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[Extrême droite en Suède. Les raisons d’un succès électoral, par Cyril Coulet], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Jimmie Ǻkesson, le leader du parti d'extrême droite les Démocrates de Suède.
Odd Andersen / AFP

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Mis à jour le 29/10/2014


Extrême droite en Suède. Les raisons d’un succès électoral

Cyril Coulet*

Le 14 septembre 2014 se sont déroulées en Suède des élections générales qui portaient sur l’ensemble des assemblées élues : le Parlement (Riksdag), les départements (landsting) et les municipalités (kommun). Ce scrutin a été marqué par la performance de la formation d’extrême droite appelée Démocrates de Suède (Sverigedemokraterna, SD). Au niveau national, ce parti a presque atteint 13 % des voix, enregistrant la plus forte progression des formations politiques avec un gain supérieur à 7 points d’écart par rapport aux élections de 2010. Ce score a non seulement permis à l’extrême droite de se maintenir au Parlement, mais même de dépasser la barre des 10 %, pour la première fois de l’histoire politique du pays. Fort de ce succès national, le parti a obtenu la désignation de l’un de ses membres, Björn Söder, au poste de vice-président du Parlement avec le plus faible nombre de voix jamais enregistré – 52 sur 344 –(1). Ce résultat n’en a pas moins été un succès pour le candidat des Démocrates de Suède qui a réussi à capter 6 voix supplémentaires en dehors de son groupe parlementaire. Le parti peut donc désormais aspirer à se positionner en pivot de la vie politique, entre les deux coalitions partisanes minoritaires : la coalition rouge-verte (sociaux-démocrates, parti de gauche, écologistes) et l’Alliance pour la Suède (modérés, libéraux, chrétiens-démocrates et centristes).

Mais la dynamique nationale a également profité à ce parti au niveau local. Les Démocrates de Suède ont présenté des listes dans l’ensemble des communes du pays et bénéficié de près de 9 % des suffrages, alors qu’ils n’en avaient obtenu que 4,9 % en 2010. L’augmentation du nombre des cellules du parti sur le terrain, passées de 80 en 2010 à 140 en 2014, a accru la capacité de pénétration du tissu local par les Démocrates de Suède. Ceux-ci ont également pu s’appuyer sur une base de militants dont le nombre a plus que doublé, passant de 5 000 à 12 000 membres au cours de la même période. En recueillant plus de 20 % des suffrages dans certaines communes, les Démocrates de Suède confortent leur implantation territoriale, notamment en Scanie (sud du pays) ainsi qu’au Västra Götaland ou au Värmland (Sud-Ouest, voir carte). Des bastions territoriaux semblent ainsi se dessiner, excluant les grandes métropoles : Stockholm, Göteborg et Malmö. L’extrême droite est désormais représentée dans les conseils municipaux de 284 communes sur les 290 que compte la Suède. L’ancrage territorial est également accentué par les gains obtenus dans les assemblées départementales : les Démocrates de Suède y ont recueilli 12,86 % des suffrages, contre 5,70 % seulement en 2010.

Les comtés en Suède

Les comtés en Suède.

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En outre, forte de 1 457 mandats au niveau local, l’extrême droite est désormais en mesure de faciliter la professionnalisation politique de ses militants. La tâche sera ardue sans doute, comme en témoigne l’exclusion par le parti de 18 candidats qui avaient tenu des propos racistes et haineux sur internet au cours de la campagne(2). Quoi qu’il en soit, ces gains électoraux révèlent une mutation du parti, impulsée par son dirigeant, Jimmie Åkesson. Elle a contribué à l’élargissement de son électorat traditionnel qui concourt à la recomposition du système politique suédois.

