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Italie. Les musulmans : une intégration paradoxale ? par Hervé Rayner

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La Grande Mosquée de Rome est aussi la plus grande d’Europe.
Wikimedia Commons (Lalupa) – 4 août 2006

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Mis à jour le 12/07/2009

Introduction

En Italie, le million d’immigrés issus de la corne de l’Afrique, du Maghreb, d’Afrique de l’Ouest et du sous-continent indien, tous étiquetés musulmans quelle que soit leur religion, n’ont d’autres aides à l’intégration que celles des collectivités territoriales et du « troisième secteur » (ONG, Église catholique, syndicats).


Italie. Les musulmans : une intégration paradoxale ?

Hervé Rayner*

Pays d’émigration depuis le XIXe siècle, l’Italie est devenue au cours des années 1990 un pays d’immigration. L’afflux massif de nouveaux arrivants la transforme profondément(1), et ce d’autant qu’une partie considérable d’entre eux est de confession musulmane, évolution qui met en cause le quasi-monopole religieux de l’Eglise catholique. Dans les médias et les débats politiques, les immigrés musulmans sont souvent associés au fondamentalisme religieux, voire au terrorisme, tandis que les gouvernants peinent à trouver des interlocuteurs au sein de cette « communauté ». Rendre compte de l’intégration des musulmans en Italie implique d’examiner la place qu’ils occupent au sein de l’immigration, puis d’analyser les réactions que suscite leur installation dans le pays ainsi que les politiques publiques mises en œuvre, susceptibles de les concerner à un titre ou à un autre.

Des musulmans parmi les immigrés

En Italie, le déclin démographique amorcé il y a quarante ans est tel que, sans l’apport des immigrés, la population aurait décru. Entre 1981 et 2001, elle est pratiquement restée stable avec respectivement 56,5 et 57 millions d’habitants ; la dernière estimation fournie par l’Istituto nazionale di statistica (Istat) s’élève à 60 millions pour 2009, soit une augmentation sensible entièrement due à l’immigration. L’Italie, dont la tradition migratoire était à sens unique, est devenue un pays d’immigration : la part des étrangers dans sa population est ainsi passée de 0,6 % en 1991 à 6,7 % en 2008, ce qui la place désormais au-dessus de la moyenne de l’Union européenne. Dans les années 1970, les premiers arrivants en provenance des pays en voie de développement étaient surtout des ressortissants du Cap Vert, des Philippines, d’Erythrée et d’Amérique latine, autant de catholiques employés en tant que domestiques dans les familles aisées de Rome et de Milan ; les premiers migrants musulmans étaient des Maghrébins embauchés dans l’agriculture et la pêche ainsi que des vendeurs ambulants sénégalais.

C’est au début des années 1990 que le thème de l’immigration allait émerger dans le débat public. En 1991, des dizaines de milliers d’Albanais accostaient le long des Pouilles à bord de bateaux de fortune. Les journalistes optaient pour un cadrage alarmiste, conférant une image négative à ces « intrus », souvent présentés comme des criminels. Depuis, les « débarquements de clandestins » sur les côtes méridionales et les naufrages tragiques ponctuent l’actualité et, chaque année, des centaines de milliers de nouveaux entrants sont recensés. Ces flux se sont à la fois amplifiés et différenciés quant à leur provenance, leur composition et leur destination.

À la différence de ce que l’on observe dans la plupart des États européens qui ont été concernés beaucoup plus tôt par l’immigration, les migrants arrivant en Italie sont originaires de pays extrêmement divers. Parmi les 3 987 000 étrangers en situation régulière recensés en 2008 par l’ONG catholique Caritas(2), les 625 000 Roumains arrivaient en tête (18,2 %), suivis par les Albanais (11,7 %), les Marocains (10,7 %), les Chinois (4,6 %), les Ukrainiens (3,9 %), les Philippins (3,1 %), les Tunisiens (2,7 %), les Polonais (2,6 %), les Macédoniens (2,3 %), les Indiens (2,3 %) et, toujours par ordre décroissant, les Equatoriens, les Péruviens, les Egyptiens, les Moldaves, les Serbes, les Sénégalais, les Sri Lankais, etc. Quant au nombre d’immigrés clandestins, il est estimé à 650 000 par le ministère de l’Intérieur. Sur dix nouveaux arrivants, cinq viennent d’Europe, deux d’Afrique, deux d’Asie et un d’Amérique latine ; 59,5 % s’installent au nord du pays, 27 % au centre et 13,5 % au sud. Longtemps concentrés dans les plus grandes villes, ils ont de plus en plus tendance à se fixer dans les communes de taille moyenne, notamment dans le centre et le nord-est, ces régions riches de la « Troisième Italie » qui abritent nombre de districts industriels. L’Office des statistiques a pris en compte la dimension religieuse de cette immigration, notamment en classant la moitié des étrangers dans la catégorie « chrétiens » (cette forte proportion s’explique par la présence de migrants venus des pays en transition d’Europe de l’Est), un tiers (soit plus de 1 million) dans celle de « musulmans », le reste dans « autres confessions » ou « non-croyants ». Cette classification occulte le fait que, parmi les musulmans, les pratiquants restent très minoritaires, entre 5 et 10 %(3).

