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Suisse-Afrique. Des relations économiques aussi intenses qu’opaques, par Alexandre Mouthon

[Suisse-Afrique. Des relations économiques aussi intenses qu’opaques, par Alexandre Mouthon], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Global Energy Geneva, où se retrouvent les acteurs du négoce pétrolier et gazier – relatif notamment aux matières premières africaines.
Alexandre Mouthon - 2015

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Mis à jour le 04/03/2015

Introduction

La Confédération suisse ne fut jamais une puissance coloniale. Cependant, ses ressortissants ont pris part à la pénétration européenne du continent africain, que ce soit en tant que mercenaires, missionnaires ou hommes d’argent liés à la traite des esclaves et à l’exploitation des matières premières. Des relations commerciales stratégiques furent établies, y compris en Afrique du Sud. Le potentiel économique du continent étant immense, les firmes, les investisseurs, les négociants financiers suisses, s’activent toujours pour prendre le meilleur parti de ses ressources innombrables. Leurs intérêts sont mobilisés et pilotés par des réseaux bien structurés.


Suisse-Afrique. Des relations économiques aussi intenses qu’opaques

Alexandre Mouthon*

Après la Seconde Guerre mondiale, la Suisse mena une politique étrangère basée sur cinq piliers : neutralité (principe majeur), solidarité (coopération internationale, maintien de la paix), universalité (relations diplomatiques avec tous les pays, sans exclusion idéologique), disponibilité (arbitrage international, bons offices) et promotion de la prospérité. L’image de « neutralité et de solidarité » attachée à l’État  suisse se développe aux débuts de la guerre froide, alors que le pays participe au bloc de l’Ouest et œuvre, notamment en Afrique, pour la défense de ses intérêts sous couvert de « la lutte contre le communisme ». Il va utiliser sa position de « médiateur » pour nouer des relations avec les élites dirigeantes africaines, tâchant de ne pas froisser les puissances coloniales et de se ménager des espaces commerciaux pour « l’après-indépendance ».

C’est la relation bilatérale qui sera et reste aujourd’hui privilégiée par le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) et surtout par le Département fédéral de l’économie (DFE) et le Secrétariat d’État à l’économie (Seco). Après la décolonisation, la Suisse développe ainsi sa position en termes de coopération puis d’aide au développement par le biais d’accords bilatéraux de libre-échange qui protègent ses investissements. Il s’agit également de placer les banques suisses non seulement au centre des règlements commerciaux africains, mais également au cœur de la gestion de fortunes privées et des jeux financiers.

Afrique du Sud : une relation ambivalente

Cette réputation de « neutralité et de solidarité » entretenue par la Confédération helvétique a toutefois été écornée lorsqu’en 2005 une enquête publique,  le rapport PNR42+ (Programme national de recherche « Les relations entre la Suisse et l'Afrique du Sud », PNR 42+), a mis au jour les liens économiques étroits existant entre Berne et Pretoria à l’époque du régime raciste de l’apartheid en Afrique du Sud (1948-1994). Initialement mandatés par le Conseil fédéral, les chercheurs du Fonds national suisse de la recherche scientifique se sont par la suite vu refuser l’accès aux archives, bloquées tant du côté sud-africain que du côté suisse. Le rapport PNR42+ (2000-2005) s’est engouffré dans la brèche ouverte par la Commission Bergier (1996-2001) chargée, elle, d’enquêter sur les relations de la Suisse avec l’Allemagne nazie. La volonté politique d’éclaircir la politique sud-africaine de la Suisse s’est cependant vite étiolée : la Commission de la politique de sécurité du Conseil fédéral a en effet décidé que réagir aux informations apportées par le rapport PNR42+ n’était pas une priorité. Selon les conclusions de ce document, des entreprises suisses ont contourné les embargos internationaux en fournissant des armes et des composants nécessaires à l’enrichissement de l’uranium à des fins militaires. D’autres ont importé de l’uranium, fait le commerce de l’or, des diamants et du pétrole. Enfin,  des lignes de crédits pour des banques privées ont été ouvertes au gouvernement sud-africain.

Comme souvent, lorsque Berne se retrouve à devoir argumenter la non responsabilité de la puissance publique quant à la façon dont les entreprises localisées en Suisse opèrent, elle rappelle que sa Constitution garantit la liberté du commerce et de l’industrie. Mais cette posture est mise à mal par les conclusions du rapport PNR42+, qui souligne notamment que « l'administration était au courant de nombreux commerces illégaux et semi-légaux. Elle les a tolérés tacitement, les a en partie soutenus activement ou les a critiqués mollement».

Genève : plaque tournante des matières premières africaines

Les matières premières du monde entier, y compris africaines, sont négociées en Suisse, à Genève en particulier qui rassemble non seulement de nombreuses organisations (telle l’Organisation mondiale du commerce, OMC) et des ambassades étrangères sur un petit périmètre, mais dispose également du port franc de Genève. L’activité de négoce représenterait environ 10 % de l’économie genevoise, et 3,5 %  du PIB suisse.

