Retour
 
 

Article

[La reconnaissance du génocide arménien en Turquie. Raidissement du pouvoir et évolution des mentalités, par Michel Marian], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Affiche du film The Cut (La blessure) du réalisateur germano-turc Fatih Akin sorti en janvier 2014 : l’odyssée d’un jeune forgeron arménien, rescapé du génocide de 1915.

Agrandir l'image

Mis à jour le 26/08/2015


La reconnaissance du génocide arménien en Turquie. Raidissement du pouvoir et évolution des mentalités

Michel Marian*

Diverses commémorations du centenaire du génocide arménien ont eu lieu durant le premier semestre 2015 dans de nombreux pays, à commencer par ceux qui comptent une importante diaspora arménienne. Elles ont été porteuses de messages contradictoires qui témoignent à la fois de batailles diplomatiques et des évolutions des mentalités à propos de cette page tragique de l’Histoire (1). Leur signification et leur impact doivent également s’apprécier à la lumière des derniers développements politiques en Turquie, l’engagement militaire, depuis la mi-juillet 2015, sur un double front (contre l’État islamique et contre le Parti des travailleurs kurdes, PKK) suscitant incompréhensions et inquiétudes.

Pas un geste officiel de plus

Événement attendu, cet anniversaire aurait pu être l’occasion pour le gouvernement turc de faire un nouveau pas montrant qu’il était sensible sinon, à la demande internationale plus ou moins feutrée de reconnaître sa responsabilité historique, du moins aux mouvements observés dans la société turque depuis une bonne décennie. Après tout, un premier signe avait été envoyé le 23 avril 2014  : un communiqué du Président Recep Tayyep Erdogan, qui était alors Premier ministre, avait exprimé pour la première fois ses condoléances aux Arméniens. Certes, celles-ci avaient été délibérément noyées dans un rappel des souffrances de tous les peuples éprouvés par la Grande Guerre. Mais le choix de la date (veille de l’anniversaire du premier ordre de déportation donné en 1915 par le ministre de l’Intérieur ottoman Talaat Pacha contre 250 intellectuels arméniens) ainsi que la traduction de ce texte en huit langues – dont l’arménien dans ses deux variantes –, donnaient une caution officielle à la commémoration de l’évènement. Rédigé sans doute par Ahmet Davutoglu, alors ministre des Affaires étrangères, ce message de condoléances permettait d’augurer pour 2015 une nouvelle étape, par exemple l’expression de regrets, qui aurait ouvert la voie à une reconnaissance ultérieure des responsabilités du gouvernement turc de l’époque.

Mais il n’en a rien été, ou presque rien : le seul pas supplémentaire a été l’envoi du ministre des Affaires européennes par A. Davutoglu – devenu Premier ministre en août 2014 – à la messe du souvenir organisée dans la cathédrale arménienne d’Istanbul. Cet office a lieu dans cette église depuis 1919, la présence d'un représentant de l’État constituant une première. Un pas donc au sens littéral, mais un pas "muet", car en fait, le souci du gouvernement turc semble bien, en 2015, de démentir toute idée qu’il soit engagé dans un processus d’excuses graduel mais irréversible.

Un changement qualitatif dans le travail de mémoire

Après l’ouverture observée en 2014, le comportement des autorités turques est interprétée comme une fin de non-recevoir adressée aux franges de la société turque qui, depuis dix ans  mais surtout depuis le choc créé par l’assassinat, le 19 janvier 2007, du journaliste arméno-turc Hrant Dink, ont mené un travail de mémoire sur la question arménienne, sous diverses formes. Dès 2009, un texte collectif de demande individuelle de pardon, rédigé par quatre intellectuels a recueilli trente mille signatures. Des travaux universitaires ont été menés sur différents thèmes tels que la spoliation des biens des Arméniens, l’action de Justes (Turcs ayant aidé des Arméniens à échapper aux massacres) ou l’histoire locale. Des œuvres littéraires évoquent de plus en plus souvent le sujet, les plus célèbres étant Neige d’Orhan Pamuk (paru aux éditions Gallimard, 2005) ou La bâtarde d’Istanbul d’Elif Shafak (éditions Phébus, 2007). Mais les livres qui ont connu le plus grand succès sont les témoignages de Fetiye Cetin (Le livre de ma grand-mère suivi de Les fontaines de Havav, éditions Parenthèses, 2013) sur les survivants islamisés du génocide. Des échanges culturels entre des membres de la diaspora et des localités turques ont désormais lieu comme, en 2013, cette troupe de théâtre issue de la diaspora invitée à Mouch, une ville située àl’est du pays. Avec le soutien, du moins l’accord des pouvoirs publics, des restaurations de monuments sont effectuées, dont la plus spectaculaire à ce jour est celle de la cathédrale Saint Guiragos à Diyarbakir (ville du sud-est anatolien, capitale du Kurdistan turc). Des rassemblements commémoratifs se tiennent chaque 24 avril dans un nombre croissant de villes de l’ouest du pays ou dans des régions kurdes, dans ce dernier cas en présence d’élus locaux.

