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Politique urbaine et grands ensembles : l’exemple genevois du Lignon, par Alexandre Mouthon

[Politique urbaine et grands ensembles : l’exemple genevois du Lignon, par Alexandre Mouthon], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Lignon – un grand ensemble classé au patrimoine.
© Alexandre Mouthon, 2015.

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Mis à jour le 12/01/2016

Introduction

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la construction de grands ensembles répondait à une nécessité démographique et a accompagné l’essor économique de cette période. Les nouveaux immeubles faisaient alors l’objet d’un consensus entre architectes, urbanistes et élus. Souvent bâtis à la périphérie des villes européennes, certains d’entre eux sont, à partir des années 1980, apparus comme des enclaves de pauvreté où la violence a fait irruption. Toutefois, le plus souvent pensés dès l’origine en termes de bonne orientation solaire et d’exposition au vent, d’espaces et de jardins communs, avec des appartements bien éclairés et fonctionnels, certains grands ensembles s’avèrent non seulement aptes aux transformations demandées par les nouvelles règles écologiques mais également aux formes de vie souhaitées par des populations urbaines en cours de renouvellement. Si le grand ensemble passe parfois pour un phénomène architectural du passé, il peut avoir cette qualité rare d’être un patrimoine porteur d’avenir. Expérience heureuse dans le panorama controversé des grands ensembles européens, la cité du Lignon construite dans les années 1960 dans le canton de Genève en Suisse, bénéficie aujourd’hui d’une mesure de protection qui atteste sa valeur patrimoniale et fait l’objet d’un projet pilote de sauvegarde.


Politique urbaine et grands ensembles : l’exemple genevois du Lignon

Alexandre Mouthon*

Le quartier du  Lignon

Le quartier du  Lignon.

© Alexandre Mouthon, 2015

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Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, certains pays d’Europe ont fait le choix d’ériger des quartiers d’habitats collectifs, généralement situés en périphérie des  villes. Pensés et construits pour absorber la croissance démographique, mais aussi pour répondre à l’essor économique social et technologique, ces quartiers intégrés initialement à forte mixité sociale, ont été, à leurs débuts, l’objet  d’une  communication intense des pouvoirs publics qui cherchaient à mettre en avant ces logements comme une réussite architecturale, urbanistique et politique, voire comme un pas vers la modernité. Ils ont été aussi, voire surtout, à ce moment-là, le manifeste d’une politique d’aménagement du territoire et de planification urbaine. Devenus dans les années 1980-1990, des cités populaires peu prisées, et même, selon les discours médiatiques et institutionnels, des espaces de non-droit pour les cas les plus extrêmes, certains grands ensembles(1) sont, dans cette seconde décennie du XXIe siècle, l’objet d’une relecture, comme s’ils retrouvaient un second souffle.
Situé en Suisse romande à Vernier, une commune périphérique de la métropole genevoise, le quartier du Lignon, en est un bon exemple.

Le Lignon, un grand ensemble suisse

Ce quartier est inspiré par le modernisme de l’architecte Le Corbusier, qui proposait des espaces dont l’identité se construisait sur l’interaction entre l’individualisme du logement et la collectivité de l’habitat social, intégrée à une « unité d’habitation » dotée d’une vue sans obstacles sur l’horizon, le soleil et la nature. Il s’agissait donc de densifier le bâti à la verticale pour dégager un maximum de surface au sol pour les jardins. Concernant la démarche de Le Corbusier, un élément d’échec relatif est souvent avancé : en raison de la structure massive autocentrée de ses réalisations  – les appartements sont traversants, mais le balcon ouvre dans bien des cas vers l’intérieur et non vers la rue – le grand ensemble se couperait de l’extérieur, la cité se marginalisant ainsi elle-même. On reproche à cet agencement de favoriser la « ghettoïsation » des grands ensembles(2).

Le Lignon située dans un cadre naturel exceptionnel

Le Lignon située dans un cadre naturel exceptionnel.

