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Vers une laïcité nordique? par Frédérique Harry

[Vers une laïcité nordique? par Frédérique Harry], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

La pierre tombale de Søren Kierkegaard, à Copenhague. Nous fêtons cette année le bicentenaire de la naissance de ce philosophe qui, en son temps, a dénoncé avec virulence l’Église d’État danoise.
Frédérique Harry

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Mis à jour le 21/05/2013

Introduction

L’accélération de la laïcisation dans les pays nordiques s’accompagne de débats passionnés. De la Norvège au Danemark, en passant par la Suède et l’Islande, la sécularisation précoce de la population s’est accompagnée d’une laïcisation tardive des institutions. Aujourd’hui, ce « modèle » est interrogé, sous la pression de diverses revendications, notamment identitaires. Les réponses proposées par ces pays ne sont pas univoques. Elles révèlent la complexité de sociétés qui, confrontées à de nouveaux questionnements, ont changé et elles mettent en lumière les dangers d’une politisation excessive de ce débat.


Vers une laïcité nordique ?

Frédérique Harry*

Le 1er janvier 2000 s’opère une révolution tranquille dans le royaume suédois : après quatre siècles d’union, l’Église se sépare de l’État. Quatre ans plus tard, l’atmosphère commence à se tendre dans la péninsule scandinave. L’affaire du foulard, qui a fait grand bruit en France, s’étend à la Norvège. Puis ce sont les violentes réactions à la publication des caricatures de Mahomet qui ébranlent un Danemark incrédule. La Cour européenne des droits de l’homme condamne la Norvège pour le non-respect de l’égalité des religions dans le système scolaire. Le 8 mars 2009, la polémiste syro-norvégienne Sara Mats Azmeh Rasmussen brûle un hijab à Oslo lors de la journée internationale des droits de la femme et, en 2012, l’Église norvégienne se sépare de l’État…

Cet inventaire non exhaustif témoigne de l’intensification des débats sur la religion dans les pays nordiques(1). L’accélération de la laïcisation, qui se traduit notamment par la « déconfessionalisation » des institutions publiques (à savoir l’abandon progressif des références religieuses), révèle des changements importants dans ces sociétés hautement sécularisées(2) qui, au-delà d’évidentes similitudes, adoptent des solutions diverses : si les signes religieux sont par exemple autorisés dans la police suédoise, ils ont été récemment interdits chez leur équivalente norvégienne ; si le Danemark et l’Islande ont conservé leur Église d’État, la Norvège et la Suède ont, pour leur part, préféré les séparer.

Un modèle luthérien et nordique de sécularisation

Les pays nordiques ont en commun la Réforme, un processus d’émancipation nationale qui s’appuie sur l’étatisation d’Églises désacralisées et territoriales(3). Au XIXe siècle, la sécularisation et l’influence des Réveils (ces mouvements inspirés du piétisme et dont l'objectif était de « réveiller » la foi des individus) modifient partiellement la territorialisation des Églises(4). Ces bouleversements ont depuis largement orienté la perception et la prise en compte de la diversité religieuse par les pouvoirs publics.

Peut-on cependant parler d’une « laïcité nordique » ? L’hypothèse est tentante. La sécularisation précoce des pays nordiques s’est doublée d’une laïcisation tardive de leurs institutions. En 1948, la Déclaration universelle des droits de l’homme reconnaît la liberté de religion comme un droit fondamental. L’évolution sociologique des pratiques et le désir d’égalité vont amener les États nordiques à se « déconfessionaliser » lentement. L’hégémonie des Églises luthériennes commence à être remise en question et les droits des autres religions vont être étendus. Sans prendre la voie d’une laïcité « à la française »(5), les pays nordiques engagent donc un processus institutionnel de laïcisation à partir des années 1960. En Norvège par exemple, la loi sur la liberté religieuse est adoptée en 1964 et les discriminations envers les non-luthériens dans l’enseignement et la fonction publique sont abolies en 1969. Mais aujourd’hui, sous la pression de revendications identitaires, idéologiques ou particularistes, les questions relatives aux religions deviennent particulièrement brûlantes.

