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La « route des Balkans » ou vers une déroute des valeurs ? par François Bacharach

[La « route des Balkans » ou vers une déroute des valeurs ? par François Bacharach], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le réfugié, Felix Nussbaum, 1939.
© Wikimedia Commons

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Mis à jour le 18/03/2016

Introduction

Depuis que la Hongrie a installé, en septembre 2015, des clôtures « anti-migrants » le long de sa frontière, des centaines de milliers de migrants ont emprunté la « route des Balkans » (Slovénie, Croatie, Serbie et Macédoine) pour rallier le sud-est et le nord de l’Europe. Au prix d’une périlleuse traversée en Méditerranée, ces hommes, femmes et enfants se heurtent, depuis le début 2016, à des conditions d’entrée et d’accueil toujours plus strictes. L’annonce, en février 2016, de quotas d’accueil par l’Autriche, a entraîné par ricochet la fermeture de cette route le 8 mars. Elle a pour effet de bloquer des milliers de migrants en Grèce et à la frontière gréco-macédonienne, désespérés et à la recherche d’autres chemins.


La « route des Balkans » ou vers une déroute des valeurs ?

François Bacharach*

L’arrivée massive des migrants durant l’année 2015 fuyant notamment la guerre en Syrie, en Irak et en Afghanistan a abouti à la constitution d’une « route des Balkans » et a surpris les décideurs politiques d’Europe du Sud-Est ainsi que les opinions publiques, peu informées jusqu’alors sur les conséquences possibles des conflits au Proche et Moyen-Orient. La Serbie, puis la Croatie, ont été parmi les points de passage les plus empruntés par les centaines de milliers de migrants (600 000 personnes officiellement) qui ont transité sur ces territoires au cours de l’année 2015.

Les pays issus de l’ex-Yougoslavie ont d’abord subi ce flux humain dans l’improvisation et l’inquiétude. Mais rapidement, les autorités, en tout cas dans les deux principaux pays qui nous intéressent, la Serbie et la Croatie, ont pris la mesure de l’enjeu. Elles ont organisé l’accueil et, avec l’appui des ONG, ont privilégié une dimension humanitaire dans la prise en charge de ces populations. Toutefois, les changements politiques intervenus notamment en Croatie avec l'arrivée au pouvoir d’une coalition national-conservatrice en janvier 2016, ont contribué à renforcer les tenants d’une "Europe forteresse" et créer un nouvel agenda régional conduisant à la fermeture de la « route des Balkans » (Slovénie, Croatie, Serbie et Macédoine). À Zagreb comme à Belgrade, désormais, on scrute tout changement politique en Allemagne (un possible désaveu de la chancelière Angela Merkel) en vue d’adopter une position de fermeté mettant fin à ce transit. La plus grande hantise pour chacun des pays balkaniques est de se trouver dans une position «  de bouchon » du flux migratoire.

Dobrodošlica, une sorte de « culture de bienvenue » version balkanique

Pendant l’été 2015, la venue des candidats à l’exil, et les images largement relayées par les médias locaux ont suscité dans les opinions publiques de la région une réelle compassion qui trouve ses origines dans les souvenirs du conflit. L’héritage douloureux des guerres des années 1990 (on comptait 750 000 personnes déplacées en 1993 issus de l’ex-Yougoslavie) continue à peser en Europe du Sud-Est. En 2016, 13 500 personnes sont encore portées disparues, et 480 000 réfugiés attendent des réparations suite aux pertes essuyées.

Ces effets de miroir ont suscité assez spontanément des manifestations de solidarité de la part de la société civile sur lesquelles se sont appuyés les politiques et les médias. Les peurs de l’invasion islamique et islamiste agitées par des courants de la droite extrême n’ont eu que peu de résonance dans une région habituée depuis des siècles à cohabiter avec les populations musulmanes slave ou albanaise. Les conflits interconfessionnels ont certes jalonné l’histoire récente des Balkans mais le monde musulman n’y est pas cet inconnu synonyme de peur plus au nord de l’Europe. La société civile s’est mobilisée à travers un certain nombre d’organisations mais c’est surtout le regard du monde politique qui a contrasté avec celui des pays voisins de l’Europe centrale. Prenons le cas de la Croatie, le Premier ministre sortant (social-démocrate) a été omniprésent dans les médias. Zoran Milanović a su user d’un mélange de fermeté et d’humanisme.

