. La question linguistique au cœur des enjeux identitaires

Nicolas Broutin*

Les questions linguistiques offrent une double clef pour la compréhension d’un État : d’une part, elles font partie de sa politique culturelle et sociale, au même titre que ce qui a trait aux médias ou, parfois, à la religion. D’autre part, elles s’avèrent être le révélateur de la représentation qu’un pays se fait de lui-même, de son identité. La Biélorussie d’aujourd’hui offre au regard français, habitué depuis la Révolution à associer construction nationale et langue nationale, un cas atypique et difficilement compréhensible, qui conduit souvent à la qualifier de pays « artificiel », sans identité propre. Or, l’étude de la question linguistique en Biélorussie révèle une réalité plus complexe, qui oblige à repenser le rapport entre langue nationale et identité.

Quelques repères

Au sein de la Communauté des Etats indépendants (CEI), la Biélorussie fait figure d’Etat relativement homogène : en apparence, il n’y a pas de clivage ethnique ou culturel fort, et les minorités existantes sont assez bien intégrées, même si la communauté polonaise a été victime de nombreuses vexations de la part des autorités. Les résidents non biélorusses représentent, d’après les données du recensement de 1999, 18 % de la population totale, parmi lesquels on dénombre 12 % de Russes. En revanche, plus de 70 % de la population utilise la langue russe dans la vie quotidienne, contre 10 % seulement parlant biélorusse. Comment expliquer ce paradoxe ?

Cette apparente contradiction tient en premier lieu à l’existence encore relativement courte de cet Etat dans ses frontières actuelles qui, pour une large part, n’ont été mises en place que dans les années 1920. A la fin de 1923, Lénine a fait don à la Biélorussie de seize ouezdy ou districts fortement russifiés, selon une politique analogue à celle pratiquée en Moldavie, visant à rendre la République socialiste de Biélorussie plus attractive, en adjoignant à son territoire des régions agricoles prospères, où l’on parlait russe.

La Biélorussie est le pays d’Europe où les destructions de la Seconde Guerre mondiale ont été les plus massives. La politique de l’occupant nazi tentant de soutenir les nationalistes biélorussiens et de restaurer l’éphémère République populaire pro-allemande de 1918 tourne court avec la victoire des Alliés. A la fin de la guerre, pour conserver l’adhésion des élites biélorusses, Staline réclame un siège à l’ONU pour la Biélorussie dès 1945, officiellement pour récompenser le peuple biélorusse tout entier de son courage pendant le conflit mondial, mais en réalité pour donner plus de poids à l’URSS dans la principale des organisations internationales.

Dans un processus de construction nationale, il est courant de se chercher des ancêtres communs, des pères fondateurs. Dans le cas présent, les historiens nationalistes présentent le Grand-Duché de Lituanie comme étant le premier Etat biélorusse, car peuplé majoritairement de Slaves de l’Est. De même, l’histoire officielle fait volontiers valoir que le poète polonais Adam Mickiewicz, de renommée internationale, est d’origine biélorusse, sa maison natale se trouvant à Navahradak – ou Novogrodek –, dans l’actuelle Biélorussie occidentale qui, autrefois, faisait partie de la Pologne orientale.

Privée d’une filiation claire, une nation biélorusse était-elle viable ? Contre toute attente, le pouvoir soviétique a réussi à forger une identité biélorusse, dans laquelle se sont reconnus jusqu’en 1991 et se reconnaissent, depuis, une majorité de citoyens de Biélorussie, en dépit du caractère artificiel des frontières de leur pays. Cependant, dans la représentation des Occidentaux et des Français en particulier, la Biélorussie n’existe pas vraiment, sinon comme une province aux marches de la Fédération de Russie. Or, la représentation qu’ont les autres peuples d’une nation et la reconnaissance de sa spécificité font partie des éléments garantissant sa stabilité et sa durabilité(1). S’y ajoute, dans le cas biélorusse, la dimension linguistique, étroitement liée à l’identité nationale.

Existe-t-il une langue biélorusse ?

Aujourd’hui, après plus de sept décennies d’uniformisation soviétique, la Biélorussie, comme ses voisins de la CEI, est à la recherche de références à même de renforcer l’unité nationale, pour ne pas dire le nationalisme. Dans ce cadre, la question linguistique joue un rôle majeur. Le biélorusse, qui a été décrété langue officielle de la République socialiste de Biélorussie en 1933, est une création soviétique formée à partir d’un substrat linguistique hétérogène et non formalisé, fortement influencé par les structures et le vocabulaire du russe. Les linguistes et les patriotes puristes contestent l’authenticité de ce biélorusse soviétique et fortement russifié et tentent de ressusciter une langue plus authentique, dite biélorusse de Tarashkievitch, du nom du philologue auteur au début du XXe siècle d’une grammaire biélorusse qui faisait autorité jusqu’à la réforme de 1933.