La petite église du fjord norvégien

Bakka kyrkje (église de Bakka) dans le Nærøyfjorden (ouest de la Norvège)

Frédérique Harry

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Église d’État recherche pasteur croyant

Alors qu’ils comptent parmi les peuples les plus sécularisés au monde(6), les Scandinaves manifestent un attachement profond à leur Église (les Églises nordiques ont longtemps été des Églises d’État, imposant la religion évangélique-luthérienne comme religion officielle de l’État). Les résultats du référendum constitutionnel islandais de 2012 vont dans ce sens, les électeurs ayant voté à 57,5 % pour le maintien d’une Église d’État en Islande(7). Ce score, que l’on peut expliquer par la faible diversité religieuse de la population (85 % se déclare évangélique-luthérienne, tandis que moins de 10 % se dit sans religion ou d’une religion non chrétienne), traduit aussi le regard positif que les Islandais portent sur leur Église, symbole du sentiment collectif et souvent pionnière en matière de mœurs et de morale(8).

La Constitution danoise, quant à elle, dispose que l’Église du Peuple (Folkekirken) est « l’Église établie du Danemark et doit donc bénéficier du soutien de l’État ». Si 79,1 % de la population en est certes encore membre, cet indicateur baisse continuellement depuis 1990 (- 9 %) : 12 % seulement de ces membres participent mensuellement au culte et moins de 3 % de façon hebdomadaire(9). Malgré leur faible degré de pratique, l’écrasante majorité des Danois s’acquitte encore de l’impôt ecclésiastique (obligatoire uniquement si l'on est membre de l'Église du Peuple).

Dans l’esprit de tolérance qui a prévalu lors de sa refondation en 1849, l’Église du Peuple doit être ouverte et inclusive. Il n’y a pas de synode ni d’archevêque dans l’Église danoise et c’est le Parlement qui adopte les lois-cadres qui sont appliquées par le ministère de l’Église et par son ministre. Les paroisses sont libres de choisir leur pasteur, leur orientation théologique, etc. Cette Église du Peuple est pour le Peuple. Certains ironisent sur sa malléabilité, prédisant avec humour qu’elle ordonnera bientôt des imams. D’autres s’irritent de son évolution, comme cette paroisse en quête de pasteur qui précise dans son annonce que le candidat doit être « croyant ». Le décalage s’accentue entre l’institution publique et plurielle, sa base recentrée davantage sur la sphère individuelle et privée, et une société danoise diversifiée. En septembre 2012, un comité parlementaire a donc été chargé de repenser le modèle de l’Église du Peuple, en regardant du côté des pays voisins : les séparations des Églises suédoise et norvégienne de l’État, en 2000 et 2012, leur ont donné plus d’autonomie. Même si l’État conserve un simple droit de regard en cas de litige, elles décident dorénavant de leurs stratégies et nomment par exemple leurs évêques, prérogative qui incombait auparavant au gouvernement.

Signes religieux et vie publique

La Suède, qui défend le modèle sociétal le plus libéral, met en avant la liberté individuelle et encourage la représentation de la diversité sociale dans les institutions publiques. À ce titre, le pays autorise le port du voile dans la police ou à l’école et soutient les communautés religieuses qui prennent en charge des services de l’État-providence, comme l’accueil des réfugiés ou l’enseignement du suédois aux immigrants.

La Norvège emprunte un chemin visiblement divergent depuis « l’affaire du hijab » : en 2009, une aspirante policière a demandé l’autorisation de pouvoir porter le voile à l’école de police. Après de nombreux avis contradictoires de la part des autorités policières, le ministère de la Justice a proposé au gouvernement de rendre l’uniforme compatible avec le port du voile. Les médias, l’opinion publique, la police et l’opposition se sont saisis de l’affaire, jusqu’à ébranler le gouvernement qui a fini par faire marche arrière. Cette affaire a mis en lumière deux visions : les « pro » réclament le respect la liberté de religion puisqu’il s’agit d’un droit fondamental, tandis que les « anti » prônent la préservation de la neutralité des agents exerçant des fonctions régaliennes. Mais, plus intéressant encore, les deux camps ont utilisé l’argument de l’égalité des sexes pour défendre leurs positions : pour les uns, l’autorisation encouragerait l’égalité des sexes en intégrant des femmes par le travail ; leurs contradicteurs ont justifié son interdiction avec le même argument(10).