Ce dernier déclarait : « Lorsque les temps furent durs pour nous dans le passé, l'Italie, l'Allemagne et d'autres pays ne nous ont pas fermé leurs portes, souvenons-nous en. »(1) Ou bien, adoptant un ton offensif à l’égard de la Hongrie qui défendait durant l’été 2015 une ligne restrictive face à cet afflux humain au nom de la protection des religions d’Occident, Z.  Milanović ajoutait : « J’ai dit à mon homologue hongrois [Viktor Orban] de ne pas défendre la chrétienté en mon nom. Ce n’est pas nécessaire. Merci ! »(2) On se souvient aussi de la formule choc de l’ancien ministre de l’Intérieur croate, Ranko Ostojic, lorsque furent évoquées les menaces de recours à l’armée en vue de protéger les frontières d’une éventuelle « invasion de réfugiés », « si vous tirez sur ces gens, je prendrai la tête de la colonne et vous pourrez alors tirer sur moi ».(3) Le Premier ministre serbe, Aleksandar Vučić, se disait, quant à lui, fier de son pays et de l’accueil exemplaire qui avait été réservé aux réfugiés.(4)

La gestion de la crise migratoire, au cours de l’année 2015, a été un succès pour les leaders de ces deux pays : en politique intérieure, elle a fait remonter la côte de popularité de leurs dirigeants. Vis-à-vis de l’étranger, elle leur a permis de se présenter en bons élèves européens, plus respectueux des valeurs communes que certains États membres, et de récolter des louanges de la part des dirigeants de l’Union européenne, utiles en particulier pour le pays candidat qu’est la Serbie.

Les services d’État – sécurité civile, police aux frontières, armée pour les travaux de construction, ministère de la Santé, etc. – ont effectivement mis en place des centres d'accueil et de transit permettant une prise en charge des migrants efficace et respectueuse (chauffage, séparation des sanitaires femmes et hommes, salles de prière, points wi-fi, recharge des cartes téléphoniques, etc...). La Croix-Rouge, le HCR et d'autres acteurs humanitaires croates, serbes et internationaux, soutenus par les populations des alentours depuis le début de la crise migratoire, ont maintenu leurs efforts pour accueillir dans les meilleures conditions les exilés.

La Croatie, dernier État à être entré dans l’Union européenne en juillet 2013, s’est alors montrée fondamentalement attachée à la libre circulation des personnes. Ce positionnement a contrasté avec celui de la Slovénie, membre de l’espace Schengen et qui a pris, dès la fin 2015, la décision de poser des barbelés à ses frontières. Cette mesure a été perçue comme une forme de remise en cause de la construction européenne et a ravivé l’amer souvenir de l'éclatement de la Yougoslavie. Les initiatives locales d’ONG croates qui proposaient de « décorer », lors des fêtes de fin d’année, les fils de fer barbelés érigés aux frontières entre les deux pays ont constitué un message de dérision face à ces nouvelles barrières. Les graves conséquences pour l’environnement animalier et la diversité de la faune ont également été dénoncées par les associations écologistes. La chaîne de télévision publique croate HRT, quant à elle, dans un reportage consacré à « La route des Balkans »(5), a fustigé le traitement réservé aux migrants par la Slovénie, allant jusqu’à comparer le camp de Brežice à un nouveau Guantanamo.

Toujours en Croatie, outre des élans de solidarité comme le pittoresque projet de gastronomie et d’échanges de recettes de cuisine avec les réfugiés mis en place il y a déjà quelques années(6), plus d’un million de kunas (soit 140 000 euros) ont été recueillis auprès des habitants du pays pour l'aide aux migrants, un montant certes faible mais symboliquement significatif dans un pays au niveau de vie particulièrement modeste.

Une vaste campagne de communication dans les médias a mis l’accent sur la nécessité de faire preuve d’humanisme. Les chercheurs, sociologues et démographes des instituts scientifiques ainsi que des représentants des communautés religieuses, à l’exception notable de la religion majoritaire en Croatie – l’Église catholique, qui ne s’est que très peu exprimée –, ont lancé des appels à la solidarité(7).

Il faut toutefois noter l’extrême volatilité de ces bonnes dispositions tributaires des évolutions politiques locales, d’autant plus que les populations, dans leur ensemble, n’ont eu que peu de contact direct avec ces migrants. À l’exception de Belgrade, où des échanges ont eu lieu entre habitants et candidats à l’exil, partout ailleurs, les itinéraires mis en place ont éloigné du regard de la majorité de la population la problématique de la « route des Balkans ». Les leaders politiques ont été applaudis pour leur capacité à gérer un flux mais il en serait certainement autrement s’il s’agissait de promouvoir une politique d’accueil inscrite dans la durée. Tout a été fait, aussi bien en Croatie qu’en Serbie, pour que le transit sur le territoire soit le plus rapide possible (moins de 24h). Les structures d’accueil  – essentiellement à Preševo et à Šid – se sont occupées des enregistrements, des soins médicaux, ainsi que de distribution de vêtements et de nourriture ; les hébergements, même situés sur le trajet, ont été peu utilisés. Quant aux centres d’hébergement réalisés dans tout le pays avec l’aide de la communauté internationale en prévision de l’hiver, ils ne servent quasiment à rien.

