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[La crise ukrainienne, une chance pour la Biélorussie ?  par Katsiaryna Zhuk], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Lors du Sommet de Minsk du 11 février 2015, le Président A. Loukachenko a reçu ses homologues ukrainien, russe, français et allemand. Après des heures de tractations, les protagonistes ont signé un accord de cessez-le-feu et de retrait des armes lourdes.
Service de presse de la Présidence biélorusse (president.gov.by)

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Mis à jour le 09/09/2015


La crise ukrainienne, une chance pour la Biélorussie ?

Katsiaryna Zhuk*

Après l’effondrement de l’URSS, la Biélorussie a dû procéder à des choix délicats en vue de redéfinir sa place sur le continent européen et, partant, sa politique extérieure. Lorsque le pays proclame son indépendance, le 25 août 1991, le gouvernement de Stanislas Chouchkevitch entend œuvrer à la construction d’un État de droit, la perspective – même lointaine – d’une adhésion à la Communauté européenne n’étant pas absente de ses pensées. L’élection d’Alexandre Loukachenko à la présidence de la République en 1994 et l’instauration d’un régime politique autoritaire « néo-soviétique »(1) ont mis fin à cette hypothèse. De l’avis général, les déclarations d’intention du Président en vue d’un rapprochement avec l’Union européenne (UE) « masquent mal le caractère anti-européen du régime »(2). 

Une perspective européenne manquée

Les choses n’avaient pourtant pas mal commencé. À partir de 1991, plusieurs programmes d’aides européens ont été lancés à l’intention de la Biélorussie, puis un Accord de partenariat et de coopération (APC) signé en 1995. Après les premiers élargissements de l’UE vers l’Est, la Biélorussie a bénéficié de la Politique européenne de voisinage, avant que, point d’orgue, la crise ukrainienne ne semble inscrire encore plus le pays dans cette apparente logique de rapprochement pragmatique.
Cependant, celui-ci a toujours été limité par des divergences politiques et le durcissement du régime à partir de 1996 a rapidement freiné les projets de coopération. L’UE a ainsi gelé l’APC pour marquer sa condamnation du référendum de 1996 qualifié dans un rapport du Parlement européen d’« authentique coup d’État ». Dans la foulée, le statut d'invité spécial du pays au Conseil de l'Europe a été suspendu. En juillet 1998, la montée des tensions diplomatiques s’est soldée par le départ des ambassadeurs occidentaux de Biélorussie. Puis, au lendemain de l’élection présidentielle de 2001, les autorités biélorusses ont décidé de ne pas renouveler les visas des représentants de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) présents sur leur territoire. En réaction à l’arrêt brutal de la mission de l’OSCE, l’UE et les États-Unis ont alors décidé d’imposer un gel des avoirs et une interdiction de séjour à l’encontre de cinquante ressortissants biélorusses, dont A. Loukachenko(3). Ces sanctions ont été suspendues une première fois en 2003, puis réinstaurées après l’élection présidentielle de 2006. En 2008, elles ont de nouveau été levées en échange de la libération de prisonniers politiques. Ce caractère cyclique des relations euro-biélorusses atteste à la fois le souhait des parties – qui partagent plus de 1 000 kilomètres de frontière – de trouver un compromis et le maintien de barrières qui entravent l’émergence d’un dialogue politique pérenne. 