Le succès de la stratégie conduite par Jimmie Åkesson

Le parti des Démocrates de Suède a été fondé en 1988 pour remplacer le Parti de la Suède (Sverigepartiet, SvP) qui était lui-même une émanation du Parti suédois du progrès (Framstegspartiet) et du mouvement Conserver la Suède suédoise. Il plonge directement ses racines dans les mouvements d’extrême droite et n’a renoncé à la doctrine nazie qu’en 1999(3). Ce n’est qu’avec l’accession de Jimmie Åkesson à la tête du parti en 2005 que s’est opérée sa mue en formation populiste de droite, sur le modèle du Parti du peuple danois. Le jeune leader (il est né en 1979) a en effet d’emblée engagé les Démocrates de Suède dans une vaste opération de renouvellement, en écartant systématiquement ses éléments les plus extrêmes. Il a également cherché à policer la rhétorique du parti, sans remettre en question ses thématiques traditionnelles. S’estimant désormais respectable, J. Åkesson a ainsi déclaré en 2004 à l’occasion d’une émission télévisée que « la politique des Démocrates de Suède n’a jamais été raciste ».

Le parti n’a pourtant de cesse de dénoncer le multiculturalisme et de cultiver l’islamophobie. « Il y a une différence majeure entre l’islam et le christianisme, dans la mesure où l’islam n’est pas qu’une religion mais une idéologie politique où les textes religieux règlent en principe chaque détail de la vie des personnes ; ce qui est vraiment très difficile à concilier avec la société suédoise », a ainsi affirmé le leader des Démocrates de Suède sur le plateau de l’émission télévisée Debatt le 16 septembre 2010. Cette même année, le parti a financé un clip de campagne mettant en scène une course à l’aide sociale entre une femme âgée en déambulateur et d’autres portant la burqa et poussant des landaus. Censuré par la télévisée suédoise, ce clip illustre parfaitement la posture idéologique des Démocrates de Suède qui continuent de présenter les personnes d’origine étrangère sous l’angle d’une irréductible différence menaçant la cohésion de la société. Jimmie Åkesson a d’ailleurs déclaré en 2011 que « la suédité ne peut pas être une identité commune à laquelle chacun peut accéder. Je ne peux pas être albanais, ni aborigène ou chinois »(4).

Dès lors, ce genre de formules révélant à quel point l’intégration des personnes d’origine étrangère semble illusoire pour le leader des Démocrates de Suède, l’exclusion des militants les plus radicaux fait surtout office de mesure cosmétique destinée à dissimuler la continuité idéologique du parti. Plus que la manifestation d’un virage au sein de cette formation, elle apparaît surtout comme un moyen permettant à J. Åkesson d’affiner son image de modéré dénonçant les extrémistes qui déshonoreraient son parti.

Les évolutions de l’électorat d’extrême droite

Dans une certains mesure, les résultats obtenus aux dernières élections donnent un coup d’accélérateur à la transformation du paysage politique suédois. En effet, la forte progression de l’extrême droite est en partie liée à l’érosion du pouvoir qui a affecté l’Alliance pour la Suède (au pouvoir depuis 2006), et particulièrement les Modérés qui ont perdu 6,74 points par rapport à 2010. Une enquête conduite par la chaîne publique suédoise SVT en collaboration avec l’université de Stockholm, celle de Göteborg et l’École royale polytechnique le jour des élections fait toutefois ressortir que les gains électoraux des Démocrates de Suède proviennent certes à 29 % des Modérés mais aussi à 16 % des sociaux démocrates (voir graphique 1). Ce mouvement traduit le fait que l’extrême droite se montre donc capable de détourner une partie de l’électorat populaire des sociaux-démocrates, tout en élargissant sa base électorale à une fraction de l’électorat de la droite traditionnelle.

Graphique 1 Origine des suffrages exprimés en faveur des Démocrates de Suède

Origine des suffrages exprimés en faveur des Démocrates de Suède (en %)

Source : VALU(5) - septembre 2014

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Pour progresser ainsi lors des élections, l’extrême droite a en effet dû diversifier son électorat, ce dont témoigne clairement l’enquête d’opinion citée. Ces données mériteraient toutefois d’être complétées par des études plus fines. On peut citer notamment le programme de recherche sur les élections conduit par le département de Sciences politiques de l’université de Göteborg.

