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[Balkans. Mythes et réalités du radicalisme islamique, par Renaud Dorlhiac], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Mosquée à Pristina - 2013.
Photo : Bujar I Gashi © Wikimedia Commons

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Mis à jour le 03/12/2014


Balkans. Mythes et réalités du radicalisme islamique

Renaud Dorlhiac*

Alors que les guerres d'Afghanistan, d'Irak et de Tchétchénie n'avaient mobilisé qu'une poignée de combattants, le plus souvent radicalisés durant le conflit en Bosnie-Herzégovine (1992-1995), la Syrie et l'Irak jouent un rôle de catalyseurs d'une tout autre ampleur, au point que la région est parfois présentée comme la seconde pourvoyeuse de combattants étrangers par rapport à sa population totale.

Leur nombre est évalué à un millier, les plus gros contingents provenant respectivement de Bosnie-Herzégovine, du Kosovo et du Sandjak (principalement serbe)(1). La Macédoine, l'Albanie, le Monténégro et la Slovénie sont également touchés, à des degrés moindres, tandis que la Croatie n’est, à l’heure actuelle, qu’une voie de transit. Mais cet engagement n'est pas seulement quantitatif, comme tendraient à le montrer les dizaines de morts au combat ou lors d'attentats. Il est aussi qualitatif si l'on en croit la présence de Bosniaques parmi les dirigeants de l'État Islamique ou proches de la direction du Front al-Nusra. De surcroît, l’irruption dans l’espace public des questions liées au radicalisme islamique, avec les réactions et les débats qu’elles occasionnent, est un facteur commun à l'ensemble des Balkans. La médiatisation des combats, augmentée des rubriques nécrologiques, alimente les réseaux sociaux et  suscite des prises de positions par voie de presse ou de déclarations des dirigeants politiques. Alors que ce phénomène a longtemps été tu ou minimisé, sa diffusion continue dans la sphère publique invite à s’interroger sur sa nature comme sur la réaction d’autorités confrontées à des défis nouveaux.

La nature du radicalisme islamique dans les Balkans

L’apparition d'un fondamentalisme islamique dans les Balkans est généralement imputée à des acteurs externes à la région, à la faveur de l’éclatement de la Fédération yougoslave(2). De par sa durée et l'émotion suscitée dans le monde musulman, le conflit en Bosnie-Herzégovine occupe, dans ces considérations, une place singulière (à la différence de celui du Kosovo qui ne se vit que rarement attribué une dimension confessionnelle), se traduisant aussi bien par l'afflux de combattants aguerris (regroupés au sein de la fameuse unité El-Moudjahid), d'ONG et de financements étrangers. L'opinion alors communément admise était celle du développement d'un islam rigoriste circonscrit au monde slave : la Bosnie-Herzégovine et son aire de rayonnement direct, le Sandjak serbe et monténégrin. L’espace albanais était alors présenté comme hermétique à l'islamisme.

L’essor d’un islam rigoriste : un facteur exogène ?

Les évolutions actuelles montrent que l'éviction de la région de nombreux acteurs étrangers au milieu des années 2000 (sous l’impulsion des États-Unis, à la suite des attentats du 11 septembre 2001) n'a pas suffi à endiguer un mouvement d’expansion numérique et spatial. L'un des premiers facteurs d'explication tient au poids de la diaspora dans les pays balkaniques. Nombreux sont les défenseurs locaux d’un islam radical à entretenir des liens étroits avec les communautés établies en Europe occidentale. Par ailleurs, il semble que les thèses islamistes aient fait souche auprès d'une composante marginale, mais très active, des populations autochtones. La crise économique et l'étiolement du tissu social favorisent un phénomène qui bénéficie aussi d'une certaine complicité, en partie involontaire, d’institutions religieuses trop heureuses de pouvoir compter sur la prodigalité d’États essentiellement arabes pour assurer la formation et le renouvellement de leurs élites. Ce phénomène, qui s’est accru au début des années 1990, préexiste à l'éclatement de la Yougoslavie, nombre de dignitaires religieux effectuant déjà leurs études à l'étranger à l'époque titiste.

