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Une nouvelle centrale nucléaire à l'est de l'Europe : Astravets, par Marielle Vitureau

[Une nouvelle centrale nucléaire à l'est de l'Europe : Astravets, par Marielle Vitureau], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Une manifestante anti-nucléaire à Minsk, en Biélorussie, lors des commémorations organisées à l'occasion des 30 ans de la catastrophe de Tchernobyl.
© Maxim Malinovsky/AFP

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Mis à jour le 08/06/2016

Introduction

Trente ans après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en URSS, cinq ans après celle de Fukushima au Japon, certains pays européens – comme l’Allemagne – affirment leur renoncement à l’atome ou – comme la France – ont engagé une réflexion sur la réduction de la part du nucléaire dans leur mix énergétique. Rien de tel à l’est de l’Europe, où le renouveau du nucléaire est même aujourd’hui incarné par le pays qui a le plus souffert des retombées de l’accident de Tchernobyl, à savoir la Biélorussie.


Une nouvelle centrale nucléaire à l'est de l'Europe : Astravets

Marielle Vitureau*

En 1986, lorsqu’a explosé le réacteur n° 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, située en Ukraine soviétique, 70 % des retombées du nuage radioactif ont atterri sur le territoire biélorusse. Pourtant, trente ans plus tard, les autorités de ce pays lancent la construction d’une centrale nucléaire à Astravets, au nord-ouest de la Biélorussie. L’atome ne fait pas peur à Minsk, loin de là : le président Alexandre Loukachenko place même de grands espoirs dans cette source d’énergie qui devrait contribuer à autonomiser le pays.

L’accélération des travaux sur le site, qui se trouve à une cinquantaine de kilomètres de Vilnius et d’un bassin de population d’environ un million de personnes, ne laisse pas d’inquiéter, en particulier, les autorités lituaniennes. Leur crainte d’une nouvelle catastrophe est d’autant plus forte que le secret qui entoure la construction par la Russie de la centrale biélorusse peut en effet sembler de mauvais augure. La Lituanie tente donc de mobiliser la communauté internationale, de façon à faire pression sur son voisin et à l’amener à respecter les procédures internationales, dont européennes, en matière d’énergie nucléaire. Elle va même plus loin encore, puisqu’elle tente ouvertement de bloquer aux portes de l’Union européenne (UE) l’électricité qui sera produite demain par la Biélorussie. 

De l’incrédulité à la concrétisation

Après son adoption par décret présidentiel en 2008, le projet biélorusse a d’abord suscité la perplexité de ses voisins : les Biélorusses allaient-il vraiment se lancer dans ce chantier coûteux de construction d’une nouvelle centrale nucléaire, la première pour ce pays dénué d’expérience en la matière ?(1)

Des interrogations se sont fait jour, par ailleurs, quant à la redondance potentielle de l’offre d’électricité dans la région, puisqu’au même moment plusieurs pays projetaient de se doter de leur propre centrale nucléaire : la Russie dans l’enclave de Kaliningrad, la Lituanie en lieu et place de celle d’Ignalina, démantelée à la demande expresse de l’UE, voire la Pologne(2).

« Au début, le projet avançait difficilement. Les Biélorusses reconnaissent eux-mêmes qu’ils n’ont commencé réellement à construire la centrale qu’à la fin de 2012 », note Andrius Kubilius, Premier ministre de Lituanie durant ces quatre années de gestation. Alors que les manifestations organisées en 2011 et 2012 par les écologistes biélorusses opposés à la construction de la centrale ont été réprimées par les autorités, il n’est plus permis aujourd’hui d’en douter : la construction de la centrale nucléaire d’Astravets avance à grands pas, entièrement financée par la Russie qui a investi l’équivalent de 10 milliards de dollars dans ce projet, sous forme de crédits. « Le bloc de refroidissement est désormais achevé, tout comme l’enceinte qui abritera le réacteur. Le combustible nucléaire devrait être amené sur site dès l’année prochaine », affirme le journaliste Marius Jokūbaitis, qui s’est récemment rendu sur place(3). Chacun des deux réacteurs sera, à terme, doté d’une puissance de 1,2 gigawatt et la centrale devrait être mise en service dès 2018. Or, d’aucuns soupçonnent la Russie, déjà détentrice du secteur gazier biélorusse, d’avoir fait pression sur le pays pour qu’il accepte ce projet. 