Encadrer la « deuxième religion du pays »

Quelques milliers de catholiques italiens se sont convertis à l’islam, mais la très grande majorité des musulmans est composée d’étrangers venus d’Afrique du Nord et de l’Ouest, de Somalie et du sous-continent indien. Pour les autorités, la gestion des rapports avec les représentants de ces minorités s’est avérée un enjeu politique majeur, car l’islam devenait, de par le nombre de croyants, la deuxième religion du pays. La multiplication des salles de prières, la création de deux centres culturels, l’un à Rome et l’autre à Milan, la construction de mosquées, dont celle, imposante, édifiée à Rome en 1995 avec des fonds de l’Arabie Saoudite, et l’apparition de boucheries halal rendent cette présence visible. Soucieux d’encadrer les rapports avec et entre les divers porte-parole des musulmans, le ministère de l’Intérieur a favorisé la mise en place en 2005 (gouvernement Berlusconi) d’une instance de consultation (Consulta per l’islam italiano) censée favoriser le dialogue entre l’État et la « communauté islamique nationale ». Au moins trois fois par an, le ministre de l’Intérieur préside une séance réunissant des représentants des musulmans en Italie, des consultants et les responsables des ministères concernés par l’ordre du jour. Les parties en présence peuvent formuler des propositions, le choix des imams et les questions financières figurant parmi les principaux enjeux. L’intention à peine voilée des porte-parole de l’Union des communautés et organisations islamiques d’Italie (UCOII), proche des Frères musulmans et dirigée par un Italien converti, de prendre le pas sur les autres associations, réputées plus modérées, comme l’Association des musulmans italiens (AMI) ou la Communauté religieuse islamique (COREIS), est source de bien des préoccupations pour le ministère de l’Intérieur. Le gouvernement Prodi (2006-2008) a d’ailleurs élaboré une « charte des valeurs, de la citoyenneté et de l’intégration » à laquelle les organisations participant à la Consulta doivent souscrire. L’instauration de cette structure nationale représentative et l’attribution au marqueur religieux de la qualité de critère identitaire exclusif tendent à transformer une entité atomisée et très hétérogène (aucune organisation, nationalité ou langue n’y est, en réalité, dominante) en un collectif allant de soi, la « communauté musulmane d’Italie ».

La présence massive de musulmans dans un pays où l’empreinte du catholicisme est si ancienne et si profonde ne va pas sans controverses. Les propos antisémites des dirigeants de l’UCOII ou les expulsions de prédicateurs pour délit d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, les polémiques autour du port du voile et la demande émanant de musulmans que les crucifix soient retirés des salles de classe compliquent les rapports entre les autorités publiques et les représentants de l’islam, eux-mêmes en désaccord permanent (les projets de coordination formés par ces associations ont avorté). Le cardinal de Bologne, Mgr Biffi, a appelé à « sauver l’identité de la nation », n’hésitant pas à recommander au gouvernement de favoriser « l’immigration catholique ». Les projets de construction de mosquées peuvent susciter des réactions assez vives, comme ce fut le cas à Lodi (Lombardie) lorsque des intégristes catholiques et des militants léguistes (de la Ligue du Nord) ont versé du sang de porc sur le terrain concédé par la municipalité de centre gauche et organisé des marches de protestation.

Les tensions ont monté de plusieurs crans après le 11 septembre 2001 puis l’attentat en 2003 de Nassyria, en Irak, où périrent 19 membres du contingent italien stationné dans ce pays. Dès lors, certains slogans de la lutte antiterroriste martelés par les médias berlusconiens ont eu tendance à confondre musulmans, intégristes et terroristes. Ce contexte, marqué par le succès commercial des pamphlets antimusulmans de la journaliste Orianna Fallaci(4), était entretenu, au nom de la défense des valeurs chrétiennes, par le président du Sénat, Marcello Pera (Forza Italia) ou le ministre des Réformes, Roberto Calderoli (Ligue du Nord), contraint de démissionner du gouvernement Berlusconi le 17 février 2006 après avoir exhibé devant les caméras, lors du journal télévisé du soir, un T-shirt reproduisant des caricatures antimusulmanes. On citera également le politologue Giovanni Sartori, lequel soutient que les musulmans ne sont pas assimilables(5). Divers sondages semblent montrer qu’il existe, au sein de l’opinion publique, une certaine peur et, surtout, une grande ignorance, mais les actes d’intolérance restent très rares. D’ailleurs, ce sont surtout les Roumains et les Roms, étiquetés chrétiens, qui ont remplacé les Albanais dans le rôle de bouc émissaire.

