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Logement collectif en République tchèque. Une nouvelle vie pour les «paneláky», par Zuzana Loubet del Bayle

[Logement collectif en République tchèque. Une nouvelle vie pour les «paneláky», par Zuzana Loubet del Bayle], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Brno, un « panelák » rénové dans le quartier de Bystrc (août 2014)
Zuzana Loubet del Bayle

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Mis à jour le 24/09/2014

Introduction

En arrivant dans n'importe quelle ville tchèque, on aperçoit de loin les grands ensembles qui, depuis des décennies, font partie intégrante du paysage urbain. Assemblés à partir de panneaux préfabriqués de béton armé (« panely » en tchèque), les immeubles qui les composent ont reçu le surnom de « paneláky ». Pendant le régime communiste, des cités entières s’en sont dotées afin de résorber la pénurie de logements mais, après 1989, beaucoup de Tchèques les ont quittés pour s'installer en centre-ville. Vingt-cinq ans plus tard, les choses sont en train de changer et l’on constate une hausse du prix de ces logements. Comment expliquer ce regain d'intérêt pour les « paneláky » qui, d'après certains, n'avaient pas vocation à survivre au régime communiste ?


Logement collectif en République tchèque. Une nouvelle vie pour les « paneláky »

Zuzana Loubet del Bayle*

Aujourd'hui, un Tchèque sur trois habite dans un « panelák ». Dans la plupart des cas, ces derniers sont regroupés en grands ensembles appelés « sídliště » qui représentent presque 60 % des logements collectifs du pays. Ces construction ont marqué la génération née dans les années 1970-1980 qui a grandi au milieu de ces immeubles comprenant entre 4 et 20 étages, généralement situés en périphérie des villes. Étant donné l'ampleur du phénomène, les « paneláky » font aujourd'hui partie de l'identité tchèque. On a même parfois l'impression que la société est divisée en deux camps : « Il y a ceux qui ont vécu ou vivent dans un ‘panelák’ et ceux qui n'ont jamais vécu dedans et n'ont surtout pas envie de s'y installer », explique l'architecte et urbaniste tchèque Cyril Riha. En effet, la vie dans un « panelák » alimente de nombreux mythes.

Les premiers « paneláky », aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale

Contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les communistes à l’Est qui ont inventé les « paneláky », l’utilisation d’un matériau nouveau de construction des façades – le béton armé préfabriqué – et l’engouement pour une forme urbaine inédite – le grand ensemble – s’étant imposés avec des rythmes différents selon les pays mais relevant de pratiques internationales largement partagées. Il est évident que le développement de vastes cités situées aux abords des grandes villes et composées de logements collectifs faits de panneaux de béton armé a été grandement favorisé par les pénuries de logements existant aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale suite aux dommages matériels que celle-ci avait entraînés.

En Tchécoslovaquie, la crise du logement ne fut pas ressentie immédiatement après le conflit. D’abord parce que le pays avait subi peu de destructions. Ensuite parce que l'expulsion de 3,5 millions d’Allemands des Sudètes avait permis dans un premier temps de libérer des logements.

Les années 1950 apparaissent donc comme une période d'expérimentation en matière de construction de nouvelles habitations dans le pays. Le premier « panelák » tchécoslovaque date de cette période : c’est en 1953 à Zlín(1), ville de l'industriel et urbaniste Tomáš Baťa(2), que ce « panelák » de quatre étages a été construit, en quatre mois seulement. Doté de quarante appartements, il a donc reçu le surnom de G 40. Par la suite, d’autres « paneláky » ont été construits à proximité pour former une cité. En comparaison avec ses successeurs des décennies suivantes caractérisés par leur style épuré, on peut parler d'un « panelák à visage humain », qui se distinguait par ses éléments décoratifs.

Le " G 40 " de Zlin (août 2014)

Le " G 40 " de Zlin (août 2014).

