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L’image de la Serbie sur la scène internationale. Au sujet de l'appropriation controversée de Nikola Tesla, par Élise Bernard

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Le musée Nikola Tesla à Belgrade, 2015.
Photo : Jelena Stankovic © Jelena Stankovic

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Mis à jour le 28/10/2015

Introduction

Pendant plus d’une décennie (essentiellement entre 1995 et 2005), la Serbie a fait figure de paria en Europe. Depuis 2006, les autorités serbes s’efforcent de développer le « capital sympathie » du pays dans le monde. Nikola Tesla, inventeur et ingénieur serbe émigré aux États-Unis dans les années 1890, génie universel, est ainsi devenu l’une des figures majeures de cette nouvelle diplomatie culturelle. Ses origines nationales semblent avoir beaucoup compté pour lui, même s’il se distingue avant tout par son caractère et son parcours cosmopolites et universalistes, à l’opposé des héros guerriers serbes des années 1990.


L’image de la Serbie sur la scène internationale. Au sujet de l'appropriation controversée de Nikola Tesla 

Élise Bernard*

Depuis le début des années 1990, la Serbie a endossé un rôle peu gratifiant sur la scène internationale : ses représentants politiques restent, pour la plupart, attachés aux réflexes propres aux systèmes de parti unique, prompts à se rassembler « autour du drapeau » (rally round the flag)(1), ils se montrent peu enclins à coopérer avec la justice internationale(2), et sont corrompus au point de faire assassiner en public le premier homme politique d’ouverture(3), pour ne relever que ces points. Mais, avec la création en 2006 d’un État serbe internationalement reconnu, la République de Serbie, ambitionnant d’adhérer à l’Union européenne, s’est engagée dans une diplomatie active qui vise à développer le « capital sympathie » du pays dans le monde(4). Il s’agit en fait de mettre en place une stratégie destinée non seulement à faire connaître le nouvel État mais aussi à restaurer son image aux fins, par le biais d’une « diplomatie culturelle », de le rendre attractif. En effet, les mots de « génocide » ou de « nettoyage ethnique » restent souvent associés à la Serbie.

Il existe différentes façons de promouvoir l’image d’un pays mais cette démarche, pour aboutir, nécessite une réelle adhésion au sein de la population. L’inventeur et ingénieur Nikola Tesla, l’un des plus grands scientifiques dans l’histoire de la technologie, ayant déposé plusieurs centaines de brevets couvrant au moins 125 inventions, est une personnalité que tous les Serbes perçoivent comme faisant honneur à l’héritage historique et culturel de leur pays(5). Quoi de plus naturel pour les promoteurs d’une nouvelle image de la Serbie dans le monde, que de s’appuyer sur la vie et les exploits de cet homme extraordinaire ?

Cependant, la mobilisation autour de cette figure ne concerne pas uniquement la Serbie : les initiateurs de la politique culturelle de plusieurs autres États s’approprient Nikola Tesla. Ce qui est remarquable – malgré les oppositions persistantes –, c'est que ce dernier, depuis une dizaine d’années, fédère les frères ennemis de la scène diplomatique balkanique. Serbes et Croates, en effet, considèrent que ce génie fait partie de leur patrimoine national respectif(6).

La récupération et l’instrumentalisation politiques de Nikola Tesla ont donné lieu, ces dernières années, à des polémiques en Serbie et ailleurs : la demande adressée récemment par l’Église orthodoxe serbe aux autorités de transférer les cendres de l’inventeur du musée de Belgrade – édifice dédié au « découvreur » – à l’Église Saint-Sava de Belgrade(7) l’atteste, de même que la revendication de ses origines croates par Zagreb. Tous ces débats font fi du fait que le meilleur ennemi de Thomas Edison a passé cinquante ans de sa vie aux États-Unis.

Un héros national serbe

N. Tesla a toujours été considéré, avec plus ou moins d’intensité, par les Serbes comme un héros national : la  Bibliothèque nationale de Serbie a notamment acheté en 1959 une lettre originale qu’il avait écrite au poète serbe Jovan Jovanovic Zmaj en 1894. Mais  c’est à compter de 2006 que ce grand esprit  est devenu l’un des symboles majeurs de la diplomatie culturelle serbe.

Cette même année, les Serbes commémorent en grande pompe le 150e anniversaire de la naissance de Nikola Tesla (1856-1943), scientifique internationalement reconnu mais surtout célèbre en Serbie, en Croatie et en Autriche. C’est l’occasion pour les autorités de la nouvelle République de faire imprimer son portrait sur les billets de 100 dinars, de baptiser l’aéroport de Belgrade à son nom, puis de participer aux inaugurations des monuments érigés en son honneur au Canada et aux États-Unis en 2013, en République tchèque en 2014… En promouvant une personnalité légendaire et populaire présentée comme originaire de leur pays, les autorités serbes cherchent à améliorer l’image de la Serbie sur la scène internationale.