La déficience des politiques publiques

Hormis les efforts déployés par le ministère de l’Intérieur pour inciter la communauté musulmane à se doter de porte-parole ou pour renforcer la collaboration avec les autorités des principaux pays d’origine (l’État du Maroc et son ministère des Affaires religieuses, en particulier), il n’y a pas de politiques publiques spécifiquement destinées aux musulmans.

Au niveau local, les politiques publiques diffèrent énormément d’un échelon ou d’une région à l’autre. Le fonds national pour les politiques migratoires et les conseils territoriaux pour l’immigration créés en 1998 par la loi cadre Turco-Napolitano confèrent aux collectivités territoriales la prise en charge de l’aide aux immigrés. Les administrations régionales sont plus spécifiquement responsables des politiques d’intégration et les municipalités de l’assistance sociale. D’après une enquête de l’association nationale des communes (ANCI)(6), les municipalités de centre gauche mènent une politique active, offrant une gamme assez étendue de services (bureaux d’information, cours de langue, aide au logement, centres de soins), tandis que celles de centre droit s’attachent surtout au maintien de l’ordre public et misent sur l’insertion individuelle dans et par le monde du travail. Dans un cas comme dans l’autre, le secteur associatif est largement sollicité, les premières privilégiant les associations d’immigrés, les secondes les organisations catholiques. A ce clivage politique s’ajoute un clivage géographique puisque les services proposés par les municipalités méridionales se révèlent en moyenne très inférieurs. Ce sont les régions du centre-nord qui paraissent réunir les meilleures conditions en matière d’intégration(7).

Le gouvernement a manifestement tout fait pour déléguer ces missions jugées coûteuses et difficiles aux collectivités territoriales, aux syndicats et au secteur associatif. C’est pourquoi la puissante ONG catholique Caritas, dont les enquêtes font autorité, ou la communauté laïque de San Egidio ont pris une telle importance dans ce domaine. À l’instar des autres immigrés, les musulmans parviennent, en dépit des discriminations sur les marchés du travail et du logement, à s’intégrer ; les indices d’une insertion réussie ne manquent pas (regroupement familial, forte augmentation des mariages mixtes, hausse du niveau de vie). Dans les secteurs de la restauration et du bâtiment, le nombre d’entrepreneurs marocains, albanais et égyptiens est en forte hausse. L’évolution du secteur associatif témoigne également de l’intégration en cours (quand bien même ce terme reste pour le moins polysémique) : les femmes musulmanes ont leur association (ADMI) et des jeunes musulmans ont fondé la leur (GMI), leurs revendications (notamment en faveur de la mixité) donnant d’ailleurs à voir les nouvelles dispositions de ceux qui forment déjà la « deuxième génération »(8). Député de centre gauche lors de la précédente législature, le sociologue d’origine algérienne Khaled Fouad Allam est un exemple typique de ces nouvelles élites italiennes de confession musulmane (entrepreneurs, universitaires, journalistes, écrivains, etc.).

En l’espace de deux décennies, l’Italie s’est muée en pays d’immigration multiconfessionnelle. Un changement aussi rapide et aussi profond ne pouvait pas ne pas provoquer de fortes tensions, mais la période où les Italiens avaient toutes les raisons de se percevoir comme un peuple ethniquement et religieusement homogène est en train de se clore.

Notes
(1) Cf. Hervé Rayner, « L’Italie, pays d’immigration : la grande mutation », Confluences Méditerranée, n° 68, hiver 2008, pp. 45-54 ; Hervé Rayner, L’Italie en mutation, Etudes de la Documentation française, 2007, pp. 157-176.
(2) Caritas/Migrantes, Immigrazione, dossier statistico 2008, Rome, Idos, 2008.
(3) Stefano Allievi, Islam italiano, viaggio nella seconda religione del paese, Turin, Einaudi, 2003.
(4) La rabbia e l’orgoglio, 2001 (La rage et l’orgueil), Plon, 2002), La Forza della Ragione, 2004 (La force de la raison, Editions du Rocher, 2004).
(5) Giovanni Sartori, Pluralismo, multiculturalismo e estranei. Saggio sulla società multietnica, Milan, Rizzoli, 2000 (Pluralisme, multiculturalisme et étrangers. Essai sur le multiculturalisme, Editions des Syrtes, 2003).
(6) Tiziana Caponio, Città italiane e immigrazione, discorso pubblico e politiche a Milano, Bologna e Napoli, Bologne, Il Mulino, 2006.
(7) Consiglio Nazionale dell’Economia e del Lavoro, Indici di integrazione degli immigrati in Italia, VI rapporto, Rome, 20 février 2009.
(8) Annalisa Frisina, Giovani musulmani d’Italia, Rome, Carocci, 2007.

* Enseignant-chercheur en science politique à l’Université de Lausanne (Institut d’études politiques et internationales – IEPI)

Pour citer cet article : Hervé Rayner, « Italie. Les musulmans : une intégration paradoxale ? », Grande Europe n° 10, juillet 2009 – La Documentation française © DILA

 

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