© Zuzana Loubet del Bayle

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Les cités de « paneláky » des années 1970-1980

Les « paneláky » tchécoslovaques ont connu leur « âge d'or » dans les années 1970-1980, période de baby-boom qui a entraîné une explosion des demandes de logement. Entre 1970 et 1990, neuf nouveaux appartements sur dix se trouvaient dans ces immeubles de préfabriqué. Construits par milliers, ils n’ont pas tardé à former de véritables cités. La plus grande parmi elles, Jižní Město – située au sud de Prague –, compte aujourd'hui 80 000 habitants. Surnommée la « Skyline pragoise » et construite au milieu des champs, elle s’est révélée emblématique des problèmes propres aux « paneláky » de cette époque. « Il n'y avait pas de trottoirs, la boue était omniprésente et les bottes indispensables. Dans les écoles, il était courant d'avoir des classes de 40 élèves. » C’est ainsi que les habitants décrivent la cité d'autrefois. En effet, ces grands ensembles manquaient souvent d'équipements de base, tels que les transports en commun, les écoles ou les commerces. On a d'abord construit les « paneláky », les équipements devaient suivre. Mais il a souvent fallu attendre plusieurs années.

Ce sont ces cités gigantesques des années 1970-1980 qui ont la réputation de n’avoir pas « visage humain » et qui se sont trouvées affublées de surnoms méprisants. L'ancien dissident puis Président Václav Havel qualifiait par exemple les « paneláky » de cette période de « cages à lapins ». Il n’en reste pas moins que ces appartements étaient considérés comme relativement confortables. À la différence des autres types de logements disponibles à l'époque, ils disposaient d'un ascenseur et de chauffage central. Ils ont en outre permis à des milliers de jeunes couples de se loger et de mettre ainsi fin à la cohabitation intergénérationnelle. Toutefois, la demande étant très forte, obtenir un logement relevait parfois du parcours du combattant : « Nous avons emménagé dans notre « panelák » en 1974, après avoir attendu cinq ans. À l'époque, il y avait peu de possibilités pour se loger : soit dans un appartement d'État, mais c'était surtout pour les fonctionnaires, soit dans les ‘paneláky’ gérés par des coopératives. Les gens s'inscrivaient sur une liste et attendaient que l'État leur attribue un logement », témoigne ainsi Jaroslava Deissova qui, quarante ans plus tard, habite toujours dans le même « panelák » à Brno, deuxième ville du pays.

Aujourd’hui, le parc immobilier tchèque reste marqué par les héritages du système socialiste. On peut le diviser en trois catégories : tout d’abord les anciens logements d’État, désormais gérés par les communes et qui représentent 30 % des logements. Il s’agit des appartements les plus économiques car les loyers, régulés, restent modestes, mais ils souffrent d’un manque d’entretien. Il existe ensuite des logements en coopérative, équivalents de logements en copropriété, qui comptent pour 20 % du parc. Ce type de logement est plus coûteux, mais souvent de meilleure qualité. Enfin, 50 % des logements disponibles sont en propriété privée(3).

Des logements qui vieillissent mal mais qui ont marqué toute une génération

Construits très vite avec des matériaux – hormis le béton – de piètre qualité, ces immeubles ont d’emblée souffert de nombreux problèmes : infiltrations d'eau, mauvaise insonorisation et isolation thermique médiocre entraînant des pertes d'énergie considérables. Soumis à un manque d’entretien flagrant, ils se sont vite détériorés.

Ces problèmes ont été à l'origine d'une véritable « culture de panelák » qui a marqué toute une génération. Ainsi, le meilleur tube du chanteur slovaque Richard Müller datant de 1986 et intitulé « Po schodoch » (« En montant l'escalier ») raconte les difficultés quotidiennes des habitants : « L'ascenseur est à nouveau en panne et je dois monter les 13 étages à pied (…), on entend tout en montant l'escalier (…), en écoutant les bruits, je découvre qui sont mes voisins. » Cette « culture de panelák » a également donné naissance à un courant littéraire que l'on peut estimer relever de la propagande communiste. Encouragée par les camarades de l'époque, cette école se plaisait à chanter les louanges de ce type de logement et présentait ses constructeurs comme de véritables héros. En revanche, le film Panelstory ou la naissance d'une cité, tourné en 1979 par la réalisatrice Věra Chytilová, a été mis au ban par la censure : il montre en effet le caractère surréaliste de la vie dans les cités, ce qui n'était pas alors jugé présentable par les autorités.

Panelak non rénové

Entrée d'un " panelak " non rénové, dans le quartier de Bystrc à Brno (août 2014).

© Zuzana Loubet del Bayle

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Que faire des « paneláky » après 1989 ?

