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Espagne. Vivre ensemble à Melilla, par Yves Zurlo

[Espagne. Vivre ensemble à Melilla, par Yves Zurlo], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Des habitantes de Melilla, d’origine marocaine, affichent fièrement leur nationalité espagnole lors de la visite du roi Juan Carlos à Melilla en 2007.
© François Papet-Perin

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Mis à jour le 21/10/2015

Introduction

Les petites villes espagnoles de Ceuta et de Melilla qui, depuis les années 2000, ont souvent fait « la une » des journaux en raison de l'arrivée massive de migrants à leurs portes, présentent aussi une autre réalité, plus optimiste : celle de deux villes qui s’emploient à inventer une nouvelle forme de « vivre ensemble ».


Espagne. Vivre ensemble à Melilla

Yves Zurlo*

Bien que souvent associées, Ceuta et Melilla(1) sont deux villes qui ne se ressemblent guère : Ceuta, à seulement 14 km des côtes espagnoles, se situe à la pointe nord-ouest de l'Afrique du Nord et son territoire constitue une portion de la rive sud du détroit de Gibraltar ; une demi-heure de bateau à partir d'Algésiras suffit pour la rejoindre. Melilla, pour sa part, est à environ 400 km à l'est du détroit de Gibraltar, en direction de la frontière algérienne, au cœur du Rif marocain. C'est sans aucun doute l'éloignement du territoire espagnol qui différencie le plus les deux villes : Melilla, à plus de 200 km des côtes d'Almería, se trouve dans une situation d'isolement que ne connaît pas Ceuta, proche en outre des grandes villes marocaines de Tanger et de Tétouan.

Même si l'évolution des deux enclaves s’est souvent faite en parallèle, c’est avant tout Melilla qui a « ouvert la voie » à une nouvelle donne dans les relations intercommunautaires.

Le slogan touristique apparu à Melilla dans les années 2000 à l’initiative des autorités « Melilla, ciutad de las cuatro culturas » – comme son pendant à Ceuta qui a opté pour la formule « Ceuta, cuatro mundos por descubrir »(2) – semble aujourd'hui aller de soi, dans les deux enclaves espagnoles. Mais il n'en a pas été toujours ainsi. En effet, en publiant le 22 novembre 2010 un long reportage pour célébrer les 25 ans d’un « vivre ensemble » à Melilla, l'hebdomadaire espagnol El País Semanal a voulu rappeler que l’année 1985 avait marqué un moment important, signifiant ainsi qu'il y a eu « un avant » et « un après ».

Au-delà des préjugés qui stigmatisent souvent l'image liée à l'actualité de cette ville (revendication territoriale marocaine, immigration clandestine(3), contrebande, trafic de drogue.. ), celle-ci présente un atout méconnu : celui d’une cohabitation harmonieuse de quatre religions – chrétiens, musulmans, juifs et hindous – sur un même territoire d’une superficie de douze kilomètres carrés.

Les territoires de souveraineté espagnole sur la côte marocaine

Les territoires de souveraineté espagnole sur la côte marocaine.

© Yves Zurlo

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Il convient de revenir sur les origines de la population de ces deux enclaves. L'occupation espagnole des deux villes a d'abord été militaire ; dès le XVème siècle, Ceuta fut occupée d'abord par le Portugal (1415) et Melilla le fut par l'Espagne (1497). Cette présence espagnole a eu comme objectif de limiter les incursions barbaresques sur les côtes andalouses ainsi que l'avancée de l'empire ottoman en Afrique du Nord. Bien vite, les Plazas militaires sont aussi utilisées comme Presidios (bagnes)  : il n'y a donc pas à proprement parler de population civile. Ce n'est qu'à partir de la seconde moitié du XIXème siècle que la population de Ceuta et de Melilla va se modifier car la finalité de la présence espagnole va évoluer : tout en restant des places fortes, les deux villes vont servir de « tête de pont » à la pénétration coloniale espagnole au Maroc. En 1863, après la Guerra de Africa (1859-1860), Ceuta et Melilla deviennent des ports francs dans le but de leur donner un nouvel essor, fondé d'abord sur le commerce et non plus uniquement sur leur fonction militaire.