© Alexandre Mouthon, 2015

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Les points communs entre les constructions de Le Corbusier et celles réalisées au Lignon s’arrêtent là. Car si la Cité radieuse de Marseille construite par l’architecte a été édifiée de 1947 à 1952 et proposait 337 appartements, Le Lignon, réalisé entre 1963 et 1971 dans un cadre naturel d’exception, est considéré comme la plus spectaculaire opération de construction de logements de l’après-guerre en Suisse.

 Conçue par les architectes Georges Addor, Dominique Julliard, Louis Payot et Jacques Bolliger, cette cité se compose de deux tours et d’une barre d’immeubles de 1 060 mètres de long, divisée en 84 unités d’habitations. Alors que l’ensemble peut accueillir 10 000 habitants dans 2 790 appartements, on y comptait qu’environ 6 500 personnes de 103 nationalités en 2015, soit un fonctionnement en sous-capacité. Une des spécificités architecturales du Lignon repose sur sa très faible surface au sol (seulement 8 % de la surface totale du quartier) et sur les galeries ouvertes qui strient la façade tous les quatre étages afin de donner aux habitants un accès à l’extérieur et de créer une liaison horizontale dans toute la longueur de la barre. L’aspect général évoque un navire et ses ponts.

Le Lignon – inspiré par le modernisme de Le Corbusier

Le Lignon – inspiré par le modernisme de Le Corbusier.

© Alexandre Mouthon, 2015

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La taille hors normes de l’opération et l’innovation opérée par le choix des matériaux et les techniques employées lui valent encore aujourd’hui la réputation d’être un objet exceptionnel, bien au-delà des frontières nationales. Fidèle à la logique de production industrielle qui prévalait à la construction des grands ensembles en Suisse comme ailleurs en Europe de l’Ouest,  Le Lignon a été monté à partir du moule d’un appartement dans lequel le béton serait coulé. Il s’agissait de raisonner en termes de pré-fabrication, le chantier étant le lieu d’assemblage des différents éléments produits en usine. Une usine de béton a été d’ailleurs installée sur site en parallèle à l’élévation de la barre.

 

Le Lignon, un grand ensemble classé au patrimoine 

Située à quelque 6 kilomètres du centre de Genève, sous le couloir aérien de l’aéroport international genevois, le quartier bénéficie d’un site exceptionnel.

Une place centrale a été accordée aux espaces verts au bord du Rhône. Le Lignon apparaît comme un îlot urbain, futuriste, qui émerge de la forêt. Les jardins sont luxuriants, entretenus, propres, la campagne est là, tout autour, à perte de vue. Une promenade urbaine aménagée longe le quartier, enjambe le fleuve, serpente entre les parcelles cultivées et les troupeaux de vaches. Une ferme est intégrée au pied de la barre, des balcons surplombent ses serres. S’il s’agit bien d’une « cité », d’une densification du bâti par la verticale, Le Lignon ne peut être qualifié d’« échec », ni urbanistique ni social.

Le Rhône

Le Rhône.

© Alexandre Mouthon, 2015

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Genève abrite d’autres grands ensembles périphériques que la loi HLM de 1957 et la loi d’expansion de l’agglomération urbaine ont encouragés : les Avanchets, les Palettes, la cité de Meyrin (première cité satellite de Suisse), Budé, Onex, Lancy, Carouge, etc. Mais c’est peu pour une métropole qui compte 800 000 habitants en 2015. Le Lignon se démarque par son originalité architecturale et son site, ce qu’a reconnu l’Office du patrimoine et des sites en le classant comme monument en 2009.