N. Tesla, pour sa part, se déclarait « Serbe d’origine mais ayant la  Croatie comme patrie » (« Moga srpskoga roda i moje hrvatske domovine »). L’inventeur, d’après certains de ses biographes comme Marc J. Seifer, disait lui-même être originaire d’une région à l’histoire mouvementée ; il s’agit de la Krajina, zone frontière militarisée à fort peuplement serbe mise en place par l’Autriche-Hongrie pour se protéger contre l’Empire ottoman. Alors qu’il n’est pas né en Serbie, il est présenté par son biographe comme étant attaché à l’héritage culturel serbe, à la langue serbe, à l’Église orthodoxe serbe. Ce qui ne l’empêchait pas, souligne M. J. Seifer, de se montrer passionné lorsqu’il parlait de sa région d’origine  qui fut un champ de bataille permanent...(8) Dans son autobiographie, N. Tesla écrit que son grand-père maternel « faisait partie d’une famille dont les origines serbes remontent à de nombreuses générations »(9).

Nikola Tesla est né à Smiljan, un petit village de la Krajina de Lika (la Krajina s’étend sur plusieurs régions géographiques, à savoir Banovina au Nord, Korduna à l’Est et Lika au Sud-Est), situé à présent en Croatie. Ses ancêtres quittent la Zadruga d’origine (unité domestique fondée sur la propriété commune des biens, le partage des tâches et les liens du sang chez les Slaves du Sud), au milieu du XVIIIe siècle, et migrent vers l’ouest, dans ces confins situés entre les Empires ottoman et austro-hongrois. Il faut avoir à l’esprit que les Slaves du Sud, aux XVIIIe et XIXe siècles, ne disposent plus de leur propre État depuis le Moyen-Âge. Ces peuples, et particulièrement ceux influencés par la Révolution française, s’efforcent de faire vivre leur culture oralement. Les lettrés serbes et croates de l’époque œuvrent, quant à eux, pour immortaliser les contes et poèmes et pour développer une littérature afin de marquer leurs particularismes au sein des empires(10). C’est dans ce contexte que la mère de Nikola Tesla, Djuka (1822-1892), est présentée comme une fine connaisseuse de la culture traditionnelle et de la poésie serbes, bien qu’elle fût illettrée. Son père (1819-1879), prêtre orthodoxe et homme des lettres, est connu pour ses sermons et pour être ouvert aux changements politiques et sociétaux alors en cours, y compris à l’indépendance serbe.

Pour d’autres biographes, comme Christopher Cooper, plus que les origines ethniques et religieuses, ce sont les influences napoléoniennes du début du XIXe siècle qui ont marqué la famille Tesla. Durant la période d’influence française (1805-1809), rejetant la monarchie et promouvant l’éducation, le grand-père paternel épouse la fille d’un colonel de Napoléon. Un de leurs fils, Josif, devient professeur de mathématiques à l’Académie militaire. N. Tesla maintiendra des relations avec lui toute sa vie. L’autre fils, Milutin, père de Nikola, entre dans les ordres(11). L’inventeur est donc un Slave de l’Empire austro-hongrois, de religion serbe orthodoxe, qui grandit au contact de diverses influences (scientifiques, spirituelles, traditionnelles, érudites et rurales) avant d’entamer ses études à Graz, puis à Prague.

L’histoire de la famille Tesla et le destin du quatrième enfant de Milutin et Djuka, fascinent, en Serbie, au-delà de toutes les modes et des régimes politiques. Nikola Tesla a inspiré plusieurs générations d’étudiants de l’école d’ingénierie électrique de Belgrade(12). Son parcours constitue même la base de nouvelles méthodes d’enseignement primaire. Il a par ailleurs contribué à un ouvrage académique littéraire dédié à la poésie serbe(13). Il écrit en cyrillique(14) et, dans un discours public à Belgrade, se dit fier d’être serbe(15).

Un citoyen du monde et un visionnaire humaniste

Mais la renommée de Nikola Tesla va bien au-delà de la Croatie et de la Serbie. L’Unesco  a enregistré les archives documentaires de l’inventeur, répertoriées au titre du « patrimoine serbe sur le Registre de la mémoire du monde »(16). Par ailleurs, il existe  155 ouvrages consacrés à l’inventeur et presque 300 articles de presse, majoritairement américains, consacrés à sa vie et à son travail(17). Naturalisé américain, N. Tesla a marqué l’histoire des États-Unis. Sa personne relève parfois du mythe, voire du culte(18).