Une relation tout aussi mitigée avec le voisin russe

Les relations avec la Russie se construisent, elles aussi, de façon cyclique. Tout en essayant de préserver l’indépendance de son pays et donc son propre pouvoir, A. Loukachenko a contribué à inscrire la Biélorussie dans une trajectoire post-soviétique où l’acteur russe demeure très présent. Une véritable imbrication institutionnelle entre Biélorussie et Fédération de Russie a donc été mise en œuvre, passant par la création de la Communauté des États indépendant (CEI) en 1991, par la signature du traité d'Union entre les deux pays en 1997 et, en 1999, par le traité créant un État confédéral. Ce processus s’est ensuite poursuivi avec l’émergence de la Communauté économique eurasiatique, embryon de ce qui allait devenir l’Union économique eurasiatique.
Les facteurs sont nombreux qui contribuent à rendre quasi illusoire toute tentative de mise à distance vis-à-vis de la Russie. Contrairement à l’Ukraine, où il existe une opposition linguistique et culturelle Est-Ouest, le russe domine sur l’ensemble du territoire biélorusse ; le retour du religieux semble également rapprocher la Biélorussie de son grand voisin oriental alors que plus de 80 % de la population se réclame de l’orthodoxie et que l’Église orthodoxe biélorusse est restée fidèle au Patriarcat de Moscou ; la Biélorussie se situe en outre dans un espace juridique qui demeure très influencé par la Russie, ce qui limite l’impact des normes et valeurs diffusées par la construction européenne ; enfin, la dépendance économique et financière de Minsk vis-à-vis de Moscou ne permet pas à la Biélorussie de s’émanciper de l’emprise russe. En 2014, par exemple, le soutien de la Russie – concrétisé par deux prêts pour un total de 3,5 milliards de dollars – s’est révélé crucial, alors qu’au même moment le Fonds monétaire international (FMI) s’abstenait de tout soutien(4). 

Une quête d’équilibre bouleversée par la crise ukrainienne

Depuis le début de la crise ukrainienne, on observe un incontestable « dégel » des relations entre l’UE et la Biélorussie. « S’il y a un pays qui a profité de la crise ukrainienne, c’est la Biélorussie », écrivait le quotidien russe Nezavissimaïa Gazeta à l’automne 2014(5). À cette occasion, A. Loukachenko s’est montré étonnamment conciliant vis-à-vis d’un Occident qu’il avait pourtant pris soin de diaboliser pendant plus de deux décennies. Les Européens, de leur côté, se sont montrés plus favorables au renouvellement du dialogue avec l’autoritaire Président biélorusse et ont œuvré à l’intensification des contacts diplomatiques. En se positionnant en tant qu’interlocuteur-clé dans les négociations entre la Russie et l'UE au sujet de l'Ukraine, Minsk a semblé vouloir ouvrir une fenêtre d’opportunité dans ses relations avec Bruxelles. Les efforts déployés par A. Loukachenko dans la recherche d’une solution diplomatique au conflit ukrainien, concrétisés notamment par l’organisation des sommets quadripartites de septembre 2014 et de février 2015 à Minsk, ont permis d’appréhender la « dernière dictature d’Europe » sous un nouvel angle.
Confirmant la prise de distance à l’égard de la Russie, A. Loukachenko a refusé de se joindre à l’embargo russe sur les importations alimentaires en provenance de l’UE décrété en août 2014 puis, lors de sa visite officielle à Kiev en décembre 2014, il a reconnu l’intégrité territoriale de l’Ukraine, avant d’introduire dans la législation biélorusse la notion de guerre hybride et des mesures répressives contre les actions pouvant en relever(6). La présence symbolique de soldats américains lors de la parade militaire organisée à Minsk à l’occasion de la célébration du 70ème anniversaire de la victoire de la Seconde Guerre mondiale est, elle aussi, à mettre au compte des nombreux signaux manifestant le souhait des autorités biélorusses de tourner la page d’un dialogue avec les Occidentaux jusque-là limité et dominé par la défiance mutuelle et l’antagonisme politique.