C'est aussi durant cette même année que les enclaves espagnoles s'ouvrent à une population juive sépharade installée au Maroc. Cette communauté juive va constituer, au XXème siècle, une des composantes essentielles de la population de Ceuta et de Melilla : même si elle a diminué aujourd'hui, un millier de citoyens de confession juive résident encore dans les deux villes espagnoles. Ils exercent souvent des professions libérales ou intellectuelles.

La population hindoue, quant à elle – environ une centaine de personnes – arrive à Ceuta et à Melilla au début du XXème siècle en provenance de Gibraltar ; elle s'est consacrée essentiellement au commerce de produits provenant d'Asie.

La communauté musulmane berbère, originaire du Rif(4), est la dernière à s’être établie dans les deux villes espagnoles après l'instauration du protectorat espagnol sur le nord du Maroc (1912-1956). Les décennies 1940 et 1950 correspondent à la période d’implantation la plus forte des musulmans à Melilla : 43 % des nouveaux arrivés en provenance du Maroc s’installent pendant les années où l'Espagne maintient encore son protectorat sur la zone nord du Maroc.

Quant à la population civile d'origine espagnole – ceux que l'on désigne par le terme de « chrétiens » même si certains ne professent aucune religion –, elle arrive également au moment de la création du protectorat espagnol pour répondre aux besoins de main-d’œuvre engendrés par le développement économique des deux villes qui deviennent bientôt les portes d'entrée du Maroc espagnol.

De ces quatre communautés, l'intégration des populations juive et hindoue dans la société de Melilla n'a posé de problème à aucun moment : leur bon niveau économique et social les a toujours conduites à s'apparenter à la communauté chrétienne. De plus, ces dernières années, l'importance numérique de ces deux communautés s'est à ce point réduite qu'aujourd'hui, parler de cohabitation harmonieuse revient à faire surtout référence à la capacité des chrétiens et des musulmans à vivre ensemble.

Une histoire aux racines coloniales

Pour bien comprendre la situation particulière de l'enclave de Melilla, il est nécessaire de remonter à la période coloniale, époque où un groupe de population exerce sa domination sur un autre dans le cadre d’une relation largement inégalitaire. Telle est la situation qui prévaut à Melilla en 1912 et qui se prolonge bien au-delà du retour de la démocratie en Espagne, après la mort du général Franco en 1975.

Dans ce contexte, le pays colonisateur met toujours en avant des justifications morales à son action : apporter la civilisation et le progrès technique aux peuples dits « arriérés ».

Paternalisme et mépris de l'autre sont donc les deux principales attitudes qui vont caractériser les relations entre le colonisateur espagnol et l'indigène rifain de Melilla : la gravure ci-dessous donne un aperçu édifiant du type de rapports qui prévaut alors.

« Le musulman découvre le progrès », Carte postale des années 1920

« Le musulman découvre le progrès », Carte postale des années 1920.

© archives de Melilla.

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Au cours du XXème siècle, la population musulmane de Melilla s’accroît rapidement pour répondre aux besoins en main-d’œuvre liés à l'expansion de la ville. Ainsi, en 1896, si on ne dénombre que 93 habitants de confession musulmane, dès 1950, cette population se monte à 6 200 personnes, puis en 1960, à 7 600 ; dix ans plus tard, en 1970, on y recense 12 900 musulmans.

Au cours de ces années, les deux communautés, chrétienne et musulmane, vont vivre côte à côte mais il ne s'agit pas encore pour autant de relation d'égalité puisque les autorités espagnoles vont même instaurer, en 1958, une « pseudo-carte d'identité » – en fait une simple carte de recensement – pour les musulmans qui ne leur accorde aucun droit, pas même celui d'acheter une maison. Le musulman vit à Melilla mais il y est légalement « invisible ». En guise d’illustration de cette situation, un reportage de la télévision espagnole (Informe Semanal) de 1975 – année de la mort de Franco – présente la ville aux Espagnols de la Péninsule comme « une place forte du christianisme en Afrique » et, si l'on y fait largement allusion aux militaires qui dominent encore la vie politique de la ville, les musulmans qui représentent alors 30 % de la population totale ne sont même pas évoqués, comme s’ils n’existaient pas.