Depuis 2014, un changement d’échelle est nettement perceptible. Sur le plan politique d’abord avec le démarrage d’une campagne appelant à la reconnaissance du génocide par l’État lancée par l'association de gauche DurDe et l’expression d’un soutien croissant de  l’opinion à la demande exprimée par l’Arménie voisine aux autorités d’Ankara d’ouvrir la frontière entre les deux pays sans condition (2). Sur le plan culturel également avec, par exemple, l’engagement de figures de la diaspora turque, comme le réalisateur germano-turc Fatih Akin auteur du film The Cut (La blessure)(3). Enfin, une jonction s’est opérée entre la gauche anti-nationaliste et le mouvement kurde autour de la question arménienne, mais pas seulement. En effet, l’année 2015 est aussi celle où le Parti de la démocratie du peuple (HDP) a rassemblé aux élections législatives du 7 juin, 13 % des voix issues de ces deux mouvances politiquessur un programme démocratique et culturellement pluraliste. Ces différents événements ont créé, particulièrement dans les régions kurdes, un contexte favorable à des formes de retour des Arméniens, comme la sortie de l’ombre de ceux qui avaient été islamisés et dont une minorité se reconvertit au christianisme, ou encore des pèlerinages de la diaspora sur les lieux des origines. Les hommages rendus par des autorités politiques ou culturelles kurdes à la mémoire arménienne se sont multipliés : déclarations sur le génocide, pages en arménien dans les journaux, restitution de noms de lieux. Un véritable « découplage » commençait ainsi à se manifester entre l’espace kurde et l’espace (officiel) turc, à moins qu’il ne s’agisse pour la Turquie, dans la version la plus optimiste, d’un laboratoire kurde de la question arménienne.

Mais, depuis l'été 2015, un regain de tensions et un climat de pré-guerre civile prévalent à nouveau au nord-est du pays, laissant légitimement craindre que les « crypto-arméniens » ne se cachent à nouveau ou migrent vers Istanbul par crainte d’attentats islamistes et que ceux de la diaspora ne se détournent à nouveau de la Turquie.

Le passage à la trappe des perspectives démocratiques

C’est précisément cette alliance entre Kurdes et gauche anti-nationaliste que le parti gouvernemental de l’AKP (Parti de la justice et du développement) a voulu affaiblir durant le premier semestre 2015, autrement dit avant le scrutin législatif de juin. Cet objectif peut expliquer son raidissement sur la question arménienne dans la mesure où il a cherché à s’attirer les voix des électorats sensibles à la corde nationale. En réponse, le HDP a inscrit explicitement dans son programme la reconnaissance du génocide et de tous les crimes de masse commis par l’État au XXe siècle, donnant ainsi un caractère officiel à celle exprimée depuis plusieurs années par les leaders kurdes de la participation de leur peuple aux massacres de 1915. Puis est venu le désaveu des urnes, l’AKP ne parvenant pas à remporter la majorité absolue tandis que le HDP réalisait pour sa part un score lui permettant l’entrée de 80 députés dans l’hémicycle. Le président Erdogan n’en a pas moins décidé de poursuivre dans la même voie.

En juillet, au lendemain de l’attentat de Suruç (4), il déclenche une vaste opération militaire et policière contre le PKK, plus appuyée, de l’avis de nombreux observateurs, que l’offensive que, dans le même temps, il décide de mener contre l’État islamique. Le président turc invoque des raisons de sécurité ou de stratégie, comme celle de regagner le contrôle d’une frontière turco-syrienne qui était en train de passer entre les mains des Kurdes. Mais les véritables mobiles sont internes. Le premier est de parvenir à réaliser, à la faveur de l’organisation d’un nouveau scrutin qui se tiendrait dans un climat de crainte de la guerre civile, une coalition nationaliste qui fasse le plein des voix manqué par l'AKP en juin 2015. L’autre objectif, plus inquiétant et à plus long terme, semble être de mettre en difficulté le HDP et son leader, Selahattin Demirtas, et ainsi de repousser sine die une pacification démocratique des régions orientales.