Les destinations n'ont guère évolué avec le temps(3). Ce sont les pays eux-mêmes qui ont changé. Le retour de jeunes imams radicalisés à la suite de leur formation pose désormais un défi à des Communautés islamiques désireuses d'entretenir des liens apaisés tant avec leurs fidèles qu'avec les autorités politiques laïques. Cette difficulté à contenir des expressions favorables à une version plus rigoriste de l'islam prend plusieurs formes. Elle peut se traduire par le développement de mosquées « sauvages », en dehors de toute structure hiérarchique ou, de façon plus insidieuse, par la passation de compromis permettant de maintenir un semblant d'autorité. Quoi qu’il en soit, les structures religieuses officielles se trouvent confrontées à un phénomène de contestation interne qu'elles ont elles-mêmes contribué à nourrir.

L’engagement radical, marque d’un retour au religieux ?

Pour autant, il n'est pas sûr que ces phénomènes d’insubordination révèlent un retour à la spiritualité. Ils peuvent résulter aussi bien d'une radicalisation d'une frange des communautés musulmanes que d'une tendance générale des fidèles à individualiser la pratique religieuse. Celle-ci reste globalement peu assidue chez les Musulmans des Balkans, même si elle a acquis un net regain de visibilité depuis la transition post-communiste. Si la multiplication des lieux de cultes et d’enseignement confessionnel dans toute la région contribue à attirer le regard, cette observation doit être nuancée car la pratique religieuse varie souvent grandement en fonction des communautés.

En outre, le profil de nombreux djihadistes suggère que leur engagement radical ne recoupe que très imparfaitement un sentiment religieux. La délinquance, les liens avec la criminalité organisée et les séjours en prison sont un point commun à nombre d’entre eux (bien plus en tout cas que la piété de leur milieu d'origine ou l'ancienneté de leur foi). Il y a donc tout lieu de penser que l’islamisation est avant tout l’expression d’une radicalisation d’ensemble de la société et d’une déshérence ; une expression, parmi d'autres, du nihilisme contemporain.

De même, le développement de l’islamisme dans les Balkans ne s’accompagne pas une dépolitisation de la religion. Jusqu’à une époque récente, les États balkaniques n’ont eu de cesse d’en diminuer le poids dans la définition des identités nationales. Ni l’époque communiste ni la transition post-communiste n’ont dérogé à cette règle. Il est d’ailleurs frappant de constater combien les djihadistes continuent de se regrouper par affiliation ethnolinguistique slavophone ou albanophone. En outre, la vie politique continue de s’inscrire dans des États laïcs, et peu de partis expriment des revendications de nature religieuse, y compris ceux s’adressant à un électorat majoritairement ou exclusivement musulman. Ceux qui s’apparentent à un « parti islamiste » demeurent marginaux. Seul le Parti de la justice du Kosovo dispose d’une représentation parlementaire et d’une place au sein du gouvernement (position qui ne lui a cependant pas permis de bloquer l’adoption du décret de 2010 interdisant le port de tenues à connotation religieuse dans les écoles). Enfin, le développement du radicalisme peut occasionnellement résulter d’une surpolitisation de la religion, notamment en Macédoine où son essor s’engouffre dans les rivalités politiques intra-albanaises.

Des risques pris au sérieux ?

Les États balkaniques redoutent à la fois une dégradation de leur image dans le monde occidental et d’être soit le lieu, soit la cible d’attentats fomentés par des islamistes de retour dans leur pays d’origine. Un tel cas de figure n’a rien d’hypothétique ; il s’est déjà produit en 2010 et en 2011 en Bosnie-Herzégovine(4). Mais, étant donné le caractère marginal de l’islamisme dans les Balkans, un acte mû par des motivations religieuses ne pourrait rencontrer un écho important que dans la mesure où il rejoindrait un enjeu politique. Le vrai risque n’est pas tant celui d’un attentat qui prendrait pour cible une représentation diplomatique ou des intérêts étrangers qu’une action qui aurait une forte résonance locale. Il suffit d’observer les réactions exacerbées qui ont accompagné les incidents ayant émaillé le match de football Serbie-Albanie, le 14 octobre 2014, pour mesurer combien un attentat ciblé pourrait provoquer des dégâts politiques considérables. Cette violence peut également prendre des formes tout aussi efficaces sans recourir à de telles extrémités. La présence d’un drapeau saoudien dans des manifestations hostiles au gouvernement macédonien, au début du mois de juillet 2014 à Skopje, ou l’inscription de graffitis louant l’État Islamique sur le monastère serbe de Decani, au Kosovo, en octobre, relèvent d’une même volonté de provocation outrancière. Mais le risque le plus insidieux réside peut-être dans l’enracinement d’un climat délétère favorable à la diffusion de thèses rigoristes. Plus que la croyance en des points de dogme confidentiels, le danger le plus immédiat porte sur l’ancrage de marqueurs sociaux que sont les tenues vestimentaires ou l’alimentation, tous facteurs érigeant une barrière entre communautés ethno-confessionnelles.