La fin du communisme a marqué un tournant dans l'histoire du logement en Tchécoslovaquie : qu'allait-on faire de ces « paneláky », devenus indissociables du paysage urbains du pays ? Les Tchèques ont finalement pris conscience qu'ils avaient tout à gagner à privilégier la rénovation plutôt que la destruction. Vingt-cinq ans plus tard, force est de constater que seuls quelques « paneláky » ont été démolis. Le pays a donc échappé au scénario de l'ex-Allemagne de l'Est qui a procédé à des destructions de masse après avoir vu ses grands ensembles se vider. En République tchèque, l'un des rares exemples de destruction pour raisons esthétiques est celui, en 2011, d'un « panelák » situé dans le centre historique de Havlíčkův Brod, une ville de 25 000 habitants située en Bohême orientale(4). Cette décision a été prise après vingt années d'hésitations et de discussions, révélatrices de la complexité des débats qui entourent le logement.

Il ne faut pas oublier, en effet, que démolir coûte aujourd'hui plus cher que rénover. La Loi sur la propriété de 1994 a donné la possibilité de transformer les logements coopératifs en propriété individuelle, ce qui a permis aux habitants de devenir propriétaires de leur logement et de prendre les choses en main. Mais il a souvent fallu attendre plusieurs années. « Nous avons commencé en 2008 des travaux de rénovation », explique Jaroslava Deissova. « Cela a consisté à remplacer les vieux balcons par des loggias, à mieux isoler les murs, à repeindre la façade, à changer la porte d'entrée et à remettre l'ascenseur aux normes ». Au cours des années 2000, on a pu constater un boom dans les rénovations, accompagné d’une floraison de plusieurs centaines d'entreprises spécialisées dans ce domaine.

Depuis 2001, les copropriétés peuvent bénéficier de certaines aides de l'État, notamment quand il s'agit d'améliorer les performances énergétiques des « paneláky ». Depuis 2007, l'Union européenne finance même une partie des travaux. D'après les spécialistes, ces améliorations devraient permettre de doubler la durée de vie des « paneláky ». Un autre facteur joue en faveur de la rénovation : « De nombreuses régions construisent peu de logements et les gens n'ont guère d’autre choix que de s'installer dans un ‘panelák’ », explique Martin Fojtik, directeur d'une agence immobilière. Et, finalement, ils ne sont pas si mal logés que cela.

Des vitrines de mixité sociale plus que des ghettos

D'après un autre mythe répandu à l'époque communiste, les cités de « paneláky » allaient devenir des ghettos, rassemblant des personnes vivant en marge de la société. Mais, à la différence des cités situées en banlieue parisienne par exemple, les « paneláky » ont été, dès leur apparition, des exemples de mixité sociale : on pouvait y croiser des ouvriers, aussi bien que des ingénieurs ou des médecins.

Aujourd'hui, il n’est pas rare que des architectes renommés ou des hommes politiques affirment leur satisfaction de vivre dans leur « panelák ». En 2009, c'est dans son appartement d'un « panelák » pragois que le Premier ministre de l'époque, Jan Fischer, a reçu un coup de téléphone du président américain Barack Obama. J. Fischer avait refusé de s'installer dans la villa Kramář, résidence néo-baroque des chefs de gouvernement tchèques située dans le quartier du Château de Prague. Il s’en était justifié ainsi : « Je veux rester chez moi dans ma cité où j'ai tout ce qu'il me faut et où je m'entends bien avec les gens. De mon dernier étage, j'ai en plus une très belle vue sur Prague ».

En 2003, les propos du président tchèque alors en exercice Václav Klaus allaient dans le même sens : « Nos enfants sont nés là-bas et ils avaient assez d'espace pour jouer, à la différence de moi quand j'étais enfant, sur la place de Tyl [à proximité du centre-ville de la capitale]. Que leur conception ait été d'inspiration socialiste, que les appartements aient été minuscules[5], que les ‘paneláky’ aient pu laisser à désirer d’un point de vue esthétique, c'est un autre débat ».

Point de vue

Ensemble de « paneláky » récemment rénovés dans le quartier de Bystrc, à Brno (août 2014).