Le réveil de la communauté musulmane

En 1985, soit dix ans après la  fin de la dictature en Espagne, la démocratie a encore des difficultés pour s'imposer à Melilla. L'égalité entre tous les citoyens n'y est pas encore une réalité : selon le recensement de 1981, sur une population musulmane estimée à environ 20 000 âmes, seules 2 500 ont la nationalité espagnole, les autres (soit environ 17 000 personnes) n'ont aucune existence légale même si, pour la plupart, elles sont nées à  Melilla.

À l'approche de l'entrée de l'Espagne dans l'Union européenne en 1986, l'État espagnol doit mettre sa législation en conformité avec les dispositions communautaires. Une Loi sur les étrangers (Ley de Extranjería) est donc votée en 1985. Selon celle-ci, 82 % de la population musulmane aurait dû se déclarer « étrangère » alors même que la plupart étaient nés à Melilla et qu’ils se retrouvaient de fait sans nationalité. Face à une telle injustice et pour la première fois de leur histoire, les musulmans de Melilla vont sortir dans la rue pour manifester en novembre 1985 : en effet, ils ne veulent pas être considérés comme étrangers dans une ville où la plupart d'entre eux vivent depuis plusieurs générations.
Quelques jours plus tard, les chrétiens de Melilla, en majorité des conservateurs, nostalgiques de l’époque coloniale, vont aussi descendre dans la rue pour soutenir la « Loi sur les étrangers » car ils craignent plus que tout la lente « invasion » d'une population musulmane qui entre illégalement sur le territoire de Melilla : les habitants de la ville parlent alors de « la Marche de la tortue » en référence à « la Marche verte » qui avait vu l'occupation du Sahara espagnol par la population marocaine, au moment de la décolonisation en 1975.

La population musulmane, en devenant un jour majoritaire à Melilla(5), craignent-ils alors, pourrait demander son rattachement au Royaume du Maroc.  Ainsi, pour décrédibiliser le leader musulman de Melilla, une partie de l’opinion publique prétend qu'il est un agent du roi Hassan II, et donc un opposant à la présence espagnole à Melilla. Les affrontements inter-communautaires à Melilla à la fin de l'année 1985 feront une victime.

La situation s'apaisera l'année suivante quand le gouvernement espagnol, en pariant sur la volonté des musulmans de devenir citoyens espagnols, décide de leur octroyer largement la nationalité.

« Tant que le niveau économique de l'Espagne, ainsi que celui des droits civiques et des libertés, sera supérieur à celui du Maroc, aucun habitant musulman de Melilla ne voudra être marocain », déclarait alors le délégué du Gouvernement (équivalent du préfet) à Melilla en 1986. L'histoire allait lui donner raison.

Melilla, ville des quatre cultures

Depuis cette date, la ville autonome de Melilla s’emploie à inventer une nouvelle façon de cohabiter.

Voici quelques exemples qui illustrent le souci des autorités de faire une place égale à toutes les cultures présentes à Melilla : les livres scolaires utilisés dans un pays qui a accordé une large autonomie aux différentes régions (Melilla a le statut de « ville autonome ») laissent à chacune d'entre elles la possibilité de présenter ses particularités propres. Ainsi à Melilla, dès l'enseignement primaire, les enfants apprennent à découvrir les différents apports culturels ou historiques des quatre communautés qui forment la population de la ville. Ces changements pédagogiques ont été mis en place très tôt après que les habitants de confession musulmane sont devenus des citoyens à part entière.

Toujours dans le domaine de l'enseignement, tous les élèves de Melilla, quelle que soit leur religion, peuvent maintenant bénéficier des jours fériés correspondant aux fêtes religieuses de toutes les communautés. C'est ce que titrait le quotidien El País du 17 novembre 2010 : « la plus grande fête musulmane est dès aujourd'hui une fête officielle à Melilla ».

