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Les migrations à l’ère du numérique : les villages Skype d’Ukraine, par Sébastien Gobert

[Les migrations à l’ère du numérique : les villages Skype d’Ukraine, par Sébastien Gobert], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Centre Skype de Sokal.
© Sébastien Gobert (mars 2016)

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Mis à jour le 27/04/2016

Introduction

Alors que l’Ukraine réclame auprès de l’Union européenne la libéralisation du régime de visas Schengen pour ses citoyens, les travailleurs migrants ukrainiens sont désormais plusieurs millions, dispersés à travers le monde. Depuis l’indépendance de l’Ukraine, en 1991, la population est ainsi passée de 52 à 45,4 millions d’habitant en 2014 – ceci sans compter l’annexion de la Crimée et le drame de la guerre dans le Donbass, depuis 2014. Une grande partie de cette perte de population est due à l’émigration. Ces départs, imposés par les difficultés économiques dans le pays, mettent à rude épreuve les structures familiales. Mais l’apparition des nouvelles technologies a constitué une révolution dans la pratique de l’émigration. Pour de nombreuses familles ukrainiennes, Skype fait aujourd’hui partie des outils ordinaires de communication.


Les migrations à l’ère du numérique : les villages Skype d’Ukraine

Sébastien Gobert*

« Bien sûr, nous vivons bien, d’un point de vue matériel. Mais, pour la famille, c’est très difficile. Mon mari ne peut revenir qu’une fois tous les six mois, il ne voit pas les enfants grandir. » Sur le canapé, à côté d’Iryna Lyalka, ses deux filles chahutent avant de courir dans les couloirs de leur grande maison. Entre deux éclats de rire, Nastya, l’aînée, se plaît à lancer quelques phrases en français entrecoupées d’ukrainien. Son père habite et travaille en France depuis des années. « Au moins, maintenant, il y a Skype. Avant, quand ce n’était que par téléphone, c’était vraiment dur », commente Iryna Lyalka. « Voilà, on peut dire que maintenant, nous vivons notre vie sur Skype. »

Iryna Lyalka et ses deux filles

Iryna Lyalka et ses deux filles.

© Sébastien Gobert (mars 2016)

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Dans la petite ville de Sokal, Skype et les nouvelles technologies permettant des communications longue distance pour le coût d’une simple connexion Internet sont devenus partie prenante à la vie locale. À quelques kilomètres de la frontière polonaise, dans l’extrême ouest de l’Ukraine, Sokal compte environ 20 000 habitants officiellement enregistrés. « Il n’y a pas une famille qui n’a pas au moins un de ses membres à l’étranger », assure Krystyna Datsiouk, directrice de la bibliothèque pour enfants. Ses deux frères sont partis il y a longtemps. Chacune de ses collègues utilise régulièrement Skype pour tenter d’atténuer la distance avec ses proches.

« Internet a donné un nouveau souffle à notre ville », poursuit K. Datsiouk, qui a présidé, il y a quelques années, à l’ouverture du premier centre Skype de la région dans sa bibliothèque, co-financé par l’association Zaporuka, à Lviv, la capitale de région. Zaporuka promeut des projets sociaux de diverses natures et le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) en font partie. « Tellement de gens sont partis travailler ailleurs que les structures familiales s’en sont trouvées perturbées, et soumises à un grand danger », explique Yarina Khomsiy, coordinatrice de Zaporuka. « Ce n’est pas forcément une fatalité. Mais il est important de garder un contact régulier. Pour les enfants, la vidéo sur Skype a permis de rétablir le contact visuel avec les parents. »

L’appel du départ

Les régions occidentales de l’Ukraine sont réputées pour leur système patriarcal, aux traditions vivaces et aux structures familiales rigides. Rurales et sans grandes perspectives économiques, les oblasts (régions) de l’Ouest se sont transformées en épicentres de l’émigration ukrainienne. Selon une étude de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), les destinations privilégiées sont la Russie, la Pologne, la République tchèque, l’Italie et d’autres pays de l’Union européenne. Depuis Sokal, c’est d’abord vers la Pologne que partent les habitants. Ironie du sort pour une ville marquée par le fort nationalisme ukrainien de l’ouest du pays, beaucoup d’habitants se rendent aussi en Russie, en raison d’anciens liens avec une entreprise russe qui opérait jadis en ville.