Ces chiffres sont cependant à manier avec prudence tant le négoce des matières premières est un monde opaque et impénétrable reposant sur des partenariats noués au sein de réseaux informels.  Le nombre exact des acteurs est difficile à évaluer mais on estime généralement qu’environ cinq cents sociétés interviennent dans ce domaine. L’hôtel du Président Wilson organise depuis trois ans le forum Global Energy Geneva qui concentre sur trois jours des centaines d’acteurs des marchés du pétrole et du gaz (ainsi que des « bioénergies »), notamment africains (CITAC Africa, African Refiners Association, Sogora Refinery Gabon, etc).

Les deux principales sociétés de certification du secteur, la SGS et la COTECNA (cette dernière étant un des membres fondateurs du Swiss African Business Circle, SABC) sont enregistrées à Genève. Elles assurent la certification des produits sur lesquels reposent les transactions de négoce, qui consiste en une expertise d’inspection et de contrôle des marchandises. Ce faisant, elles garantissent aux financeurs du négoce que la matière première gagée existe (du pétrole brut au Nigéria ou de l’or en Afrique du Sud par exemple) et qu’elle est bien acheminée là où il a été prévu. La COTECNA fait aussi, le cas échéant, le lien avec les gouvernements africains afin de sécuriser les recettes douanières.

À l’automne 2014, la Geneva Trading and Shipping Association (GTSA) s’est alliée avec ses homologues tessinoise et zougoise pour former la STSA (Swiss Trading and Shipping Association). Cette nouvelle entité  assure désormais la représentation des entreprises basées en Suisse et actives dans le secteur des matières premières. Au-delà du travail de lobbying, elle assure la formation des jeunes souhaitant faire carrière dans ce secteur et constitue une plateforme d’échanges autour des problématiques comme la fiscalité des entreprises.

Pétrole et minerais africains : le business suisse

Tous les grands négociants du monde sont présents en Suisse. Compagnie anglo-suisse de négoce et de courtage de matières premières, Glencore-Xstrata est le géant qui exploite le cuivre et le cobalt zambien et congolais. En 2011, Glencore (avant sa fusion en mai 2013 avec Xstrata, multinationale active dans l'extraction minière) a signé des accords avec le Soudan du Sud dès l’indépendance du pays. En 2013, l’entreprise s’est chargée de commercialiser la totalité du pétrole tchadien. Vitol SA,  l'une des principales sociétés de trading pétrolier au monde,  est domiciliée à Genève pour ses activités de courtage pétrolier, c’est-à-dire d’intermédiaire entre les producteurs et les raffineurs et/ou les distributeurs. Elle s’approvisionne, par exemple, en pétrole nigérian grâce notamment à des contrats passés avec la société nigériane NNPC à des prix inférieurs à ceux du marché mondial. L’ONG Global Witness a relevé les rapports opaques entre l’entreprise et le président de la Société nationale des pétroles du Congo-Brazzaville. Vitol est également partenaire de Helios Investment,  l’un des plus importants gestionnaires de fonds africain de private equity (titres non cotés sur le marché).

Il en est de même pour le groupe multinational Trafigura, l’un des plus grands marchands indépendants de pétrole et de métaux du monde, qui a localisé en Suisse ses sociétés de négoce pétrolier et de métaux (qui investissent notamment en République démocratique du Congo, un des quatre pays les plus riches en métaux rares). L’entreprise traite également le pétrole nigérian (achat de brut, vente de raffiné) et la distribution de l’essence jusqu’en Afrique australe. En 2006, la presse internationale avait révélé le scandale des déchets toxiques déversés par Trafigura dans le port d'Abidjan et dans diverses décharges autour  de la capitale économique de Côte d’Ivoire. Cette société est aussi engagée en Angola où elle a noué des partenariats avec le pouvoir en place.

Une enquête publiée en juillet 2014 sous le titre « Big Spenders : Swiss Trading Companies, African Oil and Risks of Opacity » par l’association  Déclaration de Berne, SWISSAID et le Natural Resource Governance Institut (États-Unis) montre l’ampleur des achats de pétrole brut réalisés par les négociants suisses auprès des dix principaux pays exportateurs d’Afrique sub-saharienne : ils porteraient sur un quart du pétrole africain.

L’or africain : une vieille passion

Les deux tiers de l’or produit dans le monde transitent physiquement par la Suisse où quatre des plus importantes raffineries d’or au monde ont leur siège. Il est évidemment impossible d’obtenir des statistiques fiables concernant les importations illégales d’or africain, et l’administration fédérale des douanes, en charge de la publication des chiffres officiels, ne mentionne ni le rôle des treize ports francs suisses (comme celui de Genève) ni l’origine géographique du métal précieux.

En 2005, l'ONG américaine Human Rights Watch a dénoncé le rôle des entreprises suisses dans l'exploitation illégale d'or en République démocratique du Congo. Ce fut l'occasion de revenir sur les activités passées de Metalor Technologies SA et d'Argor Heraeus – anciennes filiales de l’ex-Société des banques suisses (SBS) et de l'Union de banques suisses (UBS), connues pour avoir travaillé avec la dictature du président Mobutu ou le régime d'apartheid de Pretoria. Les trois grandes banques UBS, Crédit suisse (CS) et SBS sont en effet des acteurs de longue date dans le secteur de l’or africain.

