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[La forte progression des inégalités en Suède, par Cyril Coulet], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le 23 mai 2013, au lendemain des émeutes qui ont enflammé le quartier de Husby, au nord de Stockholm, les habitants constatent les dégâts.
Jonathan Nackstrand / AFP

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Mis à jour le 04/06/2013


La forte progression des inégalités en Suède

Cyril Coulet*

L’image de la société suédoise est associée en France à une forme poussée d’égalité entre les citoyens, dépassant la stricte égalité des droits. Les politiques publiques suédoises ont en effet permis une forte redistribution, grâce à un taux élevé de prélèvements obligatoires et à l’allocation de prestations sociales garantissant un revenu minimum aux inactifs. La disparité des revenus est ainsi plus réduite en Suède que dans nombre de pays occidentaux. Les dernières comparaisons internationales révèlent toutefois que le projet égalitariste de la société suédoise s’est érodé au cours de ces dernières années. Ce creusement des inégalités, à l’œuvre en fait depuis plusieurs décennies, semble à ce point admis que le vouvoiement – usage de langage destiné à marquer la distinction sociale – fait aujourd’hui son retour dans la langue suédoise après cinquante ans de désuétude. Les mécanismes qui sous-tendent l’augmentation des inégalités sont complexes. Ils tiennent autant à des mutations technologiques qu’à des dynamiques sociétales. Une récente étude de l’OCDE fait toutefois ressortir le rôle central des politiques publiques dans le développement des inégalités(1).

La mesure des inégalités par delà le coefficient de Gini

Le coefficient de Gini est l’indicateur le plus couramment utilisé dans les comparaisons internationales pour déterminer le niveau des inégalités. Sa valeur oscille entre 0 (qui représenterait l’égalité parfaite) et 1 (qui figurerait la concentration de toutes les richesses aux mains d’une seule personne). La société suédoise y apparaît parmi les plus solidaires au monde avec un score de 0,26 en 2008 comme l’illustre le graphique 1.

Graphique n° 1 - Coefficient de Gini au sein des pays de l'OCDE en 2008

Coefficient de Gini au sein des pays de l'OCDE en 2008

Source : OCDE, 2011.

Les études économiques les plus récentes mettent toutefois en lumière la forte progression des inégalités en Suède depuis la deuxième moitié des années 1980. Le graphique 2 illustrant l’évolution du coefficient de Gini au sein des pays de l’OCDE au cours de la période 1985-2008 fait ressortir la singularité de la trajectoire des inégalités en Suède par rapport à la moyenne des pays industrialisés.

Graphique n° 2 - Évolution du coefficient de Gini au sein des pays de l'OCDE, 1985-2008

Évolution du coefficient de Gini au sein des pays de l'OCDE, 1985-2008

Source : OCDE, 2011.

Le coefficient de Gini est néanmoins un indicateur imparfait qui ne restitue pas avec nuance la distribution des revenus dans un même pays. Il est nécessaire de compléter cette approche par un examen de l’évolution des revenus entre les déciles en Suède sur le temps long. Le graphique 3 retrace ainsi la progression des revenus sur la période 1991-2011. Il fait ressortir que la progression médiane des revenus a été soutenue, puisqu’elle est légèrement supérieure à 40 %. Elle a été stimulée par la très forte progression des revenus du dernier décile – les 10 % les plus riches – qui a été supérieure à 80 % sur l’ensemble de la période. Ces derniers ont vu leur part dans la richesse nationale augmenter depuis les années 1980, après plusieurs décennies de recul, sous l’effet des gains du capital(2). Par contraste, la progression des revenus du premier décile – les 10 % les plus pauvres – apparaît très modeste puisqu’elle n’est que de 8 % sur l’ensemble de la période.

L’évolution des revenus entre les différents déciles induit en outre une segmentation très rapide de la société suédoise qui remet en question son organisation autour d’une constellation centrale. En effet, si l’on isole le premier et le dixième décile, on constate que l’écart entre les groupes de la constellation centrale n’a cessé d’augmenter. Le rapport entre les revenus du neuvième décile et ceux du deuxième décile est ainsi passé de 2,1 en 1991 à 2,6 en 2011. Cette évolution est liée aux écarts croissants de rémunération sous l’effet des évolutions technologiques, de la libéralisation des marchés financiers et de la disparition des négociations salariales centralisées au niveau national. Les accords de branche et l’individualisation des rémunérations ont dès lors favorisé la dispersion des salaires entre les branches ainsi qu’à l’intérieur des branches pour une même profession.