Le Lignon à l’épreuve de la durée : un nouveau regard

La réputation de la cité s’est toutefois ternie dans les années 1980-1990, victime comme tous les grands ensembles d’un discours stigmatisant : violence, dégradation, laideur, marginalisation socio-spatiale, éloignement, etc. « Grand ensemble » et « banlieue hostile » ont désormais résonné de manière quasi homonyme dans l’inconscient collectif. Le fonctionnalisme du quartier que les habitants n’ont pas besoin de quitter sauf pour aller travailler a été pointé du doigt comme facteur de séparation du reste de la ville.

Les statistiques de 2015 ne recensent pourtant pas plus de délits au Lignon qu’ailleurs dans le canton de Genève. La vie associative y est bien développée. À l’image de Genève, le quartier est très cosmopolite. On constate par ailleurs que les catégories socioprofessionnelles dites « supérieures » cherchent à s’y installer (artistes, fonctionnaires internationaux, professions libérales, etc). Ces évolutions participent d’un mouvement global de requalification urbaine auquel sont soumises de nombreuses villes d’Europe.

La production d’images des grands ensembles

 

Ferme est intégrée au pied de la barre

Ferme est intégrée au pied de la barre.

© Alexandre Mouthon, 2015

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L’image détient une place centrale dans les discours qui ont successivement accompagné l’histoire des grands ensembles. Alors que la politique visuelle des institutions les avait encensés dans les années 1930-1950, les premières critiques sont apparues dans les décennies 1960-1970. Puis les médias ont pris le relais en jetant le discrédit dans les années 1980-1990. Enfin, dans les années 2010, on constate chez les politiques, les journalistes mais aussi chez les artistes une volonté de nuancer le constat d’échec, voire le désir de la réhabilitation symbolique de ce patrimoine. Après les destructions de cités à la dynamite mises en scène dans les médias – comme la démolition en 1986 de l’immeuble Debussy à la cité des 4000 à la Courneuve –, le temps est, semble-t-il, venu de relire différemment certaines de ces images, de s’en inspirer pour reconsidérer la densification verticale et collective comme un habitat dont la ville et sa société peuvent tirer quelques réalisations porteuses d’avenir.

Les photographies en vues surplombantes obliques et en vues piétonnes présentent les grands ensembles fidèles à leurs maquettes tout en assurant un effet de gigantisme et d’insularité dans le paysage (3).

Genève face à la demande de logements

S’intéresser au Lignon en particulier et aux grands ensembles en général entre en résonance avec un des enjeux auxquels la métropole du Grand Genève doit à présent faire face. Si la pénurie de logement à Genève dans les années 1960 a été une des raisons qui a prévalu à la construction du Lignon, elle demeure non seulement  une constante en 2015 mais est à l’origine d’une intense spéculation immobilière  et de débats passionnés. Ce manque a des conséquences directes sur les régions françaises voisines qui absorbent une partie de la croissance de la métropole transfrontalière qu’est devenue Genève(4).

Un projet de loi a été soumis au Parlement genevois en 2005, qui proposait d’autoriser la surélévation de deux étages, soit six mètres, de chaque immeuble. Une vive opposition référendaire a mené à son abandon. En 2008, une nouvelle loi a été adoptée qui rejette le principe de généralisation d’une surélévation pour privilégier une approche au cas par cas afin de tenir compte de l’intégration paysagère de chaque îlot, dans un souci d’harmonisation. La nécessité d’une densification verticale est donc reconnue comme nécessaire, mais d’autres considérations en limitent la réalisation. 

Quand une cité populaire devient un placement financier

En 1962, le discours des pouvoirs publics a défendu la construction du Lignon comme réponse à la croissance démographique. En 2015, la densification du tissu urbain de Genève est freinée par de nombreux lobbies, accentuant la pression sur les prix de l’immobilier. Selon l’Office fédéral des statistiques, la population de Genève devrait augmenter de 18,2 % d’ici à 2035. Le Lignon, dont certains appartements appartenant à des fonds d’investissement, sont inoccupés, est classé au patrimoine de Genève. L’équation est simple : la valeur des appartements et des immeubles croît, les loyers aussi, faisant du Lignon un produit d’investissement.

