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Sortir du nucléaire ? Au cœur du mix énergétique suisse, par Alexandre Mouthon

[Sortir du nucléaire ? Au cœur du mix énergétique suisse, par Alexandre Mouthon], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Village de mille habitants, Saint-Vulbas situé le long du Rhône accueille la centrale nucléaire du Bugey.
© Alexandre Mouthon – 2016

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Mis à jour le 13/09/2016

Introduction

La Suisse abrite quatre centrales nucléaires qui, mises en service entre 1969 et 1984, figurent parmi les plus anciennes au monde. À la suite de la catastrophe de Fukushima (2011), le Conseil fédéral et le Parlement suisse ont décidé d’engager le pays sur la voie de la sortie du nucléaire à échéance 2034. Quels sont désormais les enjeux de la politique énergétique dans cet État non membre de l’Union européenne qui, cependant, dans ce domaine du moins, n’en est pas moins très proche ?


Sortir du nucléaire ? Au cœur du mix énergétique suisse

Alexandre Mouthon*

L’industrie de l’énergie nucléaire est l’objet de fréquentes controverses sur sa dangerosité ce qui donne lieu, régulièrement, à une actualité nourrie. Ainsi, alors que l’Allemagne a annoncé sa sortie du nucléaire quelques mois seulement après la catastrophe de Fukushima de mars 2011, la Russie, pour sa part, a pesé de tout son poids, notamment financier, pour la construction contestée d’une centrale nucléaire en Biélorussie... trente ans après l’explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl(1). Et tandis que l’état du parc nucléaire belge alarme les Néerlandais et les Allemands, les oppositions au nucléaire se durcissent qu’il s’agisse de la centrale de Fessenheim en France ou du réacteur Angra 3 au Brésil(2). En avril 2016, le quatrième sommet international sur la sûreté nucléaire à Washington a d’ailleurs mis l’accent sur les risques de l’atome(3). Toutes ces appréhensions entrent pleinement en résonance avec la plainte déposée en mars 2016 par le canton de Genève (Suisse) contre la centrale nucléaire française du Bugey située à Saint-Vulbas (commune de l’Ain). 

Dans ce contexte, qu’en est-il du mix énergétique actuel en Suisse et de ses futurs enjeux replacés dans une perspective européenne ? 

La Suisse porte plainte contre la France 

La ville de Genève, le canton de Genève et quatre citoyens helvétiques, ont déposé, le 3 mars 2016,  une plainte contre X pour  « mise en danger d’autrui » et pour  « pollution des eaux » du Rhône. Cette plainte vise la centrale nucléaire française du Bugey située à 70 km de la cité genevoise dont les quatre réacteurs encore actifs ont été mis en service en 1979 ; ceci en fait la deuxième centrale française la plus ancienne (37 ans) après celle de Fessenheim en Alsace (38 ans).

L’enquête est du ressort de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique française (OCLAESP). Une information émanant de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), en 2011, reprise en 2015, a fait état de fuites de l’un des réacteurs de la centrale nucléaire. La plainte genevoise s’appuie sur ces rapports.

Que Genève porte plainte est une chose mais les centrales nucléaires dans ce pays sont-elles fiables pour autant ? En 2015, la présence, par centaines, de « trous », sur la cuve du réacteur le plus ancien du pays, à la centrale de Beznau (1969) a été dénoncée par la presse suisse(4). Le site est situé à la frontière allemande.

Le nucléaire en Suisse

Le nucléaire en Suisse © Alexandre Mouthon – 2016.

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Un bref passage en revue des centrales helvètes permet de faire le point sur une situation qui interpelle. Mis en service entre 1969 et 1984, les cinq réacteurs des quatre centrales suisses (voir la carte) figurent parmi les plus vieux au monde. Chacune des installations bénéficie dune autorisation dexploitation non limitée. Ainsi, selon des chiffres délivrés par lAgence internationale de lénergie atomique (AIEA) en 2012, la durée dexploitation des trois plus anciennes centrales est de plus de 40 ans en moyenne contre seulement 28 ans au niveau international.

La réalité du nucléaire

Emboîtant le pas à la dynamique européenne consistant, depuis 2011, date de la catastrophe de Fukushima, à réduire sensiblement la part de l’énergie nucléaire dans la balance énergétique, le Conseil fédéral et le Parlement suisse ont décidé d’engager le pays sur la voie de la sortie du nucléaire à horizon 2034. 