Graphique n° 3 - Évolution du revenu moyen en euros par décile en Suède

Évolution du revenu moyen en euros par décile en Suède

Source : Statistiska Centralbyrån, Stockholm, 2012.

L’autre inconvénient du coefficient de Gini tient à son incapacité à restituer la mobilité sociale intergénérationnelle, qui reflète l’égalité des chances dans chaque société. La plasticité des positions sociales est communément appréhendée en comparant les niveaux de revenus des enfants avec ceux de leurs parents. L’indicateur oscille entre 0 et 1, représentant la part de l’avantage familial en matière de revenus qui est transmis aux enfants. Ainsi, un score de 0,5 indique que 50 % de l’avantage de revenus des parents se retrouvent dans la situation des enfants. Le graphique 4 montre qu’il existe un lien entre la persistance de différences intergénérationnelle de revenus et la dispersion des revenus mesurée par le coefficient de Gini. Une persistance forte des différences de revenus intergénérationnelles (id est une reproduction des inégalités d’une génération à l’autre qui est le signe d’un ascenseur social qui ne fonctionne pas) touche certains pays (Royaume-Uni, États-Unis) qui présentent également une forte dispersion des revenus mesurés par le coefficient de Gini. Inversement, un taux plus faible de persistance des différences intergénérationnelles se manifeste dans les pays où la dispersion des revenus est moindre (pays nordiques). Le positionnement de la Suède par rapport à la droite de régression témoigne en outre d’un taux de reproduction des inégalités matérielles bien supérieur à celui des autres pays nordiques.

Graphique n° 4 - Mobilité intergénérationnelle au regard de la dispersion des revenus en 2003*

Mobilité intergénérationnelle

* La typologie de l’État providence utilisée dans ce graphique est empruntée à Gøsta Esping-Andersen, Les trois mondes de l’Etat-providence, 2ème édition, Paris, PUF, 2007.
Sources : Miles Corak, Do Poor Children Become Poor Adults ? Lessons from a Cross Country Comparison of Generational Earnings Mobility, Bonn, IZA Discussion Paper n°1993, 2006 et OCDE 2011.

L’exploration des situations marginales : la pauvreté et le dénuement matériel

L’analyse des inégalités mérite d’être complétée par l’étude de la pauvreté. Cette dernière peut être appréhendée soit de manière relative au regard du revenu médian, soit de manière absolue en analysant les conditions de vie.

La pauvreté relative est facile à appréhender et sert de fondement à la détermination du seuil de pauvreté, fixé à 60 % du revenu médian par Eurostat et à 50 % du revenu médian par l’OCDE. Or la Suède est le pays de l’OCDE au sein duquel la pauvreté relative a le plus fortement progressé depuis les années 1980. Ces données sont cohérentes avec l’augmentation des inégalités mesurées par le coefficient de Gini et présentées dans le graphique 2. La très forte croissance du revenu médian au cours des dernières années présentée dans le graphique 3 a eu pour effet de faire basculer un nombre croissant de Suédois au-dessous du seuil de pauvreté. À partir des données de l’office statistique suédois sur l’évolution des revenus, il est possible d’estimer le nombre de Suédois ayant basculé sous le seuil de pauvreté à plus de 400 000 sur la période 1991-2011.

Graphique n° 5 - Évolution du taux de pauvreté au sein des pays de l’OCDE entre 1985 et 2008

Évolution du taux de pauvreté au sein des pays de l'OCDE entre 1985 et 2008

Source : OCDE, 2012.

Une approche de la pauvreté en termes absolus est nécessaire pour appréhender l’incidence de cette progression des inégalités sur le niveau de vie des Suédois. Eurostat a conçu un indicateur composite associant la pauvreté monétaire relative, le dénuement matériel(3) et la faible intensité du travail pour mesurer le risque de pauvreté et d’exclusion sociale. Il permet de nuancer l’image renvoyée par l’indicateur de pauvreté monétaire : la Suède figure en effet au cinquième rang des nations les plus vertueuses en matière de pauvreté ou d’exclusion sociale au sein de l’espace économique européen. Seule 16,1 % de la population suédoise est concernée par le risque de pauvreté ou d’exclusion sociale, ce qui est inférieur de plus de 4,5 points à la médiane européenne.