Le durcissement du gouvernement, qui ne semble plus vouloir d’interlocuteur pour faire la paix tant attendue entre Turcs et Kurdes de Turquie, et peut-être sa fuite en avant, réduisent à néant dans le même temps les espoirs de ceux qui escomptaient qu’une fois passé le cap des élections législatives de juin, le pouvoir dévoilerait un « programme arménien » comportant au moins une liste d’églises à restaurer, peut-être même le remplacement des noms de génocidaires par ceux de leurs victimes ou par ceux de Justes pour désigner des rues ou des écoles, voire, dans le meilleurs des cas, quelques restitutions de biens civils ou religieux.

Le surplace diplomatique 

L’autre objectif du gouvernement turc durant le premier semestre 2015 a concerné la scène internationale. Il s’agissait de résister du mieux possible à la campagne mondiale annoncée par l’Arménie et la diaspora arménienne dans le cadre des commémorations du centenaire. Très tôt, le ministre des Affaires étrangères turc a très tôt fait savoir publiquement que son pays ne reconnaîtrait « jamais » le génocide arménien. Pourtant, l’idée qu’il subsisterait un débat académique sur la qualification de génocide n’est plus en mesure de rencontrer un écho au niveau international, comme l’ont encore confirmé la diversité des origines (dont bien sûr des historiens turcs) et des disciplines scientifiques des chercheurs qui ont participé à divers colloques dans le monde à l’occasion du centenaire. Et les réponses [embarrassées] de A. Davutoglu sur les problèmes « moraux et légaux » que pose une imputation de la disparition des Arméniens à la seule Turquie ne sont pas de nature à fournir une interprétation de rechange. Néanmoins, le gouvernement turc a été entendu dans son souhait qu’une sourdine soit mise au verdict de l’Histoire : aucune reconnaissance nouvelle du génocide venue d’un dirigeant étranger ne s’est ajoutée à celles déjà enregistrées avant 2015. L’abstention la plus remarquée a été celle du Président américain Barack Obama qui n’a pas substitué le « mot en g. » à celui de « grand mal », expression qu’il utilise depuis son accession à la Maison Blanche pour désigner les massacres des Arméniens commis entre 1915 et 1917. Par contre, le président François Hollande s’est largement exprimé, dans la continuité de ses positions précédentes et de celles prises par la France depuis la présidence de François Mitterrand. Tous ont donc observé une règle de surplace pour 2015, si générale qu'on peut supposer qu'elle a été négociée avec Ankara. La seule exception à ce « surplace diplomatique » est venue d’un dérapage. En Belgique, le Premier ministre, Charles Michel, a dû prendre nettement position pour la qualification de génocide, à la suite d’un scandale intervenu au sein d’un parti dont une députée d’origine turque avait été exclue pour avoir usé de faux-fuyants lors d’une interview sur cette question.

Mais cet immobilisme des diplomaties étrangères a eu pour corollaire une floraison de résolutions parlementaires dans de nombreux pays européens  (Allemagne, Autriche, Luxembourg, Pays-Bas, République tchèque, Bulgarie) mais aussi en Amérique du Sud (Brésil, Chili), sans compter des parlements locaux comme ceux de Communautés autonomes espagnoles, du pays de Galles ou de provinces australiennes ainsi que de nombreux États américains. Ces différentes prises de position ont nettement dépassé les lieux d’implantation de la diaspora arménienne, donnant à penser que la retenue observée par les États au niveau national et/ou fédéral est, pour le gouvernement turc, une victoire à la Pyrrhus.  L’intervention parlementaire la plus remarquée a été celle du Parlement européen qui a rappelé (se référant à une précédente résolution de 1987) que le déni du génocide était incompatible avec une volonté d’adhésion à l’Union européenne.

