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Pologne. La révolution du gaz de schiste aura-t-elle lieu ? par Céline Bayou

[Pologne. La révolution du gaz de schiste aura-t-elle lieu ? par Céline Bayou], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Puits exploratoire de gaz de schiste situé dans le village de Grzebowilk, dans l’est de la Pologne.
Photo : Janek Skarzynski / AFP

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Mis à jour le 22/10/2014

Introduction

Souvent encline à faire bouger les lignes au sein de l’Union européenne, la Pologne résiste depuis des années aux injonctions communautaires en matière de lutte contre le changement climatique, parce qu’elle les juge incompatibles avec les impératifs de son propre développement. Alors, quand elle a découvert que son territoire était généreusement doté en gaz de schiste, elle n’a pas hésité à se lancer dans l’exploration : cette manne pourrait lui permettre d’améliorer son bilan carbone sans renoncer à son développement industriel, et de réduire sa dépendance vis-à-vis des livraisons de gaz russe. Quitte à se démarquer, une fois encore, d’une Union européenne beaucoup plus timorée. Pourtant, la révolution polonaise du gaz de schiste est loin d’être faite.


Pologne. La révolution du gaz de schiste aura-t-elle lieu ?

Céline Bayou*

Encouragée d’abord par des évaluations mirobolantes de ses réserves, la Pologne a décidé d’explorer l’option du gaz de schiste, cette ressource énergétique se parant à ses yeux de diverses vertus : alors que le pays est l’un des rares en Europe à poursuivre son développement industriel, il se heurte aux exigences climatiques de l’Union européenne (UE), incompatibles avec le maintien d’un parc énergétique en grande partie basé sur le charbon. Le sous-sol polonais regorge de cette ressource honnie des pourfendeurs d’émissions de gaz à effet de serre (GES) qui alimente la plupart des centrales électriques du pays. Dans une optique de mise en conformité avec le droit communautaire, le gaz de schiste apparaît dès lors comme un outil de réduction de la part du charbon dans le mix énergétique polonais. Mais l’intérêt de cet hydrocarbure non conventionnel ne s’arrête pas là : il pourrait aussi faciliter la baisse de la dépendance vis-à-vis des importations de gaz russe, objectif essentiel à l’heure où l’Europe tout entière cherche des moyens de diversifier ses fournisseurs. Enfin, la révolution du gaz de schiste est pour le moment celle des États-Unis. Pour ce pays fortement atlantiste qu’est la Pologne, ce petit air américain est presque perçu comme un gage de modernité. En jouant les pionnières du gaz de schiste, la Pologne, qui n’a jamais caché ses désaccords avec certaines décisions comminatoires de Bruxelles, se verrait bien en élève modèle mais aussi avant-gardiste.

Un mix énergétique peu compatible avec l’air du temps

Les autorités polonaises sont conscientes que le mix énergétique du pays est loin d’être satisfaisant : 84 % de la production d’électricité provient du charbon, 70 % du gaz consommé est importé et 80 % de ces importations viennent de Russie, tandis que le pétrole brut consommé est importé dans sa quasi-totalité(1). Sachant que les estimations réalisées font état de réserves de charbon allant jusqu’à 600 ans, d’aucuns jugent qu’il est peu probable que le mix soit bouleversé avant longtemps. On constate pourtant que les importations de charbon ne cessent d’augmenter (en 2012, la Pologne a produit 90 millions de tonnes de charbon et en a importé 9 millions) et que l’ouverture de nouvelles mines sur le territoire se heurte de plus en plus souvent à l’opposition de la population, elle-même prise dans une posture apparemment contradictoire : réticente au lancement de ces nouvelles exploitations, elle s’insurge aussi contre la fermeture des mines, au nom de la sauvegarde des emplois.

Compte tenu de son profil énergétique et industriel, la Pologne s’estime étranglée par les exigences climatiques de l’UE et Varsovie a adopté une attitude intransigeante, refusant le durcissement de la politique communautaire qui fait peser sur le pays une charge jugée disproportionnée. Non que la Pologne s’affiche climato-sceptique, mais parce qu’elle juge que la politique prônée par Bruxelles n’est pas la plus efficace : Varsovie doute en effet de la logique européenne aux termes de laquelle seule une énergie chère peut permettre de réduire la consommation. Ce pays serait le contre-exemple de cette idéologie puisqu’il est parvenu en vingt-cinq ans à réduire ses émissions de GES de 30 % tout en faisant tripler son PIB(2). Si elle s’obstine dans cette voie, l’UE continuera de perdre en compétitivité et doublera son échec en contribuant finalement à la dégradation du climat une fois que ses usines se seront expatriées vers des destinations pour lesquelles les normes environnementales sont bien plus laxistes.