L’inquiétude des Lituaniens

Mais chez les Lituaniens, ce projet qui a tout d’un monstre atomique posé à leur frontière fait naître des craintes aussi nombreuses que variées. « Les réacteurs russes de type AES-2006 n’ont jamais été testés par des experts internationaux indépendants et leurs paramètres de sécurité ne sont pas connus », s’inquiète Linas Vainius, un activiste vert lituanien(4), et, en cas d’accident nucléaire, la capitale lituanienne devrait être tout simplement évacuée. Mais où abriter ses 543 000 habitants ? Le ministère lituanien des Affaires étrangères dit n'avoir reçu aucune information de la part des autorités voisines quant aux conséquences d'un incident sur l'environnement et sur la population. Les organisations non gouvernementales engagées dans la lutte contre le projet affirment, quant à elles, que les constructeurs de la centrale n'ont préparé aucun plan d'évacuation en cas d'accident.

Pour refroidir les turbines d’Astravets, les Biélorusses prévoient par ailleurs de pomper l’eau du fleuve Neris qui coule à proximité de la centrale. Or ce fleuve, qui se jette ensuite dans le Niémen puis la mer Baltique, traverse également Vilnius. La question de la possible présence de rejets radioactifs dans les eaux du fleuve soucie donc les autorités lituaniennes. Mais, plus que tout, c’est la méthode employée par Minsk, parfait reflet de l’autoritarisme d’A. Loukachenko, qui irrite autant qu’elle inquiète Vilnius. « La Biélorussie laisse entendre que les problèmes s’arrêteraient à la frontière. Mais il ne s’agit que d’une pâle imitation des processus classiques adoptés lors de la construction d’une centrale », s’est récemment indigné Rokas Masiulis, le ministre lituanien de l’Énergie, à l’occasion d’une conférence de presse.

Si les autorités biélorusses affirment que tout est fait selon les règles, les Lituaniens sont loin d’être convaincus. La présentation publique d’un rapport traitant l’impact sur l’environnement de la future centrale, prévue à Vilnius le 2 mars 2010, a même été annulée à l’initiative des autorités lituaniennes qui ont dénoncé l’impréparation des Biélorusses. Par exemple, dans les documents transmis à la Lituanie, le terme anglais nuclear power plant – centrale nucléaire –, avait, selon diverses sources concordantes, été traduit en lituanien par augalas – plante et non pas centrale ! Le 17 août 2013, la Biélorussie a voulu organiser en Lituanie une nouvelle rencontre avec la société civile, mais les ministres lituaniens de l’Environnement et des Affaires étrangères ont alors déclaré que les réponses apportées par la Biélorussie aux questions préalablement posées par eux étaient à la fois incomplètes et tendancieuses, révélant une volonté de faire pression sur la Lituanie.

Le 16 juin 2011, la Lituanie a déposé une plainte auprès du comité Espoo (Convention sur l’évaluation de l’impact sur l’environnement dans un contexte transfrontière de l’UNECE)(5) pour infraction à la Convention par la Biélorussie. Près de cinq ans plus tard, une décision a été prise : un comité d’experts pourrait aider les deux parties à communiquer et à effectuer le travail découlant des obligations à la signature de cette convention. Une aide que refuse la Biélorussie, après l’avoir acceptée dans un premier temps(6). La situation semble donc bloquée, le comité Espoo n’ayant pas de pouvoir contraignant.

Néanmoins, les Biélorusses ont annoncé qu’ils allaient effectuer les tests de résistance de sûreté qui, depuis 2011 et l’accident de Fukushima, consistent, sur le territoire de l’UE, en des évaluations de la résistance des installations nucléaires à des phénomènes naturels extrêmes. Or, comme le souligne le ministre lituanien de l’Énergie R. Masiulis, ces stress tests doivent être effectués « conformément à la méthodologie européenne et non pas par le constructeur ». Sinon, quelle peut en être la valeur ?

