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Lituanie. Le pays de l’ambre risque-t-il de perdre son atout ? par Marielle Vitureau

[Lituanie. Le pays de l’ambre risque-t-il de perdre son atout ? par Marielle Vitureau], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Onutė, artiste locale, vend sa production depuis onze ans sur le marché de Palanga.
Marielle Vitureau

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Mis à jour le 16/09/2015

Introduction

Affectueusement appelé or balte par les Lituaniens, l’ambre est devenu un véritable enjeu économique pour leur pays. Cette résine fossilisée, dont la couleur varie de l’ivoire à des reflets plus mordorés voire franchement verts, a en effet acquis toute sa valeur depuis qu’elle a été promue au rang d’atout touristique majeur. Or, au même moment, l’accès restreint aux mines russes de Kaliningrad et la très forte demande chinoise ont fait exploser son prix, au risque de priver la Lituanie de l’un de ses attributs les plus connus.


Lituanie. Le pays de l’ambre risque-t-il de perdre son atout ?

Marielle Vitureau*

« Pour les Lituaniens, l’ambre sert autant de parure que de remède efficace ». Il n’en fallait pas plus pour que Raimonda Balnienė, alors directrice du Département du tourisme auprès du ministère lituanien de l’Économie, mette sur pied en 2013 la « Voie de l’ambre », un parcours touristique à travers le pays dédié à cette gemme caractéristique de la région. Le choix était judicieux puisqu’elle a ainsi réussi à donner une nouvelle impulsion au secteur touristique. Pour convaincre les plus réticents du potentiel de cette pierre et de son efficacité, elle sort d’une armoire une petite fiole de liqueur parfumée à l’ambre, illustration des usages multiples de cette résine, et n’hésite pas à convoquer ses souvenirs personnels : sa grand-mère, se rappelle-t-elle, guérissait les maux d’oreille grâce à l’ambre. 

La « Voie de l’ambre », un bon filon touristique

Il n’y a rien de plus traditionnel en Lituanie que l’ambre. Les colliers de grosses pierres d’ambre sont d’ailleurs, par excellence, associés aux costumes folkloriques quelle que soit la région. L’ambre se dit gintaras en lituanien et, jusque récemment, c’était un prénom masculin très populaire dans le pays. Il suffisait de remettre à l’honneur les avantages de cet atout ancien et, en quelques années, cette pierre au charme suranné vendue dans les innombrables magasins de souvenirs qui se succèdent au centre de Vilnius ou dans les échoppes ambulantes qui fleurissent sur tous les sites réputés du pays est devenue le nouvel attribut touristique majeur de la Lituanie.

La voie de l’ambre a donc été créée… de manière virtuelle. Lancé fin 2013, le site www.worldamberroad.travel recense toutes les informations possibles concernant l’ambre en Lituanie : afin de se concocter un parcours sur mesure, sont identifiés des galeries d’art, des musées mais aussi des restaurants (qui introduisent l’ambre dans leurs plats) et des instituts de beauté. Ces derniers – une vingtaine au total – utilisent en effet l’ambre dans leurs soins, notamment pour les massages. Le projet a même séduit l’Organisation mondiale du tourisme des Nations unies qui a financé en partie sa réalisation. Depuis, d’autres pays, notamment voisins comme la Lettonie, se sont inscrits dans le parcours de cette « Voie de l’ambre ».

Même si l’influence du facteur ambre sur les statistiques du tourisme est difficile à chiffrer, le secteur se porte bien, voire même très bien : en 2014, la Lituanie a accueilli 1 329 600 touristes, une progression de 7,7 % par rapport à l’année précédente. Selon les données du Département du tourisme, cette hausse aurait même été encore plus fulgurante au cours des années précédentes. Les touristes qui visitent la Lituanie viennent essentiellement de Russie, de Biélorussie, d’Allemagne et de Pologne. En 2014, ils ont rapporté 768 millions d’euros au pays, un chiffre qui a quasiment doublé depuis 2009(1).

Depuis son lancement, le site de la « Voie de l’ambre » est largement consulté. Au cours du premier semestre 2015, plus de 6 000 connexions ont été recensées. Les Lituaniens sont les plus actifs, mais aussi les Russes, les Ukrainiens, ou encore les Américains. Le Département du tourisme a fait le choix d’y mettre en avant quelques vertus inattendues et originales de l’ambre, ce qui aurait largement contribué au succès de cette destination. À Druskininkai, ville située dans le sud de la Lituanie et réputée pour ses établissements thermaux, un spa propose des massages à l’ambre, méthode dont le brevet a été préalablement déposé. À Palanga, la grande station balnéaire lituanienne, le Musée national de l’ambre(2) vient de rouvrir ses portes après de vastes travaux. « Inauguré en 1963, il va bientôt accueillir son 9 millionième visiteur et, de tous les musées d’art que compte la Lituanie, il est le plus fréquenté et le plus rentable », relève sa directrice Vilija Macienė. La collection du musée est impressionnante. Elle comporte notamment la pierre du soleil, un morceau d’ambre de 3,524 kilos précisément, achetée en 1969 à un collectionneur et artiste folklorique, Kostas Toleikis(3). Elle s’enorgueillit aussi d’autres morceaux, comportant de nombreuses inclusions d’insectes (scorpions, etc) et datant pour certains de plusieurs milliers d’années. Ces pièces donnent une forte valeur ajoutée à l’ambre puisqu’elles sont des sources intéressantes d’études pour les scientifiques.. « Durant l’époque soviétique, des contrats avaient été passés avec les combinats d’ambre de Lituanie, et ils nous réservaient les morceaux où l’on trouvait les plus belles inclusions », explique la directrice du musée. 

