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Azerbaïdjan. Musellement de l’opposition et diplomatie du caviar, par Régis Genté

[Azerbaïdjan. Musellement de l’opposition et diplomatie du caviar, par Régis Genté], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Présentation, à Davos en janvier 2015, par le Président Ilham Aliev des premiers Jeux européens, qui se dérouleront en juin 2015 en Azerbaïdjan.
Photo : Site de la présidence d'Azerbaïdjan, 23 janvier 2015 (en.president.az)

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Mis à jour le 08/04/2015

Introduction

Le pouvoir azerbaïdjanais, aux mains d’Ilham Aliev depuis 2003, s’est lancé début 2014 dans une politique systématique consistant à faire taire les voix critiques en contact avec les ambassades ou les organisations occidentales. Plus d’une trentaine de journalistes, de responsables d’ONG, d’opposants ont ainsi été jetés en prison. De toute évidence, Bakou craint la contagion des Printemps arabes et du Maïdan ukrainien, alors que les 9,4 millions d’habitants du pays se plaignent de ne recevoir que des miettes de l’énorme manne pétrolière et gazière qu’engrange la république des bords de la mer Caspienne. Sachant l’Occident en demande de ses hydrocarbures et de soutien dans le dossier iranien ou face à une Russie plus offensive, le régime azerbaïdjanais semble vouloir faire le choix de la dictature. Cela ne remet pas en cause l’orientation stratégique pro-occidentale à l’extérieur mais entérine, à l’intérieur, une gouvernance qui paraît bien s’inspirer de la Russie.


Azerbaïdjan. Musellement de l’opposition et diplomatie du caviar

Régis Genté*

Jusqu’au début 2014, l’opposition était tolérée en Azerbaïdjan. Quantité d’ONG, de think tanks ou de journalistes locaux travaillant pour des médias occidentaux pouvaient critiquer un régime que l’on qualifiait généralement d’« autoritaire ». Leur vie était difficile, parfois risquée comme en témoigne l’assassinat du journaliste Elmar Housseynov(1) en 2005, et la résonance de leurs propos était limitée autant que faire se pouvait par un pouvoir qui contrôle tous les leviers du pays, dont celui de l’information. Mais, avec le début des Printemps arabes en 2011, le régime du Président Ilham Aliev a commencé à s’alarmer.

« Pour nos dirigeants, les révoltes du monde arabe étaient celles d’un autre monde. La contagion était improbable. Puis il y a eu Maïdan, fin 2013. L’Ukraine, c’est notre monde à nous. Là, Ilham Aliev et ceux qui tiennent le pays ont eu peur que cela se produise chez nous. Ils ont donc très vite adopté des lois inspirées de la Russie pour contrôler les ONG financées par l’Occident avant de mettre en prison des dizaines de figures de l’opposition venues de la société », explique Mourad X, l’un de nos interlocuteurs qui a préféré l’exil et l’anonymat pour protéger sa sécurité.

Selon Human Rights Watch (HRW), en 2014, « les autorités azerbaïdjanaises ont recouru à toutes sortes de fausses accusations, notamment possession de drogue et détention d’armes, fraude fiscale, vandalisme, incitation à la violence, et même trahison, afin d’arrêter ou d’emprisonner au moins 35 défenseurs des droits humains, militants politiques et civils, journalistes et blogueurs. La répression a incité des dizaines d’autres personnes à fuir le pays ou à entrer dans la clandestinité »(2).

Pour ne pas risquer de mettre le régime en danger, I. Aliev, qui a « hérité » en 2003 de la présidence de son père Heydar (1923-2003), a-t-il modifié l’orientation géopolitique pro-occidentale du pays ? Non ! Le régime azerbaïdjanais sait que les dirigeants américains et européens ne sont pas prêts à sacrifier la relation avec Bakou : l’Europe a trop besoin du pétrole et du gaz azerbaïdjanais qui doivent contribuer à réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie ; elle compte également sur l’Azerbaïdjan pour contribuer à régler le dossier iranien ou le bras de fer avec Moscou autour de l’Ukraine. Bakou fait ainsi d’une pierre deux coups : car, de son côté, la Russie constate avec plaisir que la rhétorique azerbaïdjanaise est quasiment la même que la sienne. Cela pourrait justifier de venir au secours du régime azerbaïdjanais, s’il devait un jour être défié par la rue.