« Dans les années 1990, la migration a été très dure pour toutes les familles. Les départs se faisaient précipitamment, à cause de l’urgence économique qui a suivi la dislocation de l’URSS », rappelle Marianna Nitch, psychologue à Zaporuka. « Les enfants ne comprenaient pas l’absence de leurs parents. Eux-mêmes étaient déboussolés, confrontés à un monde inconnu et imprévisible. Ça a été une période difficile pour tous. » Souvent précaires et vivant de petits boulots non déclarés, peu de migrants avaient la possibilité matérielle de maintenir une relation constructive avec leurs proches.

« Maintenant, il y a beaucoup plus de possibilités, non seulement de communiquer, mais aussi de voyager », note M. Nitch. « Les parents peuvent revenir en Ukraine plus facilement. Ils peuvent faire venir leurs enfants en Europe, une fois leur situation légalisée. Et, pour les familles encore séparées, on s’aperçoit qu’elles s’adaptent. Une fois que les enfants comprennent qu’ils doivent vivre sans leurs parents, ils deviennent plus responsables, plus autonomes. Les nouvelles technologies de communication aident beaucoup. »

Sans oublier les facilités financières et matérielles dont bénéficient les familles de migrants. Le salaire moyen officiel en Ukraine est actuellement d’environ 200 euros par mois. « Même les salaires minimums d’Europe de l’Ouest sont extrêmement attractifs pour les Ukrainiens », reconnaît Anastasia Vynnychenko, experte en migrations du travail à l’OIM. Selon ses estimations, la plupart des migrants sont employés dans le BTP, les soins à domicile ou encore les transports. Les sommes envoyées aux familles qui sont restées en Ukraine s’échelonnent de 100 à 300 euros par mois. Des montants modestes mais qui, en Ukraine, font la différence.

Olena Rykhniouk, 42 ans, s’est donc résignée. Depuis deux ans, elle élève seule ses deux enfants à Sokal, en attendant le retour de son mari, employé à Moscou. « Nous nous sommes mis d’accord, nous avons un but commun : nous construisons une grande maison. Il nous faut de l’argent pour la finir. » Achever la construction, meubler la maison, y habiter, pouvoir y payer les factures, vivre une vie normale et assurer une bonne éducation aux enfants. Autrement dit, « des ambitions difficiles à réaliser avec un simple salaire ukrainien. Enfin, j’entends, avec un travail honnête… »

Les « zarobytchanny », travailleurs pour de l’argent

À l’instar du mari d’Olena Rykhniouk, la plupart des Ukrainiens qui travaillent à l’étranger ne se considèrent pas comme des émigrants, partis se construire une nouvelle vie ailleurs. Du moins, pas dans les premiers temps de leur départ. Ce sont des « zarobytchanny », littéralement des « travailleurs pour de l’argent » qui, curieusement, impriment leur marque dans leurs régions d’origine, par leur absence. Sokal, comme tout l’ouest de l’Ukraine, est parsemée de grandes bâtisses en construction, à l’architecture souvent fantaisiste, devant lesquelles sont garées de belles voitures. Des images qui contrastent avec les réalités des villages reculés, aux routes défoncées, aux conduites de gaz rouillées et aux bâtiments publics affublés de façades délabrées. 

« L’argent qui arrive de l’étranger, il est palpable dans les rues. Mais pas dans le budget municipal… », se désole Ihor Kiral, conseiller municipal à Sokal. « Il faut comprendre qu’une bonne partie des revenus de l’étranger n’est pas déclarée. Beaucoup de migrants vont à l’étranger avec un visa de tourisme, et ils travaillent au noir. Alors, ici, il est impossible de leur demander de déclarer quoi que ce soit ! »

Conseiller municipal à titre bénévole, I. Kiral est avant tout gestionnaire de l’entreprise Danish Textiles. Depuis la fermeture d’une énorme usine de produits chimiques qui, pendant longtemps, a employé plus de 5 000 salariés, « mon entreprise est devenue le premier employeur de la ville. Mais cela ne suffit pas pour offrir des perspectives à tout le monde. Je comprends que les gens partent. Et puis, mes amis ont l’air de s’en sortir, de s’habituer à voir leurs enfants sur Skype ».