Les raisons d’un revirement

Ce surprenant changement de posture ne va pas sans susciter des interrogations quant à ses causes. Les hypothèses avancées vont de la dégradation de la situation économique à la dépendance vis-à-vis d’une Russie jugée de plus en plus vulnérable, en passant par la crainte du chef de l’État biélorusse de voir un scénario ukrainien se jouer sur son territoire, aboutissant pour lui à la perte du pouvoir. Cette probabilité semble prise au sérieux par A. Loukachenko, conscient des similitudes identitaires et historiques entre son pays et l’Ukraine ainsi que des ambitions manifestées par Vladimir Poutine dans le voisinage proche de la Russie.
En outre, les électeurs biélorusses seront appelés à élire leur futur Président en octobre 2015 et le rôle de médiateur et de pacificateur qu’A. Loukachenko s’est attribué dans la crise ukrainienne pourrait bien relever aussi de sa stratégie préélectorale. Celui qui a d’ores et déjà annoncé officiellement sa candidature à un cinquième mandat bénéficie actuellement du soutien de la majorité de la population – 48,6 % en juin 2015, quand aucun candidat d’opposition n’atteint 10 % d’intentions de vote(7). Mais son électorat est essentiellement constitué de retraités, de ruraux et de fonctionnaires du secteur public. L’intermédiation dans la crise ukrainienne lui permettrait donc de consolider mais aussi d’élargir et de rajeunir sa base électorale. Son engagement dans les affaires géopolitiques régionales lui permet de mettre toutes les chances de son côté pendant la campagne et le scrutin, voire après en limitant au maximum le risque d’un « Euromaïdan biélorusse ».
Toutefois, ce changement de paradigme n’annihile pas, loin s’en faut, le dilemme biélorusse. L’émancipation vis-à-vis de la Russie reste en effet tout aussi, voire plus, difficile à réaliser que durant la période qui a précédé la crise ukrainienne. En effet, la Russie affiche désormais ouvertement les moyens qu’elle est capable de déployer lorsqu’elle veut maintenir des pays de son voisinage proche dans sa zone d’influence. Dès lors, la recherche par la Biélorussie d’une formule de voisinage « neutre », entre Russie et UE, s’apparente presque à une démarche contradictoire : après avoir soutenu l’intégrité territoriale de l’Ukraine, la Biélorussie a par exemple refusé en mai 2015 de signer la déclaration issue du sommet du Partenariat oriental de l’UE en raison d'une référence à l'« annexion de la Crimée par la Russie »... 

Changements géopolitiques et évolutions internes

Si elle souhaite se rapprocher de l’UE et rompre ainsi son isolement diplomatique, à l’heure où l’Union elle-même cherche une nouvelle formule de voisinage avec l’ensemble des pays de son environnement proche(8), la Biélorussie sait qu’elle doit engager un processus de mutations internes. C’est une condition sine qua non pour que ce rapprochement soit de long terme et remplace l’approche ad hoc jusque-là mise en œuvre par Bruxelles(9).
Mais ces transformations tardent à venir. Le rôle joué par la Biélorussie dans les événements en Ukraine ne semble pas avoir d’incidence majeure sur la politique menée par A. Loukachenko dans son pays ou sur les marges de manœuvre de la société civile. Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la Biélorussie, Miklós Haraszti, a même récemment constaté que la situation des droits de l'homme dans le pays s'était de nouveau détériorée(10). Ainsi, la décision récente du gouvernement biélorusse de libérer des prisonniers politiques, dont six le 22 août 2015, relèverait de concessions « tactiques, et non stratégiques », selon Ales Bialiatski, directeur de l'ONG Viasna, lui-même ancien prisonnier politique libéré en juin 2014. Certes, cette mesure a été saluée comme un « progrès » par l’UE, mais c’est surtout le déroulement du prochain scrutin présidentiel qui montrera si les autorités sont prêtes à engager la démocratisation du pays. Le doute persiste, alors que des médias indépendants – Charte97, Belapan, Naviny.by – continuent d’être réprimés et qu’une douzaine d'institutions sont actuellement en droit d'ordonner le blocage de sites qualifiés de « dangereux pour l'État »(11). Seul pays d'Europe à n’avoir pas aboli la peine de mort, la Biélorussie n’a procédé à aucune exécution en 2013 mais aurait mis à mort au moins trois personnes en 2014, selon Amnesty International(12).
Contre toute attente, les changements politiques radicaux en Ukraine ne semblent pas même avoir eu un impact direct sur la société civile biélorusse. Celle-ci avait pourtant déjà traversé une vague de contestations, connue sous le nom de « révolution du jean », en 2006. Or, depuis l’Euromaïdan, le nombre d’actions de contestation a chuté en Biélorussie. Il faut dire que les autorités ont fait preuve d’une très grande vigilance : en 2014, sur un total de 52 événements politiques prévus, seuls 7 ont obtenu une autorisation, tandis que 33, organisés malgré tout, se sont soldés par des arrestations, des amendes ou des avertissements(13). Les Biélorusses manifestent une grande prudence : en mars 2015, ils étaient 72,6 % à déclarer ne pas souhaiter prendre part à une action contre la dégradation de leur situation économique(14).
Tout semble donc concorder pour laisser peu de doute quant à l’issue du scrutin présidentiel de l’automne 2015 : cette grande circonspection affichée par les Biélorusses, l’impact positif sur l’image d’A. Loukachenko généré par  son rôle dans la crise ukrainienne, mais aussi les restrictions renforcées à l’encontre des libertés d’expression, d’association et de réunion constatées depuis un an, ainsi que les faibles pourcentages d’intentions de vote en faveur des candidats de l’opposition (5 % d’intentions de vote pour Mykola Statkevitch, tout juste libéré de la prison de Moghilev, 4,2 % pour Anatoly Lebedko, etc.). Paradoxalement, le régime autoritaire d’A. Loukachenko semble donc s’être renforcé depuis 2013 et ce scrutin s’annonce dépourvu de véritable enjeu. Dans ce contexte, il est peu probable que la nouvelle attitude de l’Union européenne vis-à-vis de la Biélorussie, indirectement liée à la crise ukrainienne, aboutisse à des avancées majeures dans la normalisation des relations avec ce pays. Comme l’a rappelé la Haute représentante de l’UE, Federica Mogherini, lors de sa visite à Minsk en mars 2015, l’UE reste une communauté de valeurs et elle ne va pas oublier ses préoccupations relatives à la démocratie et aux droits de l’homme dans ce pays au motif que la Biélorussie a joué un rôle positif vis-à-vis de l’Ukraine(15).