Peur des révoltes arabes et de Maïdan

L’enchaînement des événements atteste que le gouvernement azerbaïdjanais a été réactif aux révoltes populaires du Moyen-Orient puis d’Ukraine. Certes, inspiré comme toujours par Moscou, Bakou avait dès 2009 adopté des lois pour contrôler l’action des ONG, notamment les organisations occidentales ou celles, locales, financées par l’Ouest. Comme dans tous les régimes autoritaires d’ex-URSS, ces organisations ont fait l’objet d’une grande attention après les révolutions dites « colorées » de Géorgie (2003), d’Ukraine (2004), voire du Kirghizstan (2005).

Lorsque les Printemps arabes ont débuté, le régime du Président Aliev a montré qu’il n’était pas indifférent à ces événements. L’histoire de la statue d’Hosni Moubarak dans la petite ville de Khyrdalan, en banlieue de la capitale azerbaïdjanaise, témoigne de la nervosité qui s’est alors emparée du pouvoir. Les dirigeants égyptien et azerbaïdjanais avaient en effet noué des relations depuis quelques années, au point qu’une statue du Raïs avait été érigée dans le « Parc de l’amitié azerbaïdjano-égyptienne » de Khyrdalan. Mais, juste avant la destitution d’H. Moubarak, en février 2011, de jeunes activistes azerbaïdjanais se sont retrouvés autour de ce monument pour exprimer leur soutien aux manifestants égyptiens. La police a rapidement mis fin à ces rassemblements et la statue a été mise sous surveillance, de jour comme de nuit. Après la chute du Raïs, celle-ci a été déposée nuitamment et remplacée par celle d’un Égyptien de l’antiquité, en pagne(3).

Mais c’est le Maïdan ukrainien, débuté fin novembre 2013, qui a conduit Bakou à prendre la décision de faire systématiquement taire les activistes, responsables d’ONG, journalistes, blogueurs et autres opposants politiques. En décembre 2013, le Parlement adoptait une nouvelle loi pour accroître la surveillance des ONG, voire les suspendre ou les fermer. La veille de l’adoption de la loi, la police arrêtait Anar Mammadli, président de l’ONG Election Monitoring and Democracy Studies Centre (EMDSC) qui, depuis douze ans, conduisait des programmes d’observation des scrutins nationaux et locaux. Cette arrestation a d’abord été perçue comme une punition pour les rapports critiques publiés par A. Mammadli après l’élection présidentielle d’octobre 2013, marquée par d’énormes fraudes. En mai 2014, l’accusé sera condamné à cinq ans et demi de prison pour activité entrepreneuriale illégale, évasion fiscale et abus d’autorité dans le but d’influencer le résultat du scrutin présidentiel. Mais, dès le début de 2014, tous avaient compris que la mise derrière les barreaux d’A. Mammadli inaugurait une grande vague d’arrestations. HRW l’estime à 35 personnalités, ce qui va bien au-delà des cas de ceux qui se sont exprimés lors de l’élection de l’automne 2013. Toute l’année 2014 sera marquée par l’emprisonnement des personnalités les plus critiques, comme le couple Leyla et Arif Yunus, Rassoul Jafarov (directeur du Human Rights Club), Intigam Aliyev (chef de la Legal Education Society), ou encore la célèbre journaliste d’enquête Khadidja Ismaïlova, qui travaillait pour la radio américaine Radio Free Europe, connue pour ses articles documents sur la corruption de la famille présidentielle.

Dans le même temps, diverses ONG américaines, comme IREX, NDI (National Democratic Institute), Oxfam ou Radio Free Europe, font l’objet de descentes de police. « Aliev et son régime semblent convaincus que Maïdan, les révoltes arabes ou les manifestations au sujet du parc Gezi en Turquie sont organisées par les occidentaux. En ce sens, notre pouvoir reprend en totalité l’interprétation que fait le Kremlin de ces événements. Comme s’ils ne pouvaient pas imaginer qu’un peuple puisse être mécontent et le dire, sans que personne ne le manipule », explique Mourad X. La neutralisation des « agents de l’étranger » est désormais une politique assumée par Bakou. Et plus les dirigeants occidentaux prennent la défense de ces derniers, plus les autorités azerbaïdjanaises accentuent leur répression : ainsi, au lendemain d’une rencontre à Paris entre Ilham Aliev et François Hollande au cours de laquelle ce dernier a plaidé pour la libération de L. Yunus et évoqué la sérieuse dégradation de sa santé en prison, la prisonnière politique s’est vue priver de son avocat, lequel a été condamné pour diffamation(4).