Cependant, c'est sans aucun doute dans la vie politique de Melilla que ce « vivre ensemble » est le plus visible. L'intégration des musulmans à la société de Melilla s'est concrétisée par la création d'un parti politique essentiellement, mais pas exclusivement, musulman, Coalición por Melilla (CpM), qui compte actuellement sept conseillers (sur 25) à l'Assemblée municipale et qui a donné à la ville son premier maire-président musulman en 1999, Mustafa Aberchán. Lors des élections municipales de 2015, ce parti est devenu la principale formation d'opposition(6) au Partido Popular (droite, douze conseillers) qui est à la tête de la ville autonome depuis 1991 (mis à part une interruption en 1999).

Bien sûr, il convient de ne pas trop idéaliser cette cohabitation qui se cherche encore, car des sujets comme la question du logement ou de l'échec scolaire restent toujours problématiques pour la communauté musulmane, dont le niveau économique et social est toujours inférieur à celui de son homologue chrétienne. Par ailleurs, toutes les communautés ont accepté de participer dès 2001 à une « table ronde de dialogue interconfessionnel » pour anticiper les problèmes qui pourraient mettre à mal cette cohabitation harmonieuse, comme par exemple la montée de l'intégrisme islamique.

Une nouvelle image

L'épisode de tension intercommunautaire de 1985-1986 a eu, vingt-cinq ans plus tard, des effets imprévus sur le moment : alors que les « chrétiens » de Melilla s'opposaient parfois avec violence à  la présence des musulmans qui représentaient, à leurs yeux, un alibi pour les revendications du Maroc sur la ville de Melilla, la cohabitation harmonieuse (convivencia en espagnol) est devenue désormais un argument contre ces mêmes prétentions car les musulmans de Melilla se réclament fièrement de leur nationalité espagnole. Après avoir longtemps souffert d’une image de « ville maudite » au vu des problèmes auxquels elle était confrontée, Melilla est présentée aujourd'hui, dans la presse espagnole, comme un véritable « laboratoire »(7) et la ville autonome espère tirer profit de cette nouvelle image en jouant la carte du tourisme. Mais plus encore, ce « vivre ensemble » pourrait bien être une source d’inspiration pour inventer ailleurs de nouvelles façons de faire cohabiter des populations de cultures et de religions différentes.

Notes

(1) Villes espagnoles situées sur la côte méditerranéenne du Maroc et revendiquées par ce pays. Voir notre article, « Ceuta et Melilla. Villes espagnoles ou dernières colonies en Afrique ? », Grande Europe, n° 28, janvier 2011 – La Documentation française © DILA
(2) « Melilla. Ville des quatre cultures » et « Ceuta. Quatre mondes à découvrir », ces slogans font référence aux quatre communautés (chrétiens, juifs, musulmans et hindous) qui composent la population de Melilla et de Ceuta.
(3) sur ce phénomène particulièrement préoccupant, voir « Les barbelés de Melilla à ceuta. Les enclaves espagnoles emmurées au Maroc, in A. Novosselof et F. Neisse, Des murs entre les hommes, La documentation Française, Paris, 2015, 2de édition, pp.186-205.
(4) qui est de langue amazighe (et non de langue arabe) et parle le dialecte tamazight.
(5) Aujourd'hui, sur une population totale de 84 000 habitants, la communauté musulmane de Melilla en représente à peu près la moitié ; en 1985, lors de la crise intercommunautaire, sa part était estimée à 30 %.
(6) Le Parti socialiste espagnol (PSOE) est largement devancé puisqu'il n'obtient que trois conseillers.
(7) « Un laboratorio de convivencia », El País Semanal du 22 novembre 2010.

* Agrégé d’espagnol et docteur ès Lettres

Pour citer cet article, Yves Zurlo, « Espagne. Vivre ensemble à Melilla », P@ges Europe, 21 octobre 2015 – La Documentation française © DILA

 

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