Mais il ne s’agit pour le moment que d’un effet d’annonce. La durée d’exploitation des centrales reste pour l’heure non limitée, même si, en 2013, la fermeture du site de Mühleberg a été annoncée pour 2019. Cette échéance de 2034 est à rapprocher de la mise en service des réacteurs. 

zone d'évacuation

Village de mille habitants, Saint-Vulbas situé le long du Rhône accueille la centrale nucléaire du Bugey. © Alexandre Mouthon – 2016.

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L’autorité de surveillance suisse, l’Institut fédéral de la sûreté nucléaire (IFSN) – qui n’est pas responsable de la sécurité des installations laquelle incombe à l’exploitant – a reçu, entre 2000 et 2009, la notification de nombreux incidents : 44 sont survenus à Beznau I et II (1969 et 1972) et 17 à Mühleberg (1972). Cette dernière, une centrale à eau bouillante, la plus ancienne au monde, est du même type que celle de Fukushima, un modèle de General Electric (États-Unis). Ces trois réacteurs (Beznau I, Beznau II et Mühleberg) sont refroidis par l’eau des fleuves, l’Aar et le Rhin. Vingt-deux incidents ont également été comptabilisés à Göspen (1979) et 38 à Leibstadt (1984) dont les réacteurs sont pour leur part dotés de tours aéroréfrigérantes. Le premier incident suffisamment grave pour être qualifié d’accident est survenu en 1969, à Lucens dans le canton de Vaud, à la suite d’une fusion partielle du cœur du réacteur expérimental.

Lorsque celui-ci est survenu,  la Confédération helvétique était engagée dans le développement d’un programme nucléaire ambitieux depuis une vingtaine d’années (5). Elle a dû y mettre un terme, la réalisation d’une centrale nucléaire 100 % helvétique devenant impossible.

En Suisse, la consultation populaire directe est un pilier essentiel du contrat social. Sur la question du nucléaire, de 1969 à 2011, la majorité de la population a souvent voté en faveur de limitations mais sans jamais opter pour un abandon. Après la catastrophe de Fukushima, les projets de construction de nouvelles centrales ont cependant été suspendus et la sortie définitive du nucléaire décidée le 25 mai 2011 par le Conseil fédéral. Les députés du Conseil national ont validé ce choix le 8 juin 2011. La question de la modification de la politique énergétique nationale est désormais posée, outre celle du devenir des sites nucléaires. À ceux des centrales et des laboratoires s’ajoutent les sites liés aux traitements et à l’entreposage des déchets. Le territoire héberge deux dépôts intermédiaires et deux sites souterrains de recherche. L’Institut Paul Scheerer (PSI) exploite le dépôt fédéral intermédiaire de Würenlingen, auquel il faut ajouter celui tout proche de la Zwilag. C’est la Nagra (Société coopérative nationale pour le stockage des déchets radioactifs) qui a la charge de créer les dépôts destinés à l’entreposage définitif en couches géologiques profondes. Pour ce faire, il procède aux expérimentations souterraines à Grimsel depuis 1983 et participe, avec d’autres pays européens dont la France, au laboratoire souterrain du Mont Terri entièrement dédié à la recherche faite autour de l’argile comme roche d’accueil des déchets nucléaires.

Cheval

Village de mille habitants, Saint-Vulbas situé le long du Rhône accueille la centrale nucléaire du Bugey. © Alexandre Mouthon – 2016.

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La production de l’électricité : un enjeu financier 

L’électricité d’origine nucléaire est essentielle aux choix qui sous-tendent actuellement le mix énergétique suisse ainsi qu’à son fonctionnement au sein du marché européen de l’électricité. Selon les chiffres de Swisselectric (l’organisation des entreprises du réseau d’interconnexion suisse d’électricité et des principaux producteurs), la répartition de la production énergétique est la suivante : le nucléaire assure en moyenne 36 % de la production, contre 58 % pour l’hydroélectricité, les 6 % restants provenant de centrales thermiques traditionnelles et des énergies dites renouvelables ou vertes (biomasse, solaire, éolien)(6). Ce faible pourcentage fait de la Suisse un des pays européens qui produit le moins d’énergie verte, à l’instar de la Slovénie, de la Slovaquie, de la Hongrie et de la Lettonie.