La mine de Kaliningrad, unique ressource

Ces morceaux provenaient alors tous – et proviennent toujours – de la plus importante mine d’ambre au monde, située dans l’oblast de Kaliningrad, petit morceau de territoire situé au sud de la Lituanie et relevant alors de la République socialiste fédérative soviétique russe (RSFSR). En effet, le seul ambre que la Lituanie ait jamais trouvé sur son territoire est celui ramené par les vagues sur la plage au petit matin après des jours de tempête. Autant dire qu’il ne satisfait que la passion de quelques Lituaniens qui prennent plaisir à parcourir ces étendues sableuses. Mais il ne permettrait pas de développer une industrie. Le pays ne possède donc ni mine, ni gisement sous-marin. Son approvisionnement régulier n’en était pas moins assuré durant la période soviétique, ce qui lui a permis de développer une industrie  de la bijouterie liée à l’ambre.

Deux combinats lituaniens, situés à Klaipeda – à l’ouest du pays, au bord de la mer Baltique – et à Kaunas – au centre du pays –, travaillaient alors la gemme et leur production était réputée. Après le recouvrement de l’indépendance, en 1991, cette tradition s’est poursuivie. Selon les statistiques les plus récentes à disposition, la Lituanie a produit 14 381 kilos de bijoux en ambre en 2013. Les deux combinats ont aujourd’hui disparu, remplacés par de nouvelles sociétés. Les deux plus importantes sont Pajūrio gintaras, située à Klaipeda, et Napoleonas, à Šiauliai dans le nord du pays. Leur production est presque entièrement destinée à l’exportation et part vers toutes les régions du monde. 

Russes et Chinois font exploser les prix

Mais la réorganisation, entamée en 2013, de la compagnie publique qui exploite le gisement de l’enclave de Kaliningrad, baptisée Iantarnyï (ambre en russe), a porté un coup dur au secteur. Officiellement justifiée par la nécessité de contrôler de manière plus stricte cette ressource prétendument dilapidée et objet de divers trafics, cette réforme aurait aussi pour ambition de contrôler les exportations, Moscou souhaitant ainsi faire perdurer la manne, voire faire monter les prix en créant la pénurie. Cette modification de l’offre est intervenue au moment où les Chinois arrivaient sur le marché de l’ambre, manifestant des appétits considérables et contribuant ainsi également à faire exploser les prix de cette matière première.

En Lituanie, mais aussi en Pologne voisine, les artisans de l’ambre sont aujourd’hui en grande difficulté. Selon Rimantas Paulauskis, un artisan de Palanga qui travaille l’ambre depuis 25 ans, un kilo d’ambre coûte désormais 600 euros pour des morceaux pesant entre 2 et 5 grammes. Un prix qui a décuplé en l’espace de six ans (selon l’AFP, un kilo d’ambre coûtait environ 50 euros en 2009). Cette explosion des prix fait fuir les clients et laisse R. Paulauskis sans activité ou presque. Depuis le début de 2015, il a travaillé moins d’une centaine de kilos, contre deux à trois fois plus les années les plus fastes et il n’emploie plus désormais qu’une seule personne au lieu d’une dizaine lorsque le marché était prospère. « Ce n’est presque plus rentable de travailler l’ambre », regrette-t-il. Il ne se déplace d’ailleurs même plus sur les foires internationales pour tenter de vendre sa production(4).

Derrière sa petite échoppe jaune de Palanga, au début de la rue Basanavičiaus, la grande allée qui mène à la mer, Onutė, une retraitée, a exposé colliers, bracelets et pendentifs. La petite étiquette accrochée à un collier d’ambre blanc, perles régulières, indique 75 euros. À l’époque soviétique, elle travaillait dans le combinat d’ambre de Klaipeda. Désormais, elle a un petit atelier chez elle. Mais, si jusque récemment, sa production lui permettait de compléter sa retraite, aujourd’hui « les clients s’arrêtent, regardent, essayent, mais finalement n’achètent rien ». Elle aussi a entendu parler des Chinois qui parcourent la campagne lituanienne à la recherche des colliers traditionnels faits de grosses pierres, bradés par des personnes âgées peu au fait du nouveau cours de l’ambre.