Le premier enseignement que l’on peut en tirer concerne l’âge des électeurs du SD. Traditionnellement, le cœur de l’électorat des Démocrates de Suède est constitué par des hommes de moins de 30 ans, puisque 16 % d’entre eux expriment leur sympathie pour l’extrême droite. Les hommes âgés entre 50 et 64 ans et ceux âgés de 65 ans et plus représentent ensuite les deux groupes les plus enclins à soutenir l’extrême droite, avec respectivement 12 % et 10 % d’opinons favorables(6). Or, il semblerait que cette situation ait partiellement évolué à l’occasion des dernières élections : les résultats enregistrés par l’extrême droite auprès des 22-30 ans et des 31-64 ans montrent que son électorat tend à s'ancrer dans les différentes tranches d’âge (voir graphique 2). 

Graphique 2 Évolution de l'électorat SD par âge

Évolution de l’électorat SD par âge.

Source : VALU - septembre 2014

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De même, on a assisté lors de ce scrutin à une évolution du comportement électoral par genre (graphique 3) : si la dynamique électorale en faveur des Démocrates de Suède reste plus soutenue chez les hommes que chez les femmes et si la prédominance de l’électorat masculin en faveur du SD s’est révélée encore plus marquée lors des élections de septembre 2014, toutefois les gains électoraux constatés l’ont été tant auprès des femmes que des hommes, ce qui révèle le succès de la politique offensive conduite par la direction du parti. De la même manière, le vote SD progresse au sein de l’électorat quel que soit le niveau de formation, même si la prédominance des personnes ayant un faible niveau de qualification reste toujours aussi manifeste (graphique 4).

Graphique 4 - Évolution de l’électorat SD par niveau d’instruction

Évolution de l’électorat SD par niveau d’instruction.

Source : VALU - septembre 2014

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Graphique 3 Évolution de l'électorat SD par genre

Évolution de l’électorat SD par genre.

Source : VALU - septembre 2014

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Les préoccupations de l’électorat suédois

Lors de la campagne électorale qui a précédé le vote, les Démocrates de Suède ont largement agité le spectre d’un danger lié à la présence massive d’immigrés sur le territoire suédois. Cette médiatisation d’une thématique nouvelle leur a été très profitable.

Certes, depuis le début des années 2000, la proportion de résidents d’origine suédoise nés en Suède de deux parents suédois est en diminution constante. Mais elle reste largement dominante (72 % en 2013). Sous cet angle, la Suède apparaît donc bien comme une société de plus en plus hétérogène mais dont la diversité reste toute relative.

Il est curieux d’ailleurs de constater que cette thématique de campagne a pu profiter aux Démocrates de Suède : en effet, 44 % des Suédois se prononçaient en faveur d’une diminution du nombre de réfugiés en 2013. Ils étaient toutefois 65 % à le faire en 1992(7). Et même si l’immigration en provenance du Proche et du Moyen-Orient ou de l’Asie est importante, pour le moment, les principaux flux migratoires vers la Suède proviennent de l’espace nordique, culturellement proche (notamment de Norvège, du Danemark et de Finlande)(8).

Mais, parmi les électeurs, ceux qui affichent leurs inquiétudes face à ces évolutions sont particulièrement radicaux et placent la question migratoire en tête de leurs préoccupations. L’électorat des Démocrates de Suède est le plus radical sur les questions d’immigration et d’intégration et son positionnement diffère très significativement de celui des autres partis sur ces sujets(9) : ainsi, 88 % des électeurs des Démocrates de Suède affirment que l’immigration constitue une menace pour la culture et les valeurs suédoises, contre 37 % au niveau national. De même, 21 % seulement d’entre eux se déclarent prêts à rejoindre une organisation combattant le racisme et le rejet des étrangers, contre 45 % pour l’ensemble de la population suédoise. L’extrême droite se montre ainsi prompte à exploiter les conflits de valeurs que la diversité naissante de la population est susceptible de produire dans l’espace public réel ou virtuel.