C’est à partir de ces constats notamment que le gouvernement polonais a adopté, en novembre 2009, un document d’orientation pour la politique énergétique jusqu’en 2030. Il s’agit à la fois d’assurer la sécurité des approvisionnements, d’améliorer l’efficacité énergétique, de réduire l’impact environnemental de l’industrie énergétique, de diversifier le mix énergétique – notamment en introduisant le nucléaire –, de favoriser les énergies renouvelables (EnR, elles participent actuellement à 11 % de la consommation d’énergie) et de développer les marchés de l’énergie. Dans cette optique, les autorités polonaises se réfèrent ouvertement au modèle que constituent les États-Unis où la révolution des gaz de schiste favorise une réindustrialisation combinée à une diminution sensible des émissions de GES, des centrales au gaz s’étant substituées aux anciennes centrales au charbon. Omettant le risque environnemental induit par l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels, la Pologne présente donc l’option du gaz de schiste comme sa contribution à la politique climatique, parallèlement à un développement du nucléaire et des EnR.

Explorer, évaluer… exploiter ?

Évaluées en 2011 par l’EIA (Energy Information Administration)(3) à quelque 5 300 milliards de m3, les réserves polonaises en gaz de schiste ont depuis été revues à la baisse par cette même agence américaine, qui évoque désormais des montants entre 350 et 770 milliards de m3. Sachant que la consommation annuelle de gaz se situe à 16 milliards de m3, l’estimation basse assurerait au pays une autonomie théorique en gaz de plus de 20 ans, toutes choses égales par ailleurs. Or, le mix énergétique est déjà en passe d’être modifié avec, notamment, la mise en service fin 2014, du terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) de Świnoujście (nord-ouest du pays), doté d’une capacité initiale de 5 milliards de m3 de gaz qatari par an(4).

Même surévaluée, cette manne ne doit pas être négligée, jugent les autorités polonaises. La phase exploratoire, autorisée en Pologne comme en Lituanie ou en Ukraine(5) voisines, ne l’est pas en Allemagne ou en République tchèque, qui ont adopté des moratoires sur la fracturation hydraulique. C’est ce que soulignait, à l’automne 2014, le ministre de l’Environnement, Maciej Grabowski, notant que la Pologne se positionnait même en tête pour l’exploration du gaz de schiste en Europe.

Pourtant, l’Organisation polonaise des industries d’exploitation et de production (OPPPW) dénonce le fait qu’un an soit nécessaire en Pologne pour obtenir un permis d’explorer contre… 45 jours en Pennsylvanie. De fait, depuis 2011, les forages se sont multipliés pour préciser l’ampleur des réserves : on compte 65 puits exploratoires disséminés sur le territoire et les autorités ont accordé 82 concessions pour la prospection d’hydrocarbures non conventionnels. Mais le ministre de l’Environnement estime que, pour établir une cartographie précise des ressources, les opérateurs devraient forer rapidement près de 350 puits. Il s’agit donc d’accélérer le processus, en maintenant le soutien financier des autorités et en poursuivant l’effort de simplification des procédures.

Gisements de gaz de schiste en ¨Pologne

Évaluation des gisements de gaz de schiste en Pologne.

© DILA 2014 à partir des données du Polish Institute of Geology

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Les entreprises polonaises et internationales se plaignent en effet de rencontrer à la fois des problèmes de financement, de techniques et de législation. C’est ainsi que la Pologne a vu peu à peu nombre de compagnies étrangères, d’ExxonMobil à Marathon Oil en passant par ENI, abandonner le terrain et dénoncer tout à la fois les coûts trop onéreux d’exploration, un sol moins praticable qu’envisagé et un code minier archaïque aux termes duquel l’État reste propriétaire et responsable des terrains(6). Pour le moment, les forages n’ont permis d’identifier aucun gisement commercialement viable et les conditions géologiques se révèlent moins favorables que prévu, notamment parce que les gisements sont souvent situés à environ 4 000 m de profondeur. Aucun permis d’extraction n’a encore été délivré.