Cette divergence de vues se traduit à l’échelle scandinave : « l’option suédoise » part du principe que la visibilité des signes religieux favorise la cohésion sociale parce qu’elle signale la prise en compte de la diversité de la société et le respect des libertés individuelles ; « l’option norvégienne » autorise certes les signes religieux dans les écoles, soutient financièrement les communautés religieuses et leur donne entière légitimité à agir dans l’espace public, mais préserve les fonctions régaliennes de toute expression religieuse ou politique, considérant qu’elles peuvent refléter un particularisme et menacer à terme la cohésion nationale.

Vers plus d’égalité

Alors que toutes les constitutions nordiques accordent un statut particulier aux Églises nationales, les autres communautés religieuses relèvent du droit commun. La Constitution norvégienne précise ainsi toujours que « l’Église de Norvège, évangélique-luthérienne, reste l’Église du Peuple norvégien et bénéficie en tant que telle du soutien de l’État », une formulation quasiment similaire à celle de l’article 4 de la Constitution danoise. Les constitutions danoise, suédoise et norvégienne régissent la confession de l’Église, sa territorialité et imposent au Roi d’être luthérien (l’Islande est une République et sa Constitution n’impose pas au Président d’être luthérien). Plus qu’un véritable divorce entre Église et État, il s’agit donc plutôt de redéfinir les termes du mariage(11).

Pour autant, on ne peut nier les efforts – notamment financiers – en faveur des autres communautés religieuses. Elles jouissent de droits juridiques et économiques dès lors qu’elles sont officiellement « autorisées » par les autorités publiques. Elles peuvent par exemple célébrer des mariages qui seront automatiquement reconnus par les autorités. Chrétiens non-luthériens, juifs, musulmans, agnostiques et athées de l’Association humaniste éthique de Norvège (Human-Etisk Forbund) ou adeptes de l’ancienne religion nordique peuvent recevoir une subvention de l’État calculée au prorata des adhérents et financée par l’impôt. Le Danemark, qui mène en la matière la politique la moins généreuse, ne permet qu’une déduction fiscale de 33 % maximum sur les dons et exempte les lieux de culte et les cimetières d’impôts locaux et de taxes foncières.

École et religion

Dès 1975, le Danemark fait figure de pionnier en déconfessionnalisant son système scolaire. Il faudra attendre plus de trente ans pour que la Norvège fasse un pas dans cette direction, sous la pression de la Cour européenne des droits de l’homme qui la condamne pour non-respect des droits fondamentaux. Oslo refonde alors son enseignement des religions et remplace un article du dispositif législatif scolaire particulièrement incriminé (« L’école élémentaire doit, en accord et en collaboration avec les familles, contribuer à une éducation morale et chrétienne »)(12) par une formulation plus consensuelle : « L’apprentissage doit se baser sur les valeurs fondamentales héritées des traditions et de l’héritage chrétien et humaniste, comme le respect de l’humanité et de la nature, la liberté de pensée, l’amour du prochain, le pardon, l’égalité et la solidarité, des valeurs qui sont également exprimées par d’autres religions et d’autres options philosophiques et qui sont ancrées dans les droits de l’homme ».

Les écoles nordiques sont très majoritairement publiques. Elles se laïcisent en ce qu’elles deviennent religieusement neutres. L’enseignement inclut un module sur les religions qui porte sur l’histoire, les principes fondamentaux et comprend l’éthique séculière. Aujourd’hui, les critiques visent plutôt la qualité de l’enseignement et la formation des maîtres. Des experts suédois invités au Parlement en mars 2013 ont ainsi dénoncé l’absence de vision et le manque de compétences d’une partie du corps enseignant, citant l’exemple d’écoliers censés « apprendre l’islam » avec une vidéo réalisée par le Hezbollah chiite libanais.

Le risque de l’instrumentalisation politique

L’histoire nordique a laissé en héritage un État qui a légitimité à s’impliquer dans la gestion des affaires religieuses, hier sur le plan financier, aujourd’hui peut-être sur le plan éthique, à l’instar de la Norvège qui envisage de restreindre les droits des communautés pratiquant la discrimination envers les femmes ou les minorités sexuelles. L’État est à la recherche d’un équilibre entre le respect des droits fondamentaux – comme la liberté de religion – et la nécessité d’adhérer à un ensemble commun de valeurs – comme l’égalité des sexes.