Cet ingénieur très créatif fut avant tout cosmopolite. Dans sa jeunesse, la communauté des peuples que constitue l’Autriche-Hongrie contribue à faire de lui un esprit ouvert sur le monde sans que cela nuise à son patriotisme. Après des études secondaires à Karlovac (ville  située au nord des confins militaires de l’Autriche-Hongrie), il intègre l’école polytechnique de Graz (1875), passe par Prague où il étudie la philosophie, puis  rejoint  Budapest (1881) pour gagner sa vie grâce au développement du réseau téléphonique. Il est recruté en 1882 par la Compagnie européenne de Thomas Edison et se retrouve à Paris, en charge de diverses installations d’éclairage électrique. Lors d’une de ses missions à Strasbourg, il élabore le moteur à induction. Son responsable le pousse à rejoindre la maison-mère de la compagnie et à travailler avec T. Edison. Il arrive ainsi, à l’âge de 28 ans, aux États-Unis (1884). Les relations avec le scientifique américain et fondateur de General Electric sont compliquées mais elles alimentent encore la fascination pour le personnage(19).

Bien moins connu que Thomas Edison, N. Tesla a pourtant laissé son empreinte dans l’histoire américaine. Nombreux sont les événements qui témoignent d’une vie de bourreau du travail, d’un homme visionnaire et engagé pour l’humanité : son passage à Chicago (en 1893, il est choisi pour illuminer l'exposition colombienne qui s’y tient en commémoration de la découverte de l'Amérique), son laboratoire (en 1899, il s'installe à Pikes Peak près de Colorado Springs où il fait l'une de ses plus grandes découvertes, les ondes terrestres stationnaires), son opposition au prix Nobel de physique Guglielmo Marconi (en 1915, il lui intente un procès pour utilisation et contrefaçons de brevets. Le 21 juin 1943, la Cour suprême des États-Unis annule le brevet d’invention de la radio de ce dernier), son article très remarqué dans le New York Sun « Tesla looks to Science to End the War »(20) et la « guerre des courants » (un épisode de l’histoire industrielle mondiale opposant T. Edison, George Westinghouse et N. Tesla).

L’homme de la bobine, des lampes à haute fréquence, du courant alternatif, des futurs radars et de la télécommande ouvre le XXe siècle. N. Tesla pense que l’on pourra sans doute disposer un jour d’une énergie libre et illimitée, disponible pour le bien-être de tous.

Après son décès en 1943, sa famille engage à l’encontre de l'administration américaine une procédure judiciaire pour recouvrer ses documents de travail et ses affaires personnelles. Après un long procès, son neveu Sava Kosanović fait remettre l'urne et une partie de ses travaux au musée Nikola Tesla fondé en 1952 à Belgrade. Le possible transfert des cendres du grand ingénieur, soutenu par les autorités serbes sous l’impulsion de l’Église orthodoxe serbe, irrite certains chercheurs et une partie de la population serbe qui déplorent la récupération politique et religieuse de l’homme de science.

Ce Slave du Sud, né dans un petit village, qui côtoie les plus grands savants de son époque dans les domaines de l’énergie et de l’électricité et que revendiquent aujourd’hui notamment la Serbie et la Croatie, a connu une destinée curieuse : homme de la modernité, il a accompli un itinéraire culturel et professionnel, européen et international, exemplaire. Revenir sur cette personnalité constitue aussi une façon de lutter contre les clivages. Ainsi, Nikola Tesla illustre parfaitement la richesse des apports ruraux et urbains, culturels et spirituels, serbes et croates, européens et américains, littéraires et scientifiques !