Comme R. Paulauskis, Onutė a mis en place diverses stratégies pour s’approvisionner : il y a les réserves qu’elle s’est constituée, les colliers invendus qu’elle retravaille et le marché de l’ambre tous les samedis matins à Palanga. Elle n’en dira pas plus. Chacun a ses réseaux et, par ces temps de disette, la question est devenue presque taboue. La contrebande a toujours existé mais, pour Rimantas Paulauskis, elle tend à se tarir : « Les contrôles aux frontières sont de plus en plus sévères », note-t-il.

À Vilnius, Virginija Mizgiriene et son mari possèdent l’une des plus grandes galeries privées d’ambre en Lituanie, dotée même d’une antenne à Nida, sur le cordon littoral de Courlande, un lieu de villégiature très apprécié tant par les Lituaniens que par les Allemands(5) et qui rejoint l’enclave de Kaliningrad. La galeriste ne finit pas de s’étonner de l’appétit vorace des Chinois à l’égard de l’ambre : « Ils achètent tout », note-t-elle, un peu effarée de l’ampleur du phénomène. Puisqu’il faut bien s’adapter à la hausse des prix, les galeristes vendent désormais des bijoux aux pierres plus petites, afin de diminuer leur coût. Mais, pour faire face à la boulimie des Chinois, V. Mizgiriene a dû employer les grands moyens : « L’année dernière, ils ont tout acheté, absolument tout ! Nous avons même eu peur qu’ils prennent tout l’ambre que nous avions. Le prix ne semblait plus un critère pour eux. Alors, nous avons procédé à un inventaire et, désormais, nous avons une collection qui n’est plus destinée à la vente », raconte-t-elle, encore abasourdie.

À la recherche de l’ambre lituanien

Depuis 2014, les services géologiques lituaniens tentent de réagir : ils évoquent en particulier la possibilité d’exploiter le gisement d’ambre de Juodkrantė, petite ville du cordon littoral de Courlande situé près des eaux de la lagune de Courlande. Cette cité, allemande jusqu’à la Première Guerre mondiale et alors baptisée Schwarzort, recèle un gisement d’ambre bien connu pour avoir été intensivement exploité pendant une trentaine d’années, à la fin du 19siècle. En 1864, année record, les mineurs en ont extrait plus de 94 000 kilos. À partir de 1880, la quantité d’ambre extrait du gisement de Juodkrantė a commencé à diminuer et, dix ans plus tard, Stantien & Becker, l’exploitant, a mis fin à son contrat. À plusieurs reprises, dans les années 1950, 1970, puis 1990, des explorations ont été réalisées en divers lieux afin de sonder les gisements possibles. On estime aujourd’hui que celui de Juodkrantė pourrait abriter environ 112 tonnes d’ambre sur une superficie de 82 hectares.

Le scientifique Saulius Gulbinskas, spécialiste de la mer Baltique, reste toutefois sceptique face à une telle entreprise, notamment pour des raisons environnementales. « Ce site est une réserve naturelle, diverses espèces d’oiseaux ou de poissons, ainsi que le fond de la lagune sont protégés. En cas de forage, des restrictions temporaires peuvent être imposées pour respecter la faune », prévient le chercheur. Avant toute chose, une étude sur les conséquences environnementales devra être réalisée. Ce n’est que sur cette base qu’on pourra calculer si ce projet peut être viable économiquement. Il risque donc de se passer du temps avant qu’il ne se concrétise. Quoi qu’il en soit, il est déjà clair que le volume d’ambre que recèlerait ce gisement ne pourra pas sauver les artisans lituaniens, qui sont une cinquantaine à travailler l’ambre sur la côte. La plupart d’entre eux craignent en outre que les Chinois ne finissent d’une façon ou d’une autre par acquérir l’ambre extrait de la lagune de Courlande.

Saulius Gulbinskas, lui, voudrait voir plus loin : « Il faudrait pouvoir concilier exploitation et tourisme, ce serait certainement le plus grand avantage à en tirer. Malgré les difficultés, la Lituanie reste le pays de l’ambre. La tradition de son travail ne disparaît pas, ni les connaissances acquises à son sujet. » Jusqu’à quand, serait-on tenté de lui demander ?

Notes
(1) Données sur le tourisme du Bureau national des statistiques
(2) Site du Musée en anglais. 
(3) La pierre du soleil a été volée au musée en 2002, puis rendue par les malfaiteurs qui se sont dénoncés. Le musée possède également une inclusion très rare, celle d’un lézard entier pris dans de l’ambre.
(4) Les grandes foires annuelles sont celles de Gdańsk (Pologne) et de Vilnius (Lituanie). Celle de Sainte-Marie aux Mines, près de Colmar en France, est également l’une des plus importantes d’Europe.
(5) Dans les années 1920, l’écrivain Thomas Mann y a possédé une résidence d’été.

*Journaliste, correspondante de RFI dans les pays baltes.

Pour citer cet article : Marielle Vitureau, « Lituanie. Le pays de l'ambre risque-t-il de perdre son atout ? », P@ges Europe, 16 septembre 2015 - La Documentation française © DILA

 

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