L’une des difficultés actuelles est liée à la politisation de la question de la laïcisation. L’extrême droite nordique y perçoit en effet un enjeu hautement idéologique au fur et à mesure que le débat public se focalise sur l’islam(13). Au Danemark, le Dansk Folkeparti, qui juge l’islam allogène et incapable de sécularisation, marque par contraste son soutien à l’Église d’État qui apparaît comme le symbole national par excellence. Il affirme ainsi dans le 3e point de son programme politique : « L’Église du Peuple est l’Église du peuple danois. […] Le christianisme distingue très clairement le monde séculier du monde de la foi, une différence d’une importance considérable pour l’évolution du pays, pour la liberté, la tolérance et la démocratie. Dansk Folkeparti souhaite que l’État soutienne l’Église du Peuple[,] ce qui ne menace pas la liberté de religion, que nous soutenons et protégeons. » En Norvège, le Fremskrittspartiet, deuxième parti d’opposition, défend, lui, son attachement à l’Église et aux valeurs chrétiennes tout en réclamant une politique de laïcisation plus offensive à l’égard des minorités religieuses « visibles ».

Notes
(1) Le cas de la Finlande ne sera pas présenté ici compte tenu de la singularité de l’histoire de ce pays.
(2) Le concept de sécularisation renvoie à la désacralisation du monde, à la privatisation du fait religieux et à la pluralisation des sociétés. Il décrit l’autonomisation progressive de la société par rapport au religieux. Voir Jean-Paul Willaime, Europe et religions, les enjeux du XXIe siècle, Paris, Fayard, 2004 et Jean Baubérot, Les laïcités dans le monde, Paris, PUF, 2007.
(3) Éric Schakenbourg et Jean-Marie Maillefer, La Scandinavie à l’époque moderne (fin XVe – début XIXe siècle), Paris, Belin Sup, 2010.
(4) Frédérique Harry, « Crise du religieux, crise des représentations. La révolution séculière des réveils scandinaves », in Aurore Arnaud, Frédérique Harry, Agathe Mareuge et Bénédicte Terrisse (éd.), Identité(s) en crise : langage, discours et représentations, Nancy, Le Texte et l’Idée, sous presse.
(5) Souvent traduite par « sekularisme », la laïcité française est parfois perçue comme une idéologie antireligieuse dans les pays nordiques.
(6) Thorleif Petterson et Ole Riis (eds.), Scandinavian Values, Religion and Morality in the Nordic Countries, Uppsala, Acta Universitatis Upsaliensis, 1994. Göran Gustafsson et Thorleif Pettersson (red.), Folkkyrkor och religiös pluralism den nordiska religiösa modellen, Stockholm, Verbum, 2000.
(7) Notons toutefois que les statuts de l’Église nationale islandaise ont été modifiés en 1998 pour lui donner davantage d’autonomie. Voir aussi Michel Sallé, « Islande. La révision "participative" de la Constitution ou comment passer du rêve à la réalité », P@ges Europe, 12 novembre 2012.
(8) Marie Digoix, « Mariage pour tous. Expériences scandinaves », P@ges Europe, 28 janvier 2013.
(9) Ole Riis, « Religion in Scandinavia », in Frédérique Harry et Thomas Mohnike (éd.), Protestantisme(s) en Europe du Nord – XXe et XXIe siècle, Strasbourg, Deshima, à paraître.
(10) Cora Alexa Døving, « Religionens omveier – det sekulære argument I hijabdebatten », in Sindre Bangstad, Oddbjørn Leirvik et Ingvill Thorson Plesner, Sekularisme med norske briller, Oslo, Unipub, 2012, p. 33.
(11) Selon l’expression d’Anders Bäckström, Ninna Edgardh Beckman et Per Pettersson (red.), Religious Change in Northern Europe – The Case of Sweden, Stockholm, Verbum, 2004.
(12) Olav Hovdelien, « En sekularistisk skole i et multikulturelt samfunn », in Sindre Bangstad, Oddbjørn Leirvik et Ingvill Thorson Plesner, op. cit., p. 89.
(13) Ole Riis, « Religious Pluralism in a Global and Local Perspective », in Lori Beaman and Peter Beyer (éd.), Religion, Globalization and Culture, Leiden, Brill, 2007, pp. 431-452.

* Maître de conférences en Études nordiques à l’Université Paris-Sorbonne.

Pour citer cet article : Frédérique Harry, « Vers une laïcité nordique ? », P@ges Europe, 21 mai 2013, La Documentation française © DILA

 

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