Du nationalisme et de la question du Haut-Karabagh

Les observateurs dans le pays ont noté que le bâillonnement de ces voix critiques s’est accompagné d’une recrudescence des troubles dans la région du Haut-Karabagh, disputée par l’Arménie et qui a fait sécession au terme de la guerre de 1988-1994. S’agit-il d’une simple coïncidence ? Au cours de l’été 2014, une brusque montée de tensions a provoqué la mort de 20 à 40 personnes. C’est l’épisode le plus sanglant qu’ait connu la province depuis la fin de la guerre. Pas une semaine ne se passe sans échanges de tirs. Si ces échauffourées sont présentées comme le résultat de désaccords sur la ligne de front, elles semblent bien être en réalité le fruit d’une volonté politique. Côté azerbaïdjanais, les équipes de tireurs d’élite font des rotations sur place à partir de Bakou et leur présence sur la ligne de front est donc le fruit d’un choix de la part des autorités politiques et/ou de celles en charge des questions de sécurité et de défense.

La recrudescence des discordes autour du Haut-Karabagh remonte à trois ou quatre ans. Elle s’est accompagnée de l’usage d’une rhétorique martiale de la part du chef de l’État et des principaux dirigeants azerbaïdjanais, ainsi que de l’achat d’équipements militaires, notamment auprès de la Russie ou d’Israël, qu’il s’agisse de systèmes d’artillerie, de capacités d’attaque aérienne, de missiles sol-air ou de drones. Aujourd’hui, grâce à la manne pétrolière et gazière, le seul budget de la Défense de l’Azerbaïdjan dépasse celui global de l’Arménie : il représente un peu moins de 4 milliards d’euros par an, soit 4,7 % du PIB en 2013(5).

L’année 2014 a été en outre marquée par un nouvel accroissement de la rhétorique anti-arménienne, faisant officiellement du voisin un « ennemi ». Comme le relève le spécialiste britannique du Caucase Thomas de Waal, en août 2014, I. Aliev « a publié une salve de 57 tweets belliqueux, disant aux Arméniens que le drapeau de l’Azerbaïdjan flottera sur les territoires occupés. […] C’est une dynamique dangereuse. Cela semble une simple question de temps pour que la combinaison d’insécurité intérieure, d’escalade militaire et d’instabilité sur la ligne de front pousse Bakou à abandonner les discussions de paix et à s’embarquer dans une campagne de reconquête du Karabagh par la force »(6). Pour Bayram Y., un autre opposant qui a récemment quitté le pays, « le lien entre cette rhétorique encore plus agressive et l’écrasement de toute opposition est clair. Il s’agit de jouer la carte nationaliste à l’intérieur, alors que le gouvernement n’a rien à offrir au peuple et est incapable de mieux partager la richesse nationale, et de prévenir les critiques occidentales en détournant l’attention sur les risques de reprise du conflit du Haut-Karabagh ».

Fin de la politique pro-occidentale ?

Ce sont bien les activistes, journalistes et opposants liés à l’Occident qui sont ciblés, au risque de créer une brouille avec les États-Unis et l’Europe. Est-ce à dire que Bakou réoriente sa grande stratégie géopolitique, pro-occidentale depuis le milieu des années 1990 et la décision d’H. Aliev de signer le contrat pétrolier du siècle avec des Majors occidentales ?

La rhétorique anti-occidentale pourrait le laisser penser. En témoigne le long article publié par l’agence de presse gouvernementale AzerTag le 4 décembre 2014 par le très puissant chef de l’administration présidentielle Ramiz Mehtiev(7) et dénonçant les « doubles standards de l’Occident ». L’homme recourt à une argumentation en tous points similaire à celle utilisée par les représentants du pouvoir russe : critique du monde unipolaire dominé par les États-Unis, accusés d’être responsables du déclenchement des révolutions arabes et de la crise en Ukraine, dénonciation de l’exportation de la démocratie comme moyen de défense des intérêts géopolitiques américains, désignation des ONG financées par l’Ouest comme « cinquième colonne », etc.