Aujourd’hui, le centre Skype de la bibliothèque est moins utilisé, car de plus en plus de foyers ont Internet à domicile. Mais la bibliothèque reste très fréquentée, notamment depuis que le wifi y est en libre accès. Une fierté technologique pour les bibliothécaires. Par contre, pour aller aux toilettes, « il faut traverser la rue », sourit Krystyna Datsiouk. Les conduites d’eau ne sont jamais arrivées jusqu’à son bâtiment, construit au XVIIIe siècle. Sur l’autre trottoir, l’élégant Hôtel de ville donne une idée du faste qui fut celui de Sokal dans les dernières décennies de l’Union de Pologne-Lituanie (1569-1791).

« Ici zone wifi ». La bibliothèque pour enfants de Sokal

« Ici zone wifi ». La bibliothèque pour enfants de Sokal.

© Sébastien Gobert (mars 2016)

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Les risques des stratégies de migration

Après les affres du XXe siècle, l’émigration de masse provoque aujourd’hui un développement asymétrique à Sokal : des familles relativement aisées prospèrent dans des collectivités locales défavorisées. Un paradoxe qui n’est qu’apparent tellement il est répandu et qui s’affiche jusque dans les salles de classe. « On assiste à des jeux de concurrence entre les élèves, sur qui reçoit le plus d’argent de l’étranger, qui peut se payer ceci ou cela », décrit Oksana Khreva, professeure de lycée.

« Mais il faut faire la part des choses : on ne peut pas acheter l’amour entre parents et enfants. Finalement, avec ceux qui sont bien mieux lotis d’un point de vue matériel, il faut être encore plus attentif qu’avec les autres. Certains enfants ne voient que les avantages matériels : ils ont des téléphones, des ordinateurs, des vêtements de marque… Certains vont jusqu’à considérer leur mère comme un simple porte-monnaie », complète K. Datsiouk avec un franc-parler désabusé.

La bibliothécaire connaît bien les risques encourus par ces générations d’enfants gâtés par les envois d’argent, privés de repères familiaux et de motivation personnelle. Sa jeune collègue, Olha Tchasak, a passé une partie de son enfance sans aucun de ses deux parents, partis travailler en Italie. « Cela a été très difficile, j’ai fait quelques… bêtises. Mais j’ai compris à un moment qu’il me fallait réussir à l’école, décrocher un diplôme et un travail. Maintenant, tout va bien à la bibliothèque. » Son jeune frère, en revanche, « entretenu par l’argent reçu des parents », a toujours été en échec scolaire et « n’a jamais été vraiment intéressé par quoi que ce soit ».

De fait, l’émigration de travail ne va pas sans risques. Les cas sont nombreux de crises familiales, allant jusqu’à une perte de contact irrémédiable. Les grandes maisons inachevées, sans vitres ni façades mais déjà mises en vente trahissent aussi les stratégies d’émigration infructueuses. Le phénomène est criant en Bucovine, ancienne région roumaine située au sud-ouest de l’Ukraine. Une large partie de la population, détentrice du passeport roumain grâce aux facilités offertes par Bucarest, a tenté sa chance à l’étranger(1). Les maisons à dix chambres et plusieurs balcons ont ainsi poussé comme des champignons dans les villages de l’oblast.

Floriy Shelest a 59 ans. Il a travaillé à construire des ponts au Portugal pendant onze ans, envoyant de l’argent pour construire une grande demeure pour sa famille. Il est rentré en 2013 dans son petit coin de campagne de la banlieue de Tchernivtsi, la capitale régionale. « Quand je suis revenu pour de bon, tout avait changé. Il m’a fallu réapprendre à connaître mes propres enfants. » Des enfants déjà adultes, qui avaient fait leur vie ailleurs, loin de la grande maison pour laquelle leur père s’était sacrifié. Ironie du sort, F. Shelest, aujourd’hui retraité, n’a plus les moyens de payer ses factures de chauffage au gaz pendant l’hiver(2). « Au moins six mois sur douze, ma femme et moi continuons d’habiter la petite maison de mon enfance, celle que je voulais quitter à tout prix. »

Floriy Shelest dans sa maison

Floriy Shelest dans sa maison.