Plusieurs de ces prises de position, du moins celles exprimées par des Parlements nationaux ont provoqué une vive réaction de la Turquie qui a rappelé ses ambassadeurs pour consultations. La résolution du Parlement européen a donné lieu, de surcroît, à une sorte d’union nationale d’indignation, avec l’envoi d’un message de protestation de l’AKP co-signé par le Parti d’action nationaliste (MHP) et le Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste) qui, bien que désormais plus hésitant dans son attitude sur la question du génocide n’en demeure pas moins très sourcilleux sur celle de la souveraineté nationale. Le HDP ne s’est pas associé à ce texte.

Cette susceptibilité diplomatique s’inscrit dans le droit fil du comportement amnésique des fondateurs de la République turque puis du refus du moindre revirement de la part de leurs héritiers néo-kémalistes des années 1970 et 1980 quand ceux-ci furent confrontés à l’interpellation des Arméniens. Elle s'écarte, en revanche, des interrogations émises par la gauche critique comme par les islamistes sur la période de la fin de l’Empire ottoman, et dont on retrouve l'écho en 2015 dans la remarque défensive et énigmatique d'A. Davutoglu au sujet des "problèmes moraux et légaux" que poserait une imputation à la seule Turquie des massacres d'Arméniens. La dissonance entre un comportement de sur-réaction dès que le mot génocide est prononcé et l'absence d'un récit historique alternatif décrédibilise la position turque au sein des opinions occidentales.

De nouveaux appuis à la demande de mémoire

En l’absence d’un enjeu politique immédiat, comme l’a été pendant quelques années la perspective de l’adhésion à l’Union européenne, le souci principal des autorités a été d’éviter une réaction diplomatique extérieure au scandale d’un centième anniversaire de négation. À leurs yeux, le temps, après cet anniversaire, pouvait reprendre son œuvre sinon d’effacement, du moins de marginalisation. La tache morale resterait un interdit politique en suspens, en attente d’éventuelles conjonctures diplomatiques plus favorables à une exhumation du dossier. Mais cette tache a grossi à l’issue de deux évènements.

Deux interventions particulièrement remarquées ont replacé la question de la mémoire du génocide arménien au sein d’une actualité qui risque fort de durer bien au-delà de la seule commémoration du centenaire. Dans son homélie du 12 avril 2015 prononcée en la basilique Saint-Pierre-de-Rome, le Pape François a appelé les fidèles à méditer sur « le génocide de 1915 » et les douloureuses conséquences d' « une plaie laissée ouverte », provoquant l’ire des autorités d’Istanbul. Il a établi un lien avec le "génocide par fragments" commis contre les chrétiens d'Orient. Et de fait, la ressemblance des images des déportés arméniens avec celles des convois de minorités fuyant l'État islamique, ainsi que la proximité des lieux (les islamistes ont ainsi bombardé l'église de Deir ez Zor contenant des reliques du camp d'extermination de 1915), ont actualisé l'écho du centenaire.

Pour sa part, le 23 avril 2015, le président allemand Joachim Gauck a invité son pays à mener un travail de mémoire pour sa complicité au moins passive avec les responsables de l’Empire ottoman. Un tel programme de recherche peut également s’interpréter comme un programme d’éducation vis-à-vis de l’importante diaspora turque d’Allemagne, voire d’Europe. Celle-ci pourrait ainsi devenir un aiguillon pour la société turque elle-même dont les évolutions demeurent la clé principale d’un changement de position du gouvernement.

Notes

(1) voir le cahier très complet du Monde, n°21 855 du jeudi 23 avril 2015 sous l'intitulé « Génocide des Arméniens ».
(2) La frontière est officiellement fermée depuis 1993 en raison du conflit opposant l'Arménie à l'Azerbaïdjan, Ankara ayant pris partie pour ce dernier.
(3) Le DVD de ce film est disponible à la vente aux Editions Pyramide Vidéo.

(4) Cet attentat du 20 juillet, attribué aux terroristes de l'Etat islamique, dans une ville majoritairement habitée par des Kurdes, a causé la mort de 32 personnes et des centaines de blessés.

* maître de conférences en philosophie politique, auteur de nombreux travaux sur la question arménienne dont  Le génocide arménien. De la mémoire outragée à la mémoire partagée, Albin Michel, bibliothèque Idées, avril 2015, 180 pages.

Pour citer cet article, Michel Marian, « Turquie. La reconnaissance du génocide arménien au point mort », P@ges Europe, 26 août 2015 - La Documentation française© DILA

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires

Restez informé