La biélorussification mise en œuvre dans les années 1920 et 1930 dans le cadre de la politique des nationalités, visant à donner plus de pouvoir aux populations dites titulaires, n’a pas vraiment affecté l’équilibre des langues, notamment en raison du refus de la minorité polonaise, très nombreuse dans l’ouest du pays, de parler biélorusse. En revanche, la russification a pleinement réussi après la Seconde Guerre mondiale. La base sociale et ethnique de la langue biélorusse est donc aujourd’hui encore extrêmement fragile.

Actuellement, dans l’attente d’une réforme peu probable, diverses tentatives ont été lancées dans le but de ralentir la russification de la langue qui est repartie de plus belle depuis que le référendum de 1995 a fait du russe la deuxième langue officielle du pays. Un manuel a notamment été publié à l’intention des parlementaires afin qu’ils puissent s’exprimer dans un biélorusse plus respectueux de la langue officielle. Quand il arrive – et c’est de moins en moins souvent le cas – aux députés qui ont souvent fait leurs études à Moscou, de parler biélorusse, leur langue est fortement mâtinée de tournures russes. Quant au président de la République, Alexandre Loukachenko, il s’exprime presque toujours en russe, ou dans un biélorusse qui provoque des grincements de dents chez les locuteurs natifs.

Depuis 1995, après quelques brèves années d’exclusivité accordée à la langue biélorusse, il existe de nouveau deux langues officielles, le biélorusse et le russe. Or, si la langue russe parlée en Biélorussie est relativement homogène, le biélorusse souffre d’un manque criant d’unité, tout d’abord du fait de la persistance de parlers régionaux. On compte deux zones dialectales principales, au nord-est et au sud-ouest, plus deux autres groupes, les patois polessiens et ceux de la région de Brest-Pinsk, qui sont aujourd’hui en voie d’extinction. Enfin, deux langues sont reconnues par la Constitution en tant que langues minoritaires, le lituanien et le polonais, ce qui leur confère un statut officiel et leur donne théoriquement droit à une certaine protection de la part de l’Etat, jamais appliquée dans les faits.

En outre, dans les zones rurales domine ce que les linguistes appellent la trasianka, langue dite intermédiaire, car elle mêle non seulement le biélorusse et le russe, mais peut également emprunter des structures grammaticales et une partie du lexique du polonais, du lituanien et de l’ukrainien. Il n’y a donc pas une, mais plusieurs trasianka, sans distinction suffisamment nette cependant pour pouvoir qualifier chacune d’elles de dialecte régional. Dans les campagnes, presque personne ne parle donc quotidiennement le biélorusse officiel de 1933, mais une trasianka instable dont les structures sont liées à la fois à la situation géographique et à l’histoire particulière de chaque famille. Néanmoins, la tendance est à la russification rapide des trasianka aux dépens des formes et du lexique biélorusses.

Le biélorusse de 1933, création soviétique que peu de personnes pratiquent quotidiennement, sert néanmoins aujourd’hui de référent symbolique à la nation biélorusse, par opposition à la langue et à la nation russes. C’est notamment dans cette langue que sont dispensés les enseignements d’histoire de la Biélorussie à l’école et au lycée.

Le russe, concurrence ou domination ?

La langue russe est en position de force en Biélorussie. Si pendant les premières années ayant suivi la proclamation de l’indépendance, on a pu observer une recrudescence de l’usage du biélorusse, en particulier du fait de la fermeture des écoles russes, la tendance s’est inversée vers la toute fin du XXe siècle. En milieu rural, le biélorusse reste pour le moment majoritaire dans l’enseignement secondaire, mais en ville, la quasi-totalité des cours sont donnés en russe(2).

Le russe est aujourd’hui dominant dans l’économie, la politique et l’enseignement supérieur. Les statistiques ne reflètent cependant pas totalement cette prépondérance, d’une part parce que l’usage du russe est volontairement minoré par les autorités, d’autre part parce que le biélorusse est pratiqué par un très grand nombre de personnes à la campagne, avec toute la difficulté qu’il y a à distinguer ce biélorusse rural, assez éloigné de l’idiome officiel, d’une forme de trasianka dialectale.

L’évolution linguistique de la Biélorussie peut sembler porteuse de tensions identitaires. Selon la conception française, il paraît en effet difficilement imaginable qu’une nation existe de façon durable sans un substrat linguistique fort étayant son identité, bien qu’il existe de nombreux contre-exemples à cette règle présumée. Or, le biélorusse est davantage valorisé comme support symbolique, par exemple dans les cours d’histoire de la Biélorussie, que comme support réel, puisqu’il est inconcevable aujourd’hui de faire carrière, que ce soit dans l’administration ou dans le privé, sans maîtriser le russe. En outre, la Russie demeure la première destination des migrants biélorusses.

Il convient enfin d’ajouter que cette situation, qui favorise largement les russophones, fait de la Biélorussie, en dépit de ses difficultés économiques, un pays d’accueil fréquemment choisi par les immigrants russophones venant des autres ex-républiques soviétiques, car il est beaucoup plus facile d’y obtenir la citoyenneté du pays que dans la Fédération de Russie.