Fronde polonaise versus prudence communautaire

D’après Varsovie, c’est surtout l’UE qui a accumulé un retard préjudiciable en matière de recherche sur les hydrocarbures non conventionnels. Les autorités polonaises appellent d’ailleurs de leurs vœux la publication par la Commission européenne d’un rapport qui serait réalisé à partir de l’expérience de quelques sites européens, portant sur tous les aspects environnementaux de la prospection. Il s’agit pour la Pologne de contrer Bruxelles qui lui reproche de ne pas respecter le principe de précaution.

En juin 2014, la Commission a ainsi lancé une procédure contre la Pologne pour dénoncer l’amendement apporté à son dispositif législatif en vue d’autoriser les forages au-delà de 5 000 m sans procéder préalablement à des études d’impact environnemental, ce qui constitue une infraction à la Directive européenne sur ce sujet(7). Varsovie a eu beau arguer du fait qu’un autre amendement à sa législation, adopté en juin 2013, limite les forages dans les zones « sensibles » – comme celles relevant de Natura 2000 – à un maximum de 1 000 m, Bruxelles a rétorqué que la plupart des gisements polonais sont situés au-delà de cette profondeur… et sans doute hors de ces zones. Varsovie a toutefois gagné une manche avec le renoncement, le 12 mars 2014, par le Parlement européen à imposer la soumission systématique des explorations et exploitations de gaz de schiste à des études d’impact environnemental. Du fait de l’opposition du Danemark, de la Pologne, de la Roumanie et du Royaume-Uni, les pays qui le souhaitent peuvent donc désormais se passer de ces études et gagner un temps précieux.

Cette passe d’armes confuse n’est pas la première. Certains avaient d’ailleurs vu la directive européenne du 10 octobre 2013 renforçant les restrictions sur l’exploration du gaz de schiste comme une conséquence directe du rapport publié en 2011 par l’EIA qui avait provoqué une véritable ruée des énergéticiens internationaux vers les rives polonaises de la Baltique et la région de Lublin et convaincu le gouvernement polonais de l’intérêt d’explorer cette option(8). Depuis, les députés polonais n’ont de cesse de contrer les réglementations du Parlement européen qui visent à entraver le développement du gaz de schiste et l’implantation des géants américains sur le territoire européen. De son côté, la Cour de justice de l’Union européenne n’a pas hésité à mettre en doute la légalité de certaines licences d’exploitation accordées par les autorités polonaises sans appel d’offres. D’autres exemples pourraient être cités.

Varsovie prétend veiller scrupuleusement à la conformité de ses actions avec le cadre européen. Si elle peine à respecter les normes européennes en matière d’émission de GES, la Pologne a en effet adopté une attitude légaliste, préférant œuvrer à modifier le cadre que l’ignorer. Il en va de même en matière de gaz de schiste : les autorités polonaises souhaitent que l’UE ne leur mette pas de bâton dans les roues mais lorsqu’en janvier 2014, la Commission a présenté ses recommandations en la matière, la Pologne s’est adaptée, modifiant en un temps record sa législation minière, qu’il s’agisse d’octroi de concessions ou de renforcement de la surveillance des concessions et des mines.

Une affaire intérieure ?

Des sondages réalisés auprès de la population en 2013 montraient que 73 % des personnes interrogées étaient favorables à l’exploitation du gaz de schiste, score impressionnant si on le compare aux moyennes obtenues dans le reste du monde. Les arguments en faveur de cette ressource touchent généralement à l’indépendance du pays, à sa participation à la lutte contre le changement climatique et à la transition énergétique.

Pourtant, d’autres voix tentent de se faire entendre. Mais elles sont à la peine. Le combat du petit village de Zurawlow, dans l’est du pays, a été médiatisé grâce au documentaire de Lech Kowalski, Holy Field Holy War, qui montre la résistance, 400 jours durant, de paysans parvenus à faire plier Chevron, forcé de renoncer aux forages prévus et de se retirer du site en juillet 2014. Ailleurs, des militants anti-gaz de schiste essaient de s’organiser mais leurs rangs seraient trop dispersés pour générer une véritable dynamique. Si certains parviennent ici à forcer une compagnie à renoncer, là une autre à s’engager à acheter l’eau qu’elle va utiliser plutôt que de la pomper directement dans les réserves locales, le manque de moyens et d’expérience entrave les actions. Surtout, certaines ONG écologistes sont elles-mêmes quelque peu gênées dans leur combat par leur opposition simultanée au charbon ou au nucléaire. Les organisations ont du mal à se fédérer parce que leurs positions sont parfois inconciliables(9).