Un affichage irréprochable

Confrontés au risque protéiforme de diffusion d’un islam radical dans les Balkans, les États du Sud-Est européen adoptent des réponses globalement convergentes. Celles-ci prennent la forme d’opérations de police de grande ampleur, menées récemment(5) en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo, en Serbie ou en Albanie. Toutes répondent à des objectifs de court terme : démanteler les filières de recrutement, prévenir des départs pour le djihad et contrôler les retours. Leur efficacité conduit également les pays balkaniques à durcir leur législation à l’encontre des personnes prenant part à des conflits à l’étranger et de celles ayant procédé à leur recrutement.

La Bosnie-Herzégovine a été la première à alourdir sensiblement les peines encourues, en avril 2014. L’Albanie a suivi au mois de juillet, tandis que la Macédoine faisait de même en septembre. Un tel processus est également en voie d’aboutissement en Serbie, au Monténégro et en Slovénie. Il est en revanche gelé au Kosovo où l’un des partis d’opposition, Vetëvendosje, bloque l’adoption du texte en seconde lecture, refusant de faire cause commune avec le gouvernement. Ce durcissement se traduit également par le soutien apporté à la coalition internationale agissant contre l’État Islamique en Irak. L’Albanie et la Croatie ont livré des armes et des munitions aux combattants kurdes, dès la fin du mois d’août, tandis que la Serbie et la Bosnie-Herzégovine étudient les modalités d’un soutien matériel à l’État irakien.

Sur le long terme, en revanche, la mobilisation des États du Sud-Est européen apparaît plus incertaine. Certes, les autorités sont promptes à condamner les aspects les plus saillants de l’islamisme et à soutenir les autorités musulmanes modérées. Certes aussi, l’affichage sans concession exprime une volonté de combattre un phénomène encore en phase de structuration. Mais la réalité est plus nuancée ou, à tout le moins, variable selon les États concernés. Cette mobilisation est indéniable en Albanie, au Monténégro et en Serbie. La première ne peut se permettre de laisser se développer des extrémismes religieux qui, à terme, fragiliseront une identité nationale multiconfessionnelle. La stabilité du deuxième pays repose, depuis son accession à l’indépendance en 2006, sur l’adhésion de la minorité bosniaque à l’identité monténégrine. Quant à la troisième, elle a tout à perdre en laissant se développer des zones de non droit sur ses limes de Bosnie-Herzégovine ou du Kosovo.

Un engagement en question

À l’inverse, l’incertitude prévaut en Bosnie-Herzégovine et en Macédoine. La première est le seul État de la région dans lequel d’importants efforts ont été consentis, depuis l’éclatement de la Yougoslavie, pour faire coïncider une identité musulmane avec une identité politique : l’identité bosniaque. D’un point de vue théorique, les freins au développement d’un radicalisme islamique au sein de cette communauté (légèrement majoritaire dans le pays) sont donc moins grands qu’ailleurs dans la région. En Macédoine, les autorités slaves (essentiellement chrétiennes orthodoxes) ne manquent aucune occasion de stigmatiser la minorité albanaise (quasiment exclusivement musulmane), dont la radicalisation – réelle ou supposée – sert de justification à la politique autoritaire du parti nationaliste, le VMRO-DPMNE, de retour au pouvoir depuis 2006.

Mais le véritable point d’interrogation porte sur le Kosovo qui, en dépit d’un contexte politique et social plutôt défavorable à la montée d’un radicalisme islamique(6), est l’État qui a connu les évolutions les plus rapides ces dernières années. Plus que le nombre de citoyens suspectés d’avoir quitté le territoire pour combattre en Irak et en Syrie, ce sont la fonction et l’audience des individus arrêtés par les autorités au début du mois de septembre 2014 qui interpellent(7). Si l’on doit se réjouir de la fermeté actuelle du gouvernement, il est évident que de telles pratiques n’ont pu se développer au sommet de la hiérarchie religieuse, au minimum, sans un certain laxisme de la part des autorités. En outre, une telle fermeté serait plus convaincante si la coalition au pouvoir ne comptait en son sein un parti qui, outre le fait d’être favorable au port du voile, tient une position on ne peut plus ambiguë sur le djihad (a fortiori lorsque l’on peut craindre que le blocage par l’opposition d’une législation renforcée ne contribue à inciter certains radicaux à agir de préférence depuis cet État).