La Serbie, par la voix de son Premier ministre A. Vučić, a certes déclaré que son pays pourrait accueillir 6 000 personnes en 2015 (8), mais ces propositions sont en contradiction avec les propos de tous les autres responsables gouvernementaux de la région qui scandent quasi quotidiennement que les migrants « n’ont pas vocation » à rester dans leur pays. Seules 500 personnes ont demandé l’asile en Serbie en 2015, ce qui constitue toutefois un précédent dans la région.

Vers un changement de cap brutal : la fin de la route des Balkans

La mise en place, le 22 janvier 2016, d’un nouveau gouvernement en Croatie a rebattu les cartes en Europe du Sud-Est en faveur d’une ligne dure. Lors de la crise des migrants, à l’été 2015, seuls quelques centaines de militants d’extrême droite agitaient dans les rues de Zagreb les drapeaux croate et hongrois. Quelques mois plus tard, la nouvelle coalition au pouvoir (Communauté démocratique croate-Mouvement Pont) laquelle pourtant, face à la désapprobation des électeurs, avait renoncé pendant la campagne électorale à l’automne 2015 à instrumentaliser politiquement la question des réfugiés, l’a réinscrite dans son programme gouvernemental et a décidé d’en faire un sujet d’action prioritaire, même si cela ne correspond pas à l’attente des opinions publiques. De façon très symbolique, le ministre des Affaires étrangères et le vice-Premier ministre, Miro Kovać et Tomislav Karamarko, ont choisi, en février 2016, d’effectuer l’un de leurs premiers déplacements au sein de l’Europe communautaire en Hongrie. Il s’agissait d’y rencontrer le chef du gouvernement Viktor Orban et d’évoquer ensemble les bonnes pratiques dans la gestion des « flux migratoires »(9). L’ancien Premier ministre croate et désormais chef de l’opposition, Z. Milanović, « a fustigé ceux au pouvoir qui vont demander conseil à la Hongrie, alors que ce sont des gens, des êtres humains que nous devons aider. Nous avons dit non aux fils de fer barbelé, nous dirons toujours non »(10).

La Croatie s’est alignée sur les orientations des pays du « groupe de Visegrád » (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie) hostiles à l’introduction d’un système de quotas obligatoires et permanents pour l’accueil des migrants décidé par la Commission européenne en septembre 2015. Les dirigeants des pays de Visegrád, favorables au contraire à la fermeture rapide de la « route des Balkans », ont répondu par une déclaration commune visant à « préserver le caractère volontaire des mesures de solidarité de l’UE. Le Premier ministre serbe, pour ne pas être en reste, a indiqué que la Serbie durcirait aussi les contrôles à l'entrée si les pays en amont, dont l’Autriche et bien évidemment la Croatie, faisaient de même, afin de ne pas devenir un « parking pour migrants »(11) selon ses propres termes.

Pour préparer les opinions à ce retournement politique, le traitement médiatique des attentats du 13 novembre 2015 à Paris ainsi que des agressions à Cologne en janvier 2016  a privilégié une vision criminogène des migrants. En outre, sans crainte de susciter le ressentiment à l’égard des pays les plus riches qui « délèguent » leur problème, on souligne qu’il ne revient pas aux Balkans, l’une des régions plus pauvres d’Europe, de supporter le fardeau de ces populations. Il est tout à fait significatif qu’en Serbie, ce soient des forces hostiles aux processus du rapprochement de l’Union européenne qui se soient approprié la question des migrants. Le vice-Premier russe Dmitri Rogozine, lors de son déplacement à Belgrade en janvier 2016, a repris les thématiques de la prétendue violence sexuelle systématique des migrants à l’égard des « femmes blanches » pour dissuader la Serbie de rejoindre l’Union européenne(12). 

La présidente croate Kolinda Grabar-Kitarović a multiplié les déclarations évoquant un possible recours à l’armée pour décourager les demandeurs d’asile(13). Le président serbe Tomislav Nikolić a, de son côté, souligné que « la solution ne revient ni à Belgrade ni à Zagreb, (….). L’UE doit savoir si certains pays ont atteint la limite en matière d’accueil des migrants pour qu’il n’y ait pas de surprises avec la fermeture des frontières »(14).