Le commentateur azerbaïdjanais Zafar Gouliyev, sans renier ces arguments, remarque que « si Mehtiev, sur la base des droits souverains et des intérêts nationaux de l’Azerbaïdjan, adressait ses critiques à toutes les super puissances poursuivant leurs buts hégémoniques et constituant une menace pour les petits pays, son article serait plus objectif et crédible »(8). Z. Gouliyev reproche ainsi à R. Mehtiev d’omettre Moscou qui « ignore les intérêts nationaux  de ses voisins », et rappelle au passage « l’agression militaire russe contre la Géorgie souveraine en août 2008 et son expansion politique et militaire actuelle au détriment de l’Ukraine indépendante ». Au final, il soupçonne R. Mehtiev et le pouvoir azerbaïdjanais de courtiser la Russie, sans doute en vue de s’assurer l’aide du Kremlin en cas de menace de renversement par la rue.

Pour Th. De Waal, cela ne signifie en rien que Bakou abandonne son orientation géopolitique pro-occidentale. Mais il s’agit bien d’un réajustement de sa stratégie : « L’Azerbaïdjan, grâce à ses richesses énergétiques, s’estime maintenant assez puissant pour s’engager dans une troisième voie avec laquelle il adopte résolument à l’intérieur le modèle autoritaire de la Russie, tout en se positionnant comme un soi-disant ‘partenaire stratégique’ de l'Occident pour les questions liées à l’énergie et à la sécurité. Le pari est qu’en ne choisissant pas entre la Russie et l'Occident, l'Azerbaïdjan peut avoir les deux. Les élites du pays espèrent qu'une relation transactionnelle avec les États-Unis et l’Europe leur permettra d'accroître leur richesse sans menacer leur système politique oligarchique. »(9).

Diplomatie du caviar

Par peur d’une contagion des Printemps arabes ou ukrainien, Bakou a donc pris la décision de faire taire les voix critiques à l’intérieur du pays. Depuis vingt ans, celles-ci n’avaient comme unique moyen d’existence que le soutien, notamment financier, en provenance de l’Ouest, États-Unis en tête. On pourrait certes discuter des intentions de ces derniers, mais il n’en reste pas moins que ce schéma permettait l’expression des mécontentements et a favorisé la création de contre-pouvoirs. Ces derniers sont en voie de disparition rapide.

Les autorités azerbaïdjanaises ont d’autant plus aisément franchi le pas qu’elles savaient qu’elles ne perdraient pas le soutien des Américains et des Européens, et ce quelle que soit la violence de la répression. « Comme lors de la répression qui a fait suite à l’élection présidentielle de 2003, Aliev sait que, grâce à son argent et à son pétrole, il peut compter à la fois sur le soutien de Moscou et des Occidentaux en cas de menace de renversement par la rue », conclut Mourad X. Du coup, le régime emploie son argent pour s’acheter une image à l’international, usant jusqu’à la corde la diplomatie du caviar à laquelle viennent se rassasier quelques élus américains et européens ou diverses organisations comme le Conseil de l’Europe ou l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). Bakou mise aussi sur le sport, s’offrant un logo sur le maillot de célèbres équipes de football, comme l’Athlético de Madrid, ou organisant, en juin 2015, les premiers Jeux européens que certains ont déjà rebaptisés les « Jeux du goulag ».

Notes
(1) Rédacteur en chef de l’hebdomadaire Monitor, Elmar Housseynov était une plume critique du gouvernement. Il était réputé pour le sérieux de son travail. Les raisons de son meurtre, manifestement commandité, demeurent inconnues jusqu’à ce jour. Les organisations de défense de la liberté de la presse estiment que les autorités azerbaïdjanaises n’ont jamais réellement enquêté sur cet assassinat.
(2) Azerbaïdjan : La crise des droits humains jette une ombre sur les Jeux européens, Human Rights Watch, 4 mars 2015.
(3) « Azerbaijan Removes Mubarak Statue », RFE/RL, 8 juin 2011.
(4) « Leyla Yunus privée d’avocats de son choix », Amnesty International, PDF 200 Ko, 11 novembre 2014.
(5)  Military Expenditure, SIPRI.
(6) Thomas de Waal, « Azerbaijan Doesn’t Want To Be Western », Foreign Affairs, 26 septembre 2014.
(7) Virtual AzƏrbaycan, 3 décembre 2014.
(8) (« Les ‘doubles standards’ de l’article de Ramiz Mehtiev »), 5 décembre 2014, Minval.az.
(9) Ibid. note 4.

* Journaliste indépendant, spécialiste du Caucase et de l’Asie centrale, installé à Tbilissi.

Pour citer cet article : Régis Genté, « Azerbaïdjan. Musellement de l’opposition et diplomatie du caviar », P@ges Europe, 8 avril 2015 - La Documentation française © DILA

 

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