Mais il est clair que la force d’attraction du parti d’extrême droite tient également à sa capacité à dépasser la seule thématique de l’immigration pour aborder d’autres questions de société. L’accompagnement du grand âge et la défense des retraités, notamment, ont été largement abordés par le SD au cours de la campagne, au point d’en faire l’une des thématiques phares de sa campagne.

Les Démocrates de Suède sont toutefois confrontés à une grande inconnue depuis que J. Åkesson a publié une lettre ouverte sur son profil Facebook, le 17 octobre 2014. Il y annonce être en arrêt maladie en raison d’un burn-out qui l’amène à se retirer provisoirement de la scène publique. Outre la fatigue physique liée à la conduite de la campagne électorale, Jimmie Åkesson évoque l’opposition constante de ses adversaires politiques, les campagnes médiatiques à l’encontre de son parti ainsi que la haine excessive des extrémistes pour justifier son retrait.

Lors d’une émission télévisée diffusée en février 2014, le jeune leader avait déclaré : « Je suis devenu plus introverti et je sens que je me repose peu sur mon environnement parce que l’on ne sait jamais si ton meilleur ami aujourd’hui ne sera pas ton ennemi demain. »(10). L’intérim de direction qui vient de débuter pourrait s’étendre jusqu’aux élections de 2018. Une période suffisamment longue pour déstabiliser la formation politique des Démocrates de Suède qui reste tributaire de la personnalité de son dirigeant charismatique ; suffisamment longue aussi pour savoir si Mattias Karlsson, l’idéologue principal du parti et nouveau président par intérim, est un ami digne de confiance pour Jimmie Åkesson.

Notes
(1) Les usages politiques suédois veulent que le parti arrivé en troisième position aux élections dispose de l’un des deux postes de vice-président du Parlement.
(2) « 18 SD-politiker tvingas bort », Svenska Dagbladet, 18 septembre 2014.
(3) Jens Rydgren. & Patrick Ruth., « Voting for Political Right in Swedish Municipalities : Social Marginality and Ethnic Competition? », Scandinavian Political Studies, Vol. 34, n° 3, 2011, p. 205.
(4) Interview dans le quotidien Dagen, 17 mars 2011.
(5) Vallokalundersökning, sondage conduit à la sortie des urnes par SVT en lien avec l’Université de Göteborg et l’Ecole royale polytechnique.
(6) Per Oleskog Tryggvason & Henrik Oscarsson, « Utvecklingen av partisympatier 2001-2013 : Sverigedemokraterna, Rapport 2014:06 », Valforskningsprogrammet Statsvetenskapliga institutionen Göteborgs Universitet, Göteborg, p. 10.
(7) Linn Sandberg och Marie Demker, « Starkare oro för främlingsfientlighet än för invandring », Mittfåra och marginal, n° 61, Göteborgs Universitet, Göteborg, 2014, p. 72.
(8) Voir notamment Cyril Coulet, « Le modèle suédois à l'épreuve », Questions internationales, n° 71, janvier-février 2015, à paraître.
(9) Op. Cit. note 4, p. 76.
(10) « Inte första gången Åkesson talar om psykisk press », Svenska Dagbladet, 17 octobre 2014.

* Spécialiste des pays nordiques, anciennement chercheur à l’Institut suédois de relations internationales (Utrikespolitiska Institutet).

Pour citer cet article : Cyril Coulet, « Extrême droite en Suède. Les raisons d’un succès électoral », P@ges Europe, 29 octobre 2014 - La Documentation française © DILA

 

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