Beaucoup d’autres questions encore restent en suspens comme, par exemple, celle relevée par R. Masiulis : alors que la centrale d’Astravets est construite par la compagnie russe Rosatom, elle ne bénéficiera d’aucune protection anti-aérienne. Pourtant, l’Agence fédérale russe de l’énergie atomique propose une telle option dans une autre centrale qu’elle réalise actuellement à Hanhikivi, dans le nord de la Finlande.

La question de la qualité du bâtiment est constamment soulevée par la Lituanie et l’affaissement d’une structure portante, le 8 avril 2016, est venu confirmer les craintes d’une construction hâtive et ne respectant pas les critères de qualité et de sécurité. Le 5 mai, la Lituanie a donc remis une note diplomatique à l’ambassadeur de Biélorussie à Vilnius, exigeant des explications sur cet incident et l’enjoignant à entrer dans une démarche coopérative au regard, notamment, des critères de l’UE et de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA)(7). 

Astravets ou l’incapacité européenne à contrer la Russie

La Lituanie se bat donc à coup de déclarations. Présente au Forum économique de Davos en janvier 2016, la présidente lituanienne, Dalia Grybauskaitė,  a subtilement amené le sujet sur la table au détour d’une autre thématique. Depuis février 2016, elle se fait beaucoup plus directe : la centrale a été au cœur des discussions lors de sa rencontre avec la chancelière allemande Angela Merkel puis, évidemment, lors du Sommet sur la sûreté nucléaire de Washington. La municipalité de Vilnius, elle, a adopté à l’unanimité, le 23 mars 2016, une déclaration disant son opposition à la centrale. Toutes prises de positions partagées et relayées par le ministère lituanien des Affaires étrangères et par le Parlement.

Les interrogations sont désormais focalisées sur une question essentielle : quelle est la justification économique de cette nouvelle centrale nucléaire ? Zhanna Zenkevich, une des porte-paroles du ministère biélorusse de l’Énergie nous a assurée que « la centrale est prévue pour la consommation interne du pays ». Ce dont doutent plusieurs experts, notamment lituaniens. Tout d’abord, la Biélorussie est déjà autonome en matière de production électrique. Ensuite, Astravets est située à l’écart du cœur, notamment industriel, du pays et, pour qu’elle puisse pleinement jouer son rôle, de nouvelles lignes à haute tension devront être installées. Or, pour le moment, selon les observations de M. Jokūbaitis, la centrale est entourée de champs et de forêts et aucune infrastructure, ni électrique, ni routière n’est encore construite.

Pour Romas Švedas, ancien vice-ministre lituanien de l’Énergie, ces éléments confirment le caractère géopolitique de ce projet orchestré par la Russie : « Pourquoi n’avons-nous pas de réponses sur les caractéristiques techniques et ne nous communique-t-on pas le business plan ? […] Il s’agit d’une politique d’expansionnisme de la Fédération de Russie. Elle utilise l’énergie pour conserver son influence et rendre encore plus difficile l’intégration des infrastructures routières, ferroviaires et énergétiques biélorusses dans le système européen. » Selon lui, le projet aujourd’hui gelé de centrale nucléaire à Kaliningrad poursuivait exactement les mêmes buts.

Quant à la construction d’une centrale nucléaire en Lituanie, objet en juin 2012 d’un avis favorable de la Commission européenne, l’idée même en est désormais quasiment abandonnée. À l’automne 2012, un référendum sur le nucléaire initié par les sociaux-démocrates alors dans l’opposition a d’ailleurs montré que 62,68 % des Lituaniens s’opposaient à un tel projet(8). Ce renoncement n’est pas sans conséquence, note A. Kubilius : « Si nous avions développé notre projet nucléaire à Visaginas, les chances pour la centrale d’Astravets d’être construite auraient été minimes, car elle est destinée à servir les marchés lituanien et balte. Visaginas aurait comblé ce manque. Les partis alors dans l’opposition ont lancé un référendum, les gens se sont prononcés contre la centrale de Visaginas. Dès lors, les conditions étaient réunies pour développer le projet  nucléaire d’Astravets. » 

La solidarité régionale en guise de contre-attaque

La « meilleure » technique à adopter désormais, selon l’expert lituanien de la Biélorussie Vytis Jurkonis, est d’utiliser les faiblesses de la centrale d’Astravets. En l’occurrence, sa rentabilité pourrait s’avérer très hypothétique. La Lituanie a ainsi annoncé qu’elle n’achèterait pas d’électricité biélorusse tant qu’elle ne serait pas assurée que celle-ci est produite dans une installation respectant les normes internationales de sécurité.