Venant confirmer le rôle moteur joué par la Croatie dans cette nouvelle politique restrictive, c’est bien à Zagreb le 18 février 2016 que s’est réuni un groupe de contact rassemblant les directions de la police des pays de la « route des Balkans » (Macédoine, Serbie, Croatie, Slovénie et Autriche) pour rendre plus difficile le passage de la frontière gréco-macédonienne en exigeant une série de documents et certifications pour tous les migrants (vérification de l’authenticité des documents d'identité, temps de séjour prolongé dans un pays d'origine sûr, motif de départ, état de la personne au regard du service militaire, mention du refus de coopérer dans les procédures ...), et en imposant des contingents quotidiens pour traverser le pays. Ces initiatives, confirmées à Vienne le 24 février et auxquelles d’autres États se sont associés depuis, sont contraires aux recommandations de Bruxelles d’éviter des décisions unilatérales. Elles auraient pu être jugées illégales par la Commission européenne 

La coopération régionale désormais orientée vers  la réduction et le contrôle drastique des flux de réfugiés, puis la fermeture, est emprunte de nervosité. Un processus d’enregistrement commun des diverses polices concernées s’est mis en place. Toutefois, le refoulement des migrants qui ne font plus partie des catégories acceptables (seuls les ressortissants issus de Syrie et d’Irak sont éligibles) ou qui ne disposent pas des papiers qui leur sont demandés entraîne ont entraîné des heurts aux frontières. La Grèce, qui n’a jamais été associée à ces nouvelles mesures risque, elle, de se retrouver dans une situation intenable. Il faut se rappeler qu’à la mi-septembre 2015, Zagreb avait déjà fermé durant quelques jours ses propres frontières avec la Serbie, provoquant une crise sans précédent entre les deux pays depuis les années 1990. Le refoulement précipité des demandeurs se transforme en fardeau que chacun veut éviter pour ne pas se retrouver dans la situation de la ville de Calais en France.

Depuis le début de la crise migratoire, les pays de la région guettent toute évolution du discours des autorités allemandes(15) qui aura d'immanquables répercussions sur le transit des réfugiés. En privé, on dénonce de plus en plus le diktat moral de Berlin et on ne craint pas d’évoquer l’espoir d’un changement politique en Allemagne qui mettrait fin à la politique d’accueil. Le conseiller du Premier ministre croate, dans une interview sur une chaîne de télévision le 25 février 2016, exprimait son regret pour le choix d’une politique d’accueil et de frontières ouvertes et soulignait l’importance de penser un nouvel axe de concertation de la Baltique à l’Adriatique(16). De son côté, le ministre croate des Affaires étrangères affirmait dans une récente interview que la fermeture de «  la route des Balkans » est une aide apportée à l’Europe et à l’Allemagne. (17) 

Inexorablement, les autorités de l’Europe du Sud-Est concernées par la route des Balkans, Croatie en tête, se rapprochent du groupe de Visegrád en ce qui concerne la crise des migrants. Les gouvernements, en particulier ceux des pays membres, partagent les mêmes affinités idéologiques que la Hongrie ou la Pologne, la vision d’une Union européenne utilitariste débarrassée des principes fondamentaux et du débat sur le nécessaire respect des valeurs de solidarité et d’accueil, ils optent pour un chacun pour soi et une Europe forteresse. La « route des Balkans » sera peut être désormais synonyme d’une impasse ou d’un nouveau mur pour tous ceux qui fuient la guerre et la désolation. La fermeture de « la route des Balkans », si l’on en croit les experts locaux et internationaux, pourrait aboutir à de nouveaux itinéraires migratoires, cette fois-ci illégaux, avec le risque de nouveaux désastres pour les personnes. La seule réponse sécuritaire, sans un volet humanitaire, ne peut pas être adaptée aux nouveaux défis.

Notes

(1)Jutarnjilist, 23 août 2015
(2) Index, 24 septembre 2015
(3) Dnevnik, 29 octobre 2015
(4) Politika, 19 août 2015
(5) Film documentaire
(6) Challenges, 7 décembre 2015
(7) Initiative de solidarité de l’Institut de démographie et des migrations et tportal, 1 septembre 2015
(8) Kurir, 5 novembre 2015
(9) Index, 18 février 2016
(10) In N1, 25 février 2016
(11) Tanjug, 3 février 2016  
(12) Deutsche Welle, 2 février 2016
(13) Dès septembre 2015 et durant toute la campagne électorale pour les législatives Vijesti,17 septembre 2015
(14) Tanjug, 18/02/2016
(15) Deutsche Welle,  17 février 2016
(16) Vijesti, 25 février 2016
(17) Tanjug, 17 mars 2016

 * Chercheur indépendant.

Pour citer cet article : François Bacharach, « La « route des Balkans » ou vers une déroute des valeurs ? », P@ges Europe, 23 mars 2016 - La Documentation française © DILA

 

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