Notes

(1) À propos du phénomène, Mathew A. Baum, « The Constituent Foundations of the Rally-Round-the-Flag Phenomenom », International Studies Quarterly¸Vol. 46, 2002, p. 263-298. À propos de la Serbie, Elise Bernard, Transitions et mutations de l’Etat contemporain – Le cas serbe, LGDJ, coll. Des thèses de la Fondation Varenne, 2012, p.  286.
(2)EliseBernard, « Les (re)constructions institutionnelles des États de l’ex-Yougoslavie », in  H. Pauliat et V. Saint-James (dir.), La fermeture d’un Tribunal International : le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie, 2015, Institut Universitaire Varenne, Coll. Transition et Justice, p. 128-151.
(3) Zoran Djindjic, sur ce point V. Ivana Spasic, « Citoyens contre politiques : le 5 octobre 2000 et la construction de la Serbie de l’après - Milosevic », Revue d’Études comparatives Est-Ouest, 2004, vol. 34 n°4, p. 270.
(4) Diplomatie inaugurée par le Président Tadic,  E. Bernard « Serbie », Chronique 2012, Est Europa, 2013, p. 93. On notera aussi l’apport non négligeable du tennisman Novak Djokovic.
(5) Dragoljub Martinovic, « Wonderful Tesla – Inspiration and Guidepost », in A. Protic (dir.), The Essential Nikola Tesla : Peacebuilding Endeavor¸ Tesla Memory Project, UNESCO Center for Peace, 2015,  p 40. N. Tesla est connu des lecteurs français depuis la parution  de l’ouvrage de Jean  Échenoz, Des éclairs, Éditions de minuit, 2010.
(6) L’inauguration en 2006 du site mémoriel érigé près du lieu de naissance de N. Tesla en Croatie, a permis de voir réunies des personnalité serbes et croates, notamment Stjepan Mesic et Boris Tadic, alors respectivement présidents des républiques croate et serbe. Dans les années 1990, pendant les conflits yougoslaves, la figure de Nikola Tesla fut rejetée en Croatie – il avait été considéré comme serbe par les Oustachis pendant la Seconde Guerre mondiale, puis par les indépendantistes radicaux. Mais, depuis que le pays a adhéré à l’Union européenne en 2013, Nikola Tesla est présenté comme un « fils de la nation croate ».
(7) « Nikola Tesla's ashes spark row between Serbian scientists and Orthodox church », The Guardian, 4 mars 2014.
(8) MarcJ. Seifer, Wizard: The Life and Times of Nikola Tesla, Carol Publishing Group, 1996.
(9) Gyorgy M. Vajda, Le Tournant du siècle des lumières, 1760-1820 : les genres en vers des lumières au romantisme, John Benjamins Publishing, 1982, p. 551.
(10) Mes inventions¸ Hades éditions, Coll. Science marginale, 144 p.
(11) Christopher Cooper, The Truth About Tesla: The Myth of the Lone Genius in the History of Innovation, Race Point Publishing, 2015, p. 23.
(12) Dragoljub Martinovic, « Wonderful Tesla – Inspiration and Guidepost », in A. Protic (dir.), op. cit.  p 40.
(13) N. Tesla, « Poems, Paraphrases from the Serbian of Zmai Iovan Iovanovich, after Literal Translations », in Robert U. Johnson, Songs of Liberty and Other Poems, New York, The Century Co., 1897, p. 43-47.
(14) Bozidar Kovacek, Nikola Tesla i Matica Srpska, 2006, Matica Srpska, Novi Sad, 162 p. NB : les Croates parlent une langue proche mais surtout, écrivent en latin.
(15) Aleksanadar Sapic,  Никола Тесла – геније који је обасјао свет. Београд: Теслианум.„Никола Тесла космички геније“ ;  Политика, фељтон штампан од 12.12.2005 до 31.01.2006 и од 02.07.2006 до 29.07.2006. p. 5 à 20.
(16) Archives de Nikola Tesla http://www.unesco.org/new/fr/communication-and-information/flagship-project-activities/memory-of-the-world/register/full-list-of-registered-heritage/registered-heritage-page-6/nikola-teslas-archive/
(17) « Tesla books », liste des ouvrages consacrés au scientifique sur le site, http://www.teslauniverse.com/nikola-tesla/books, consulté le 13 août 2015.
(18) Zorica Civric, “Tesla and Shakespeare : Similarities of Genius and Heroic Drama”», in A. Protic (dir.), The essential…, op.cit., p 44.
(19) Stephanie Samartinao McPherson, War of the Currents: Thomas Edison vs Nikola Tesla, Twenty-First Century Books, coll. Scientific Rivalries and Scandals, 2012, 64 p.
(20) Robert Uth, Tesla, Master of Lightning, Barnes & Noble Publishing, 1999, p. 117-125.

* Elise Bernard, Docteur en droit public de l’Institut d’études européennes de l’Université Paris III Sorbonne-nouvelle, chercheur associé au CERSA (CNRS / Université Paris II Panthéon-Assas), co-directrice du séminaire « Politique communautaire et réforme de l’État en Europe post-communiste ».

Pour citer cet article, Elise Bernard, « L’image de la Serbie sur la scène internationale. Au sujet de l’appropriation controversée de Nikola Tesla », P@ges Europe, 28 octobre 2015 – La Documentation française © DILA

 

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