Le défi est technique puisque la région balte se trouve encore en partie dans le système de transmission électrique hérité de l’époque soviétique. La première parade, la plus simple à réaliser, consiste à ne pas autoriser la Biélorussie à vendre sa production via Nordpool, la bourse nordique de l’électricité. Mais le remède à tous les maux réside dans la synchronisation avec le système électrique ouest-européen, un aboutissement que le ministre lituanien de l’Énergie envisage pour 2025. Pour ce faire, plusieurs scénarios ont été présentés, allant de la coupure du flux électrique uniquement entre la Lituanie et la Biélorussie à celle, globale, entre les trois pays baltes et leur voisin biélorusse. Le coût de ces mesures est évalué entre 20 et 197 millions d’euros par les experts mandatés par le ministère lituanien de l’Énergie. En tout état de cause, pour la Lituanie, la diversification des sources d’énergie est bien entamée : un méthanier est désormais appareillé dans les eaux lituaniennes, permettant l’importation de gaz naturel liquéfié non-russe, une connexion électrique sous-marine avec la Suède a été mise en place, et une autre est en cours avec la Pologne, etc. Pour l’Estonie et la Lettonie également, le raccordement au système ouest-européen est la priorité affichée pour mettre un terme définitif à l’isolement énergétique de la région. Quitte à renvoyer la Biélorussie dans le giron russe.

Si les trois pays affichent une apparente unité sur ce front énergétique – qui doit être confirmée par des actes prouvant que la solidarité primerait sur la concurrence –, force est toutefois de constater qu’elle n’inclut pas forcément tous les pays de la région. Certains projets avec la Pologne ont déjà achoppé. Et si, en avril 2016, les trois Baltes ont annoncé qu’ils allaient rédiger une déclaration commune affirmant leur volonté de faire barrage à l’entrée de toute forme d’énergie « non sûre » sur leurs territoires(9), la Finlande, elle, ne semble pas pour le moment vouloir se rallier à cette philosophie. Il est vrai que Rosatom y construit actuellement une centrale nucléaire.

Notes
(1) La Biélorussie a déjà tenté à deux reprises de se lancer dans le nucléaire. La crise économique et la catastrophe de Tchernobyl ont provoqué l’abandon d’un premier projet, en 1980. Puis la population s’est opposée en 1996 à un autre projet, lui préférant une centrale thermique.
(2) Voir les articles du dossier « Un an après Fukushima : Quelles politiques énergétiques à l’Est », Regard sur l’Est, n° 60, 1er avril 2012. 
(3) Marius Jokūbaitis, « Atominis monstras Astrave kyla gtreičiau nei protestai Vilniuje », 15min.lt, 20 avril 2016.
(4) Ces réacteurs, nouveaux, doivent aussi être installés dans les centrales actuellement en construction de Leningrad II, près de Saint-Pétersbourg, et d’Hanhikivi, en Finlande.
(5) UNECE – Commission économique des Nations unies pour l’Europe.
(6) « Lithuanian Foreign Ministry calls on Belarus to immediately implement IAEA’s nuclear safety standards », Communiqué du ministère lituanien des Affaires étrangères, 3 mai 2016. 
(7) « Belarusian Ambassador receives Lithuania’s diplomatic note over accident at Belarusian nuclear power plant », Communiqué du ministère lituanien des Affaires étrangères, 5 mai 2016. 
(8) Voir les résultats du référendum.
(9) « R. Masiulis : Baltijos šalys planuoja riboti elektrą iš Astravo AE », Delfi, 18 avril 2016.

* Journaliste, correspondante de RFI dans les pays baltes.

Pour citer cet article : Marielle Vitureau, « Une nouvelle centrale nucléaire à l'est de l'Europe : Astravets », P@ges Europe, 8 juin 2016 - La Documentation française © DILA

 

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