Cinq groupes de promoteurs ont participé à la construction du Lignon, selon une logique de partenariat public privé(5). En 1971, sur les 2 790 appartements, seulement 1 097 ont été subventionnés, les autres étant proposés en économie libre. En 2015, selon le Comité central du Lignon (organisme créé en 1972 pour la gestion quotidienne du quartier), les appartements appartenaient à une trentaine de propriétaires, en l’occurrence des assurances, des fonds de pensions(6), des fondations de droit public et des fonds de placements immobiliers. La caisse de pension de l’État de Zurich est non seulement propriétaire du centre commercial de la cité mais elle l’est également d’un certain nombre d’appartements. Les fondations de droit public sont des fondations privées mandatées et subventionnées par le canton de Genève pour gérer un parc immobilier dit « d’Habitat Bon Marché » (HBM). Les fonds de pensions et les fonds immobiliers, souvent imbriqués, sont les acteurs en plus forte croissance.

Le groupe Pensimo management chapeaute plusieurs fonds de placements immobiliers qui apparaissent au nombre des propriétaires du Lignon (Turidomus, Pensimo, Imoka, Swissinvest). Tout comme des fonds d’investissement qui appartiennent à des banques, Pensimo Management fait partie d’un empire industriel et financier dirigé par la famille d’industriels suisses Schmidheiny. En 1962, Ernst Schmidheiny qui dirigeait alors Holderbank, une multinationale du ciment (Holcim depuis 2001), a acheté avec son groupe immobilier une large portion des terrains agricoles sur lesquels Le Lignon sera ensuite construit. Les parcelles ont été déclassées en zone constructible en 1963, et un tiers d’entre elles sont alors revenues à l’État de Genève. L’empire Schmidheiny est donc promoteur du Lignon en 1963, avec l’aval de l’État, et spéculateur aujourd’hui(7). 

L’identité des propriétaires éclaire bien le décalage qui semble exister entre le caractère initial du Lignon comme habitat social et sa qualité actuelle de produit de spéculation. La lutte contre la spéculation foncière est pourtant inscrite dans la Constitution de la république et Canton de Genève.

Notes :

(1)En français, l’expression « grand ensemble » est officiellement apparue pour la première fois dans la circulaire Guichard du 21 mars 1973 qui mettait fin à cette politique urbaine en France. La paternité de l’expression est attribuée à Marcel Rotival en 1935.
(2) Raphaële Bertho, « Les grands ensembles », Études photographiques, n°31, printemps 2014.
(3) Certaines photographies réalisées par l’auteur au Lignon en 2015 reprennent  les mêmes angles que d’autres photographies réalisées à la cité de la Muette à Drancy et publiées en 1935 dans la revue L’Architecture d’Aujourd’hui (vol. 1, n° 6) par M. Rotival sous le titre « Les Grands Ensembles » ; et elles renvoient aussi à celles qui illustrent l’article du ministre français de la Construction, Pierre Sudreau, « Pour un musée des erreurs », L’Architecture d’Aujourd’hui, n° 95, 1961.
(4) Alexandre Mouthon, « Suisse. Métropolisation, territoires de proximité et inégalités dans la région lémanique », P@ges Europe, 4 février 2013, La Documentation française © DILA.
(5) Le Lignon, symbole de la collaboration réussie public-privé.
(6) Pour une compréhension des mécanismes de l’État social suisse, lire l’article de Peter Streckeisen « Suisse. Quel État social ? », P@ges Europe, 6 mai 2015, La Documentation française © DILA.
(7) Frederic Therin, Les Echos.fr, 6 juin 2014.

* Géographe et photographe indépendant.

Pour citer cet article : Alexandre Mouthon, Politique urbaine et grands ensembles : l'exemple genevois du Lignon, P@ges Europe, 13 janvier 2016 – La Documentation française © DILA.

 

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