À propos du Swiss African Business Circle (SABC)

Le Swiss African Business Circle (SABC) est une association basée à Genève qui met en synergie des intérêts engagés en Afrique. Elle rassemble des entreprises, des personnes physiques, des structures associatives et des organisations institutionnelles. Réseau, groupe de pression, levier, le cercle est sans doute tout cela à la fois.  Facilitateur des relations Suisse – Afrique », il fut le partenaire officiel de la CNUCED (Commission des Nations Unies pour le commerce et le développement) qui a organisé le World Investment Forum 2014 à Genève.

Ses membres fondateurs (officiels) sont la COTECNA (dont le rôle clef dans la certification nécessaire au négoce des matières premières a déjà été mentionné) ; la Compagnie Benjamin de Rothschild qui, en 2011, a lancé un fonds d’investissement en Angola et se trouve impliquée notamment dans le financement  de l’autoroute Dakar-Diamniadio au Sénégal ouverte en 2013 ; et enfin BGI Castel Group, leader des brasseries (dans vingt pays) et des boissons gazeuses via sa filiale opérationnelle (Solibra) en Afrique.

Les activités des entreprises membres ainsi que celles des personnalités qui les animent  se portent sur tous les marchés africains les plus rentables. Y sont représentés des banques privées d’investissement, gestionnaires d’actifs et de risques comme la Banque privée BCP suisse SA active dans les mines mozambicaines, des conseillers stratégiques (Africa Emerging Capital, Inoks Capital SA, Crimson Capital), mais également des avocats d’affaires spécialisés présents en Afrique et en Europe (comme Webber Wentzel). Ils côtoient des services d’intelligence économique et stratégique  comme ARIS en Côte d’Ivoire, et des acteurs de l’agrobusiness et de la santé liés à l’industrie et à la recherche pharmaceutique (DuPont International Operation SARL, HPW AG, BroadReach Healthcare,  Novartis Pharma AG). On trouve également des bétonneurs (Cementia Trading SA de Lafarge et Consolidated General Minerals qui opèrent au Mozambique ou FACO  Construction au Gabon).

Une faible propension à la régulation

Territoire d’évasion fiscale pour certains, de fiscalité avantageuse pour d’autres, d’« optimisation fiscale » pour la plupart, ou encore paradis de la gestion de fortunes privées internationales (près d’un quart du marché mondial)  notamment par les banques genevoises, la Suisse attire les multinationales et leurs montages socio-juridiques complexes. Celles-ci viennent s’immatriculer  dans ce pays faiblement enclin à la régulation et drainent avec elles tous les acteurs des synergies nécessaires à la recherche de la rentabilité maximale. La liberté du commerce et de l’industrie est telle que les entreprises (d’autant plus si elles ne sont pas cotées en bourse) ne sont tenues que de publier des informations très succinctes sur leurs activités.

L’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) insiste régulièrement sur les dysfonctionnements de la gestion de fortunes privées qui favoriserait les potentats, leurs blanchiments et la corruption.  En effet, l’évasion fiscale n’est pas une faute pénale en Suisse. Les scandales à répétition, dans les années 1990, sur les avoirs des dirigeants africains placés en Suisse ont débouché, en 1998, sur une loi fédérale sur le blanchiment d’argent (LBA). Les années 2000 avec leur lot de révélations illustrent bien les limites de son application comme en témoigne également à partir de 2011 la succession des « ouvertures de coffres » de dictateurs déchus à la faveur « des printemps arabes ». La LBA a été suivie en 2011 d’une loi sur la restitution des avoirs illicites (LRAI) dont l’application reste également à ce jour très controversée.

Note
(1) Swiss-African Business Circle (SABC).

Sources
- Le quotidien AGEFI - Actualité financière et économique (en Suisse et en France), et www.agefi.com.
- FINANCE - Agence Ecofin - Agence d’information financière spécialisée sur l’Afrique basée à Genève.
- DATAS - Agence de presse et les travaux de Gilles Labarthe.
- Revue internationale de politique et de développement et les travaux de Marc Perrenoud.
- EITI - Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE).
- PWYP - Publish What You Pay.
- Global Financial Integrity.
- Déclaration de Berne.
- Human Rights Watch.
- Le PNR 42+.
- Sandra Bott, Sébastien Guex, Bouda Etermad, Les relations économiques entre la Suisse et l’Afrique du Sud durant l’apartheid (1945-1990), Antipodes, Lausanne, 2005.
- Déclaration de Berne, Swiss trading SA, Éditions d’en bas, 2011.
- Marc Guéniat, « Les géants des matières premières prospèrent au bord du lac Léman », Le Monde diplomatique, décembre 2012.
- Alexandre Mouthon, « Tanzanie. Notes photographiques, humeurs géographiques et questions politiques et stratégiques », Diploweb.com, décembre 2014.

* Géographe et photographe indépendant.

Pour citer cet article : Alexandre Mouthon, « Suisse. Afrique. Des relations économiques aussi intenses qu'opaques », P@ges Europe, 4 mars 2015 - La Documentation française © DILA

 

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