À moyen terme, le biélorusse paraît menacé, car la langue ne dispose de base sociale solide que dans les cercles nationalistes et dans certaines zones rurales. En outre, le biélorusse ne bénéficie pas d’une image positive parmi les jeunes générations, qui tendent à l’associer au passé et emploient plus volontiers le russe. La disparition du biélorusse est-elle envisageable ? Quoi qu’il en soit, ce n’est pas un danger mis en avant par le Président actuel, Alexandre Loukachenko, qui préfère situer son pays dans un espace plus large, et parler de fraternité slave plutôt que d’identité biélorusse stricto sensu.

La Russie considère la Biélorussie comme un allié relativement sûr, en tout cas comme l’un des plus sûrs parmi ses voisins. L’évolution linguistique étant de facto favorable au russe, la Biélorussie ne pose pas de problème particulier pour la politique de voisinage menée par la Fédération de Russie.

Du point de vue des autorités biélorusses, le soutien du pouvoir russe est un facteur de stabilité politique. La question linguistique est souvent instrumentalisée par l’opposition, en particulier par les partis pro-européens qui voient dans l’usage répandu du russe une forme d’impérialisme rampant. Quant au président Loukachenko, par son éducation et son histoire personnelle, il ne comprend pas en quoi sont concernées la langue et l’identité biélorusses. Son discours identitaire repose sur l’idée que ses compatriotes font partie des peuples « slaves de l’Est », concept vague qu’il se plaît à évoquer aussi fréquemment que possible.

Identité et enjeux identitaires

Certains Biélorusses persistent à faire référence à un espace biélorusse supranational, en continuant d’employer pour se désigner, de façon le plus souvent inconsciente ou involontaire, le terme « Rousskiï ». D’ailleurs, le nom du pays, « Biélarus’ » dérive directement de la Rus’ originelle, médiévale, qui réunissait en un même peuple les Russes, les Biélorusses et les Ukrainiens.

Selon un sondage de l’Institut NISEPI, organisme indépendant du pouvoir(3), près de la moitié des personnes interrogées considèrent qu’il n’y a pas de différence entre les Biélorusses et les Russes. En revanche, pour les sondés, le principal facteur de distinction résiderait dans la langue, alors même que ceux-ci parlent majoritairement le russe.

Les enjeux pour l’identité biélorusse sont ainsi posés : peut-on continuer à se penser en tant que nation et peuple lorsque la langue nationale, sous ses différentes configurations, disparaît peu à peu au profit du russe ? L’existence même de la Biélorussie à moyen terme n’est pas en cause, dans la mesure où la Fédération de Russie semble avoir rejeté tout projet d’annexion et avoir opté pour une politique de satellisation progressive du pays. L’évolution linguistique dépendra bien entendu de l’évolution politique, à l’instar de ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine, où l’élection à la tête de l’Etat, le 7 février 2010, de Viktor Ianoukovitch a vu le retour de politiques de valorisation de la langue russe. Le scrutin présidentiel de 2011 et l’éventualité d’une alternance au pouvoir revêtent à cet égard une importance considérable, non seulement pour l’avenir politique du pays, mais aussi pour une possible redéfinition des contours de l’identité biélorusse autour de nouvelles constructions idéologiques et culturelles.

Notes
(1) Voir David Teurtrie, « La nation biélorusse : mythe ou réalité ? Aperçus sur la question identitaire biélorusse », Cahiers de la MRSH, n° 48, mai 2007, pp. 233-241.
(2) Voir Markus Giger, Marian Sloboda, “ Language Management and Language Problems in Belarus, Education and Beyond ”, in Aneta Pavlenko, Multilingualism in post-Soviet countries, Multilingual Matters, 2008, 234 p.
(3) David Teurtrie, op. cit.

Sélection bibliographique
• Markus Giger, Marian Sloboda, “ Language Management and Language Problems in Belarus, Education and Beyond ”, in Aneta Pavlenko, Multilingualism in Post-Soviet Countries, Multilingual Matters, 2008, 234 p.
• Alexandra Goujon, Virginie Symaniec, Parlons biélorussien : langue et culture = mova j kul’tura, L’Harmattan, 1997, 380 p.
• Yann Richard, La Biélorussie: une géographie historique, L’Harmattan, 2003, 310 p.
• David Teurtrie, Géopolitique de la Russie, L’Harmattan, 2010, 350 p.
• David Teurtrie, « La nation biélorusse : mythe ou réalité ? Aperçus sur la question identitaire biélorusse », Cahiers de la MRSH, n° 48, mai 2007, pp. 233-241.

* École normale supérieure, Paris. Master 2 Russe / Relations internationales, Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), Paris

Pour citer cet article : Nicolas Broutin, « Biélorussie. La question linguistique au cœur des enjeux identitaires », Grande Europe n° 21, juin 2010 – La Documentation française © DILA

 

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