© Zuzana Loubet del Bayle

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En effet, nombre de ces cités offrent aujourd'hui un cadre de vie agréable. Elles baignent souvent dans la verdure, ce qui n'est pas forcément le cas des logements construits après 1989 où le coût de l'espace à la périphérie des villes est devenu plus cher. Pour les familles avec enfants, les « paneláky » représentent un excellent rapport qualité/prix : pour le coût d'un deux-pièces construit après 1989, on peut  aujourd'hui s'acheter un trois-pièces dans un « panelák ». Le stationnement constitue maintenant le seul vrai bémol. Dans les années 1970, un Pragois sur trois possédait une voiture. Aujourd’hui, on compte deux voitures par habitant. Les « camarades communistes » n'ayant pas anticipé cette évolution, les automobilistes doivent désormais se battre pour obtenir une place de stationnement. Ceux qui prennent les transports en commun s’en sortent mieux : des efforts ont été faits pour prolonger les lignes de tramway ou mettre en place des lignes de bus desservant les cités autrefois éloignées des transports.

Vers une réhabilitation des « paneláky » ?

Après 1989, de nombreux Tchèques ont voulu rompre avec la monotonie des « paneláky ». Certains sont partis s'installer dans le centre des villes, d'autres ont voulu faire l'acquisition d'une maison individuelle. Après les décennies de communisme marquées aux périphéries des  villes par les cités de « paneláky », la périurbanisation a triomphé, sur le modèle des villes de l'Europe occidentale. En quelques années, les périphéries des grands centres urbains ont vu naître des villes-satellites[6] qui, aujourd'hui, souffrent cependant des mêmes maux que les « paneláky » il y a quarante ans : manque d'infrastructures et de services. L'architecte Ladislav Lábus rappelle néanmoins que cette mode pourrait changer : « Le calme ou les points de vue sur la nature ou sur la ville peuvent devenir des atouts des cités. Il n'y a pas longtemps, le centre-ville n'attirait que les personnes âgées, les artistes et les étudiants. Aujourd'hui, habiter au centre-ville est redevenu à la mode, alors que les cités de ‘paneláky’ sont boudées. Mais, dans quelques années, cette tendance peut s'inverser ».

Et en effet, au début de 2014, les statistiques semblaient bien confirmer un changement d’attitude à l’égard de ces grands ensembles. On peut même aller jusqu’à admettre que certaines de ces cités sont de véritables réussites architecturales. Tel est le cas de la cité de Lesná, située en banlieue de Brno. Son caractère exceptionnel vient d'être reconnu par l'Institut national du patrimoine qui souhaite lui attribuer le label de monument national. Même si la relation que les Tchèques entretiennent avec les « paneláky » montre la complexité de l'héritage socialiste en matière de logement, ce type d’habitation semble loin d’appartenir au passé.

Notes
[1] À l'époque, cette ville s'appelait Gottwaldov, du nom du premier Président communiste Klement Gottwald.
[2] Au début du XXe siècle, Tomáš Baťa a séjourné aux États-Unis où il a découvert les chaînes de production dans les usines Ford. De retour en Tchécoslovaquie, il a appliqué ce procédé dans ses propres usines pour la fabrication de chaussures. Fasciné par les nouvelles technologies, il fut le premier à se lancer, dès les années 1940, dans la fabrication de logements faits de panneaux préfabriqués.
[3] Voir Anne Olivier, « Stratégies d’appropriation du logement à Brno : vers une différenciation sociale et spatiale des quartiers », Cahiers du CEFRES, n° 11, janvier 2012.
[4] Les « paneláky » regroupés en « sídliště » se trouvent uniquement à la périphérie des villes. Par contre, on peut trouver des « paneláky » isolés même dans certains centres-villes.
[5] Ceci est à relativiser, surtout si on connaît la taille des logements franciliens. En République tchèque, la superficie moyenne d'un trois-pièces des années 1970 était de 74 m2.
[6] Les Tchèques utilisent le terme de « ville-satellite » pour désigner les nouvelles habitations qui se développent à la périphérie des grandes villes. En France, on utilise plutôt le terme de « cité-dortoir » pour désigner les communes dépourvues d’activités économiques qui dépendent complètement de la grande ville voisine. Voir Zuzana Loubet del Bayle, « La suburbanisation en République tchèque : besoin de nature ou effet de mode ? », Regard sur l’Est,  1er novembre 2010.

* Professeur d’histoire-géographie au lycée Paul Langevin de Suresnes, chargée de cours à l’INALCO et membre de la rédaction du site Regard sur l’Est

Pour citer cet article : Zuzana Loubet del Bayle, « Logement collectif en République tchèque. Une nouvelle vie pour les ‘paneláky’ », P@ges Europe, 24 septembre 2014 - La Documentation française - DILA

 

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