Graphique n° 6 - Personnes en risque de pauvreté ou d’exclusion sociale en 2005 et en 2011 (en %)

Personnes en risque de pauvreté ou d'exclusion sociale en 2005 et en 2011 (en %)

Source : Eurostat, 2013.

Le taux de dénuement matériel aigu – caractérisé par la réunion de quatre critères parmi les neuf dimensions de l’indicateur de dénuement matériel établi par Eurostat – permet de mesurer l’intensité de la pauvreté absolue : la Suède est le pays de l’espace économique européen le moins affecté par la forte intensité de la pauvreté à l’aune de cet indicateur. En 2011, seule 4,2 % de la population suédoise était concernée par le dénuement matériel contre 12,4 % pour la France. En outre, ce taux de privation matérielle connaît un recul plus marqué en Suède qu’en France sur la période 2005-2011 puisqu’il a chuté de 1,5 point alors que la réduction a été moitié moindre en France.

Graphique n° 7 - Taux de dénuement matériel au sein des pays de l’UE en 2005 et 2011 (en % de la population totale)

Taux de dénuement matériel au sein des pays de l'UE

Source : Eurostat, 2013.

Le rôle de l’emploi salarié dans la progression des inégalités

La grave récession qu’a connue la Suède au début des années 1990 s’est accompagnée d’une augmentation du chômage. Le taux d’emploi suédois qui avait ainsi atteint son point le plus haut en 1991 – avec plus de 86 % de la population âgée de 15 à 64 ans en situation d’emploi – ne se situait plus qu’à 76 % en 1994. L’objectif de la politique économique suédoise fut dès lors de faire remonter ce taux d’emploi, tout en maintenant l’inflation à un niveau très bas. L’accent fut ainsi porté jusqu’au début des années 2000 sur les dispositifs de facilitation du retour à l’emploi des catégories les plus vulnérables. En parallèle, les gouvernements successifs se montrèrent restrictifs dans la détermination des montants d’allocation chômage afin d’inciter à la reprise d’un emploi. Le taux de remplacement de l’allocation chômage fut ainsi réduit de 90 % à 80 % du plafond salarial par le gouvernement de centre-droit en 1993, puis fut même porté à 75 % par les sociaux-démocrates de 1995 à 1997. Le niveau d’indemnisation des chômeurs suédois a ainsi diminué de manière sensible au cours des dernières années(4). Dans les faits, à l’automne 2011, seuls 61 % des chômeurs suédois bénéficiaient de l’allocation chômage universelle, 39 % de l’allocation chômage assise sur les revenus antérieurs et 12 % d’une allocation représentant 80 % de leur salaire initial(5).

L’économie suédoise continue de reposer sur un taux d’emploi très élevé, tant au regard de la moyenne européenne qu’à celui d’autres pays industrialisés. Cette performance se traduit par un plus grand recours aux formes atypiques d’emploi que sont les temps partiels et les contrats à durée déterminée, qui contribuent à entretenir les inégalités en réduisant l’accès aux prestations sociales et en influençant le niveau de rémunération.

Graphique n° 8 - Taux d’emploi en 2011 (en %)

Taux d'emploi en 2011 (en %)

Source : Eurostat, 2012.

L’emploi à durée déterminée concerne ainsi principalement les plus jeunes. Il représente 49,7 % de l’emploi total des 16-24 ans et 20,7 % de l’emploi des 25-34 ans. Il passe sous la barre des 10 % à partir de 35 ans et se stabilise juste au-dessus de 6 % à partir de 45 ans. Les formes d’emploi à temps partiel concernent particulièrement les 16-24 ans, avec près d’un emploi sur deux pour lequel la durée du travail est inférieure à la moyenne alors que ce taux chute à 22,4 % dès 25 ans pour atteindre son point le plus bas (18,7 %) pour les 45-54 ans. Le recours à l’emploi à temps partiel augmente ensuite pour les 55 ans et plus où il représente plus du quart des contrats conclus.

Graphique n° 9 - Les formes d'emploi en Suède en 2011 (en %)

Les formes d'emploi en Suède en 2011

Source : Statistiska Centralbyrån, Stockholm, 2012.