Notes
(1) David Teurtrie, « La Biélorussie : entre russification et européanisation », in Maryline Dupont-Dobrzynski et Garik Galstyan (dir.) Les influences du modèles de gouvernance de l’Union européenne sur les PECO et la CEI, ENS de Lyon, Lyon, mis en ligne le 15 juillet 2011.
(2) Virginie Symaniec, « La Biélorussie et l'Europe : des relations tendues », Supplément à la Lettre n° 202, Fondation Robert Schuman, 7 mars 2005.
(3) « Biélorussie : les bonnes affaires du réseau Loukachenko », Enquête : Journalism++, @Yakwala, Charter97 et avec la contribution d'Anastasiya Valeeva, France 24.
(4) Coface, Études économiques, consultation le 1er septembre 2015.
(5) Nezavissimaïa Gazeta, 24 septembre 2014.
(6) La guerre hybride a été définie comme se caractérisant par l’emploi de moyens divers en vue de déstabiliser un État et de polariser sa société. Voir Peter Pindják, « La guerre hybride, une occasion pour l’OTAN et l’UE de collaborer ? », Revue de l’Otan, 18 novembre 2014. 
(7) Independent Institute of Socio-Economic and Political Studies, consultation le 2 septembre 2015.
(8) Sur cette question, voir Édith Lhomel, « La politique européenne de voisinage en débat du Sud à l’Est », P@ges Europe, 27 mai 2015.
(9) Kiryl Kascian, « Belarus–EU: how to deal with the outsider ? », Belarusian Review, vol. 26, n° 1, 2014, p. 5.
(10) « Belarus : la situation des droits de l'homme s'est à nouveau détériorée, selon un expert de l'ONU », Service d’information de l’ONU, 24 juin 2015.
(11) Op. Cit., note 10.
(12) « Condamnations à mort et exécutions en 2014 » (PDF 6,6 Mo) , Amnesty International, avril 2015,
(13) Siarhei Bohdan, « Why Ukraine Failed to Revolutionize Belarus », BelarusDigest, 28 mai 2015.
(14) Sondage de l'Institut indépendant pour la recherche socio-économique et politique, 3 avril 2015.
(15) Giulia Bonacquista, « Le débat au Parlement européen sur la situation des droits de l’homme au Belarus : une situation de plus en plus grave », EU-Logos Athéna, 23 avril 2015.

*Enseignante en géopolitique et en design informationnel à l’École de management de Grenoble, collaboratrice du Centre d'étude en géopolitique et gouvernance.

Pour citer cet article : Katsiaryna Zhuk, « La crise ukrainienne, une chance pour la Biélorussie ? », P@ges Europe, 9 septembre 2015 - La Documentation française © DILA

 

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