© Sébastien Gobert (mars 2016)

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Revenir ? Pour quoi faire ?

Le cas de Floriy Shelest, loin d’être isolé, traduit une déficience structurelle de la politique de l’État ukrainien. En 2014, l’étude de l’OIM estimait que les transferts d’argent des migrants vers l’Ukraine représentaient plus de 2,5 milliards d’euros, soit plus de 3 % du PIB national. Ce qui fait des travailleurs migrants les plus gros investisseurs dans l’économie de l’Ukraine(3).« L’État est au point mort en ce qui concerne l’élaboration d’une politique d’encouragement au retour et de valorisation des migration en faveur du développement économique national », critique A. Vynnychenko.

Et pourtant, 60 % des migrants ukrainiens travaillant à l’étranger souhaiteraient revenir s’installer en Ukraine. Et 21 % d’entre eux seraient prêts à investir leur épargne dans l’économie du pays. À condition, disent-ils, que la situation économique du pays s’améliore, que la configuration politique soit moins imprévisible et que s’amorce une réelle lutte contre la corruption endémique qui paralyse l’Ukraine. « Juste après la Révolution orange de 2004, de nombreux migrants y ont cru et sont revenus », se rappelle Varvara Jlutenko, chargée de communication à l’OIM. « Ils sont repartis quelques années après. »

Par contre, la Révolution de la dignité de 2014 n’a pas suscité de vague de retour, en particulier à cause de la guerre dans le Donbass qui a suivi. En revanche, l’élan de patriotisme qu’ont suscité ces événements semble avoir retenu de nombreux jeunes Ukrainiens de partir à l’étranger. « Si l’on veut que le pays change, il faut rester, faire quelque chose », assène Mykola Bida, à Soukhovolya, dans la banlieue de Lviv. Pour lui, « faire quelque chose », cela consiste à être présent pour sa famille, à développer sa petite entreprise de céramique artisanale ainsi qu’à payer ses impôts honnêtement. Et, de temps en temps, à parler avec sa mère Lyouba, enseignante dans une école ukrainienne de Naples, en Italie. Sur Skype.

« Elle est partie quand j’avais 13 ans. Il y a eu des moments difficiles, mais il a fallu faire avec. Depuis son départ, elle vit assez bien, et je pense qu’elle a fait le bon choix. Elle s’est accomplie en tant que femme indépendante. Là-bas, la vie est plus douce et elle a accès à une médecine de bonne qualité. Moi, je ne me suis jamais vu partir et faire ce qu’elle a fait, vivre de petits boulots pendant des années. Mais maintenant, elle n’a vraiment aucune raison de revenir. Et, si elle veut nous demander quelque chose, eh bien, il y a Skype ! »

Notes

(1) L’Ukraine n’autorisant pas la double-citoyenneté, il n’existe pas de statistiques fiables sur ce phénomène.
(2) Il est à noter que les prix de l’énergie pour les ménages ont considérablement augmenté pendant l’hiver 2015-2016, à la suite des demandes expresses de rigueur budgétaire formulées par le Fonds monétaire international (FMI).
(3) Migration as an Enabler of Development in Ukraine, International Organization for Migration, Kiev, 2016, PDF 7,25 Mo. http://www.iom.org.ua/sites/default/files/iom_migration_as_an_enabler_of_development_in_ukraine.pdf

* Journaliste indépendant basé à Kiev. Ce reportage transnational a été réalisé avec le soutien de l’ONG journalismfund.eu.

Pour citer cet article : Sébastien Gobert, « Les migrations à l'ère du numérique : les villages Skype d’Ukraine », P@ges Europe, 27 avril 2016 - La Documentation française © DILA

 

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