Le travail à temps partiel est souvent présenté comme la résultante d’un choix, notamment pour les femmes qui peuvent conjuguer activité professionnelle et vie familiale. L’emploi à temps partiel représente ainsi 39,6% de l’emploi salarié féminin alors qu’il ne constitue que 14,6% de l’emploi salarié masculin. Il reste un choix subi pour un quart au moins des Suédois et pour 45 % des personnes âgées de 15 à 24 ans(6). La proportion de Suédois contraints d’accepter cette forme d’emploi est largement supérieure à la moyenne européenne (mais elle n’excède pas celle des Français subissant cette forme d’emploi).

Graphique n° 10 - Part des emplois à temps partiel subis par tranche d’âge (en %) en 2012

Part des emplois à temps partiel subis par tranche d'âge

Source : Eurostat, 2013.

La part des emplois temporaires subis est encore plus importante en Suède que la part des temps partiels subis : elle est de 33 % pour les 15-19 ans puis de 46 % pour les 15-24 ans et culmine à plus de 57 % pour les 15-59 ans. Elle est significativement plus importante que la moyenne européenne pour les plus jeunes.

Graphique n° 11 - Part des emplois temporaires subis par tranche d’âge (en %) en 2012

 

Part des emplois temporaires subis par tranche d'âge

Source : Eurostat, 2013.

Par ailleurs, ces formes atypiques de travail concernent plus souvent les descendants de personnes immigrées. La différence entre les descendants de parents immigrés et ceux de parents suédois atteint plus de 9 points dans le taux d’emploi en CDI et près de 13 points dans le taux de travail à temps partiel.

Graphique n° 12 - Forme d’emploi selon l’origine géographique des parents (en %)

Forme d'emploi selon l'origine géographique des parents

Source : Statistiska Centralbyrån, Stockholm, 2012.

Le fonctionnement du marché du travail concourt donc à la reproduction des inégalités. La volonté des responsables politiques suédois de favoriser l’équilibre des finances publiques en encourageant un taux d’emploi élevé a ainsi contribué à accélérer la dispersion des revenus.

En outre, toutes tendances confondues, les gouvernements qui se sont succédé ont largement atténué la progressivité de l’impôt en Suède. Ainsi, la diminution de l’impôt sur le revenu (jobskatteavdrag) impulsée en 2007 par le gouvernement de centre-droit a prolongé le mouvement de réduction des prélèvements obligatoires entamé depuis 1999 par les sociaux-démocrates. La part des prélèvements obligatoires dans le PIB a ainsi reculé de plus de 6 points, passant de 51,5 en 1999 à 45,4 % en 2010, alors que l’endettement public suédois passait de 64,7 à 34,8 % au cours de la même période. Les choix de politique économique ont ainsi soutenu la dispersion des revenus qui remet en question l’homogénéité de la société suédoise. La réduction de la misère ainsi que la préservation de l’égalité entre les générations avec la diminution de l’endettement public doivent toutefois être mises au crédit des gouvernements suédois successifs.

Notes :
(1) OCDE, Toujours plus d’inégalités. Pourquoi les écarts de revenus se creusent, Éd. OCDE, Paris, 2012.
(2) Jesper Roine et Daniel Waldenström, « The Evolution of top incomes in an egalitarian society: Sweden, 1903-2004 », Journal of Public Economics, 92 (2008), pp. 366-387.
(3) Une situation de dénuement matériel est caractérisée par la réunion de trois dimensions parmi les neuf suivantes : 1) l’incapacité à payer un loyer ou à rembourser un emprunt, 2) à régler des factures de gaz, d’eau ou d’électricité, à chauffer un logement, 3) à faire face aux dépenses imprévues, 4) l’absence de consommation régulière de viande ou de protéine animale, 5) l’incapacité à prendre des vacances, 6)  l’absence d’équipement en téléviseur, 7) en réfrigérateur, 8) en voiture ou 9) en téléphone.
(4) Cyril Coulet, « Suède. Controverses autour du système d’assurance chômage », Grande Europe, juin 2009.
(5) Arbetlöshetskassornas samorganisation, Lägesbeskrivning av arbetslöshetsförsäkringen våren 2012, Stockholm, 2012, p. 9.
(6) Le caractère subi des formes atypiques d’emploi est évalué par Eurostat à partir du taux de réponses enregistré aux questions « N’a pas trouvé de travail permanent » ou « N’a pas trouvé de travail à temps plein ».

*Chercheur, spécialiste des pays nordiques.

Pour citer cet article : Cyril Coulet, « La forte progression des inégalités en Suède », P@ges Europe, 4 juin2013 – La Documentation française © DILA

 

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