La mobilisation de l’ensemble des pays du Sud-Est européen et la communication qu’ils mettent en œuvre sur le sujet traduisent une prise de conscience générale vis-à-vis d’un phénomène certes mineur, mais néanmoins en plein essor, et qui semble faire souche localement. L’extrême médiatisation qui l’entoure ces derniers mois, à la faveur des crises syrienne et irakienne, ne doit cependant pas aveugler sur sa nature réelle, laquelle trouve ses fondements moins dans un nouveau piétisme que dans des frustrations sociales aiguës. De fait, la radicalisation que nous observons n’est pas propre à l’islam. Elle touche d’autres religions(8) et investit de nouveau la sphère politique depuis quelques années. En cela, la tolérance manifestée ou les liaisons dangereuses entretenues par certains partis ou organismes avec des éléments radicaux soulèvent certaines interrogations. Si la réislamisation d’une partie de la société, essentiellement par le biais d’activités caritatives et éducatives, a permis de resocialiser des communautés délaissées par des pouvoirs publics exsangues, les conséquences peuvent s’avérer lourdes pour les États les plus fragiles. Cette observation ne concerne plus seulement les espaces de peuplement bosniaques pour lesquels l’identité musulmane « va de soi ». Elle gagne également du terrain dans les zones albanaises où le dogme incontesté de la « nation multiconfessionnelle » est une fiction quotidienne, à savoir le Kosovo(9) et la Macédoine.

Notes
(1) Le Sandjak est une région majoritairement musulmane chevauchant le Monténégro et la Serbie.
(2) Le cas du mouvement yougoslave des « Jeunes musulmans », qui entretint dans les années 1960 des liens étroits avec les Frères musulmans d'Egypte, montre toutefois que des connexions pouvaient préexister.
(3) Égypte (en particulier la prestigieuse université al-Azhar au Caire), Syrie, Jordanie, Arabie saoudite...
(4) Dans le premier cas, il s’agissait d’une attaque contre un poste de police, tandis qu’en octobre 2011 l’agression prit la forme de tirs de roquettes contre l’ambassade américaine à Sarajevo.
(5) L’opération Damask, conduite en septembre et novembre 2014, a conduit à près d’une trentaine d’arrestations en Bosnie-Herzégovine. Plusieurs dizaines de personnes ont également été interpellées dans les trois autres pays entre mars et septembre 2014.
(6) Ces dernières décennies, la rivalité entre les nationalismes albanais et serbe a contribué à politiser très fortement les identités locales, au sein de populations par ailleurs profondément laïcisées durant la période titiste.
(7) Parmi les dignitaires religieux arrêtés figure Shefqet Krasniqi, l’imam de la Grande mosquée de Prishtina.
(8) Le renforcement de la législation à l’encontre des personnes participant à des combats à l’étranger a été conçu pour s’appliquer également à des individus engagés en Ukraine, aux côtés des forces paramilitaires pro-russes (où on dénombre aussi des Serbes, des Macédoniens, etc.).
(9) La communauté albanaise du Kosovo compte à peine 10 % de catholiques.

Bibliographie
• Xavier Bougarel, « Balkans. Les différentes facettes de l’islam », P@ges Europe, 1er avril 2014 - La Documentation française, Paris.
• Xavier Bougarel et Nathalie Clayer, Les musulmans de l’Europe du Sud-Est. Des Empires aux États balkaniques, Karthala, Paris, 2013.
• Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, Les Islams des Balkans, Non Lieu, Paris, 2014.
• Thimoty Holman, « Foreign fighters from the Western Balkans in Syria », CTC Sentinel, Vol. 7/6, West Point, New York, juin 2014.

* Renaud Dorlhiac est membre associé du Cetobac de l’EHESS et responsable des Balkans à la Délégation aux Affaires Stratégiques du ministère de la Défense.

Pour citer cet article : Renaud Dorlhiac, « Balkans. Mythes et réalités du radicalisme islamique », P@ges Europe, 3 décembre 2014 – La Documentation française © DILA.

 

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