Il faut ajouter à cela le clivage géopolitique qui se greffe sur le débat énergétique en Pologne. Prendre position pour ou contre le gaz de schiste ne relève pas, en effet, du seul combat environnemental. Il s’agit tout autant de se positionner dans un jeu d’alliances au centre duquel États-Unis et Russie, voire Allemagne, ont leur rôle. En 2012, l’ONG Food and Water Europe a ainsi accusé l’auteur polonais d’un rapport sur le gaz de schiste rendu au Parlement européen d’utiliser une rhétorique de Guerre froide pour défendre cette ressource : rédigé par le député Bogusław Sonik (PPE), ce rapport relativisait les risques environnementaux potentiellement induits par le gaz de schiste, tout en dénonçant l’influence de l’entreprise russe Gazprom sur certains leaders européens et organisations environnementales afin de répandre un discours anti-hydrocarbures non conventionnels. Les promoteurs du gaz de schiste dénoncent en effet fréquemment des manipulations russes. Anders Fogh Rasmussen, l’ancien Secrétaire général de l’Otan, aurait lui-même affirmé que Moscou soutiendrait des mouvements d’opposition au gaz de schiste en Europe(10) pour des raisons qui ont surtout à voir avec la prédominance du gaz russe dans le mix énergétique européen. De l’autre côté, certains pourfendent l’assujettissement des pro-gaz de schiste à l’Oncle Sam.

Or, l’exploration voire l’exploitation du gaz de schiste dépend, comme le reste de la politique énergétique dans l’UE, de choix nationaux et non communautaires. Bien consciente du levier que ces approches éparpillées offrent notamment à une Russie qui privilégie le dialogue bilatéral à celui la reliant à Bruxelles, c’est bien la Pologne qui, par la voix de son ex-Premier ministre désormais président du Conseil européen, Donald Tusk, a proposé en avril 2014 la création d’une Union énergétique européenne. Il évoquait alors la nécessité d’une véritable « solidarité gazière » pour contrer de potentielles crises, notamment par une politique commune d’achats. Mais il prônait également la prise en charge par l’UE de 75 % du coût de construction de nouvelles infrastructures énergétiques au sein de l’Union, dans le cadre du mécanisme pour l’interconnexion.

Notes
(1) Krzysztof Bolesta (conseiller principal du ministre polonais de l’Environnement en matière d’énergie et de climat), « Politique énergétique de la Pologne – Les défis du mix énergétique actuel », Séminaire organisé par Sciences Po – CERI et EDF R&D, Paris, 9 septembre 2014.
(2) Romain Su, « Pologne : Un bilan de la conférence climatique COP 19 », Regard sur l’Est, 15 janvier 2014.
(3) « World Shale Gas Resources : An Initial Assessment of 14 Regions Outside the United States »,U. S. Energy Information Administration, Washington, avril 2011.
(4) « Shale gas in Poland – From exploration to exploitation », Euractiv, 12 septembre 2014.
(5) Sébastien Gobert, « Ukraine. Le gaz de schiste, une affaire de famille », P@ges Europe, 3 septembre 2013.
(6) Stéphanie Petit, « Le gaz de schiste en Europe », Carto, n° 23, mai-juin 2014.
(7) « Poland on road to EU court over shale gas defiance », Euractiv, 30 juillet 2014.
(8) Agnieszka Joanna Stolarczyk, « Polish gas shale : between Russian dependency and US predominance ? ».
(9) Sylvain Lapoix, « En Pologne, les opposants au gaz de schiste s’organisent », Reporterre, 16 novembre 2013.
(10) Michael Lambert, « Les rangs des militants anti-gaz de schiste largement infiltrés par les agents russes », Atlantico, 23 juin 2014.

* Analyste-rédactrice à la Documentation française.

Pour citer cet article : Céline Bayou, « Pologne. La révolution du gaz de schiste aura-t-elle lieu ? », P@ges Europe, 22 octobre 2014 - La Documentation française © DILA

 

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