Produire de lélectricité ne signifie pas nécessairement assurer le seul approvisionnement des consommateurs suisses. La Suisse importe du courant pour sa consommation tout en exportant une partie de sa production. La contradiction nest quapparente. Composer son mix énergétique revient donc, pour les acteurs suisses de ce secteur, à assurer la satisfaction de la consommation intérieure tout en se livrant à dintenses échanges sur le marché européen.

Campagne

Village de mille habitants, Saint-Vulbas situé le long du Rhône accueille la centrale nucléaire du Bugey. © Alexandre Mouthon – 2016.

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Pour l’heure, les centrales nucléaires assurent une production constante sur toute l’année, pour une fourchette de prix compris entre 4 et 6 centimes le kilowatt/heure (Kwh). En été, la surproduction étant très importante, cette électricité est, pour partie, exportée. En hiver, c’est l’inverse : la Suisse importe du courant bon marché issu des surplus des centrales nucléaires françaises (Bugey et Fessenheim).

Le Kwh revient à environ 6,5 centimes, alors quun ménage suisse achète son électricité selon une fourchette allant denviron 18 centimes à 28 centimes le Kwh. Ce prix du courant varie. En période de pointe, en 2008, il pouvait être de 11 centimes le Kwh, puis passer à 15 en 2010, pour baisser à 6 en 2014. Les valeurs moyennes ne sont pas forcément les plus intéressantes à prendre en compte, bien au contraire, ce sont les écarts journaliers qui sont pertinents. Ce marché de lélectricité entre la France, la Suisse, lAutriche, et lAllemagne, se nomme Epex Spot(7).

eau

Village de mille habitants, Saint-Vulbas situé le long du Rhône accueille la centrale nucléaire du Bugey. © Alexandre Mouthon – 2016.

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S’intégrer au marché et au réseau super grid européens

En matière d’électricité, la Suisse est d’ores et déjà intégrée à l’Union européenne (UE) au travers de ses activités de négoce et de par sa situation de pays de transit. Ainsi, sa politique énergétique a pour prochains objectifs la libéralisation totale du marché de l’électricité et la participation au « marché couplé » européen. Cette expression désigne la fusion entre le marché du courant et de celui de son transport au sein de l’UE (le règlement européen sur le couplage des marchés – réalisé par étape depuis 2008 – est entré en vigueur le 1er juillet 2015(8).

Le gestionnaire du réseau de transport suisse Swissgrid doit, selon cette logique, participer au « super grid » (les grids sont les réseaux électriques de grand transport) européen actuellement en construction, en prenant garde à ce que les futurs tracés découlant des « nouvelles amitiés énergétiques » que certains pays tissent avec leurs partenaires européens plus à l’est et au nord n’aboutissent pas au contournement du territoire suisse (9). Car si la libéralisation du marché de l’électricité en Suisse, soutenue par de puissants lobbies nationaux et européens, suit, en léger décalé, le processus à l’œuvre dans l’UE, les autorités du pays entendent bien que ce dernier ne sorte pas financièrement lésé par cette future configuration énergétique.

 

Notes : 

(1) Marielle Vitureau, « Une nouvelle centrale nucléaire à l'est de l'Europe : Astravets », P@ges Europe, 8 juin 2016 - La Documentation française © DILA
(2) Terrorisme nucléaire :  après le Sommet de Washington
(3) La politique nucléaire au Brésil 
(4) Le réacteur numéro 1 de Beznau
(5) Concernant le nucléaire militaire suisse cf. Alexandre Mouthon, « Suisse. Afrique. Des relations économiques aussi intenses qu'opaques », P@ges Europe, 4 mars 2015 - La Documentation française © DILA et http://www.bilan.ch/argent-finances/banques-suisses-ont-finance-armes-nucleaires-66-milliards-de-dollars et http://www.lecourrier.ch/132355/le_gssa_en_guerre_contre_la_place_financiere
(6) Swisselectric
(7) Epex Spot
(8) Les acteurs suisses de l'électricité
(9) La plateforme Swiss-Energyscope, de L’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), apporte, sur toutes ces questions, de nombreuses études disponibles en ligne.

* Géographe et photographe indépendant. Les photographies qui illustrent ce texte sont extraites du reportage « Fenêtre avec vue », publié dans le journal suisse, La Couleur des jours, n°18, printemps 2016. © Alexandre Mouthon – 2016.

Pour citer cet article : Alexandre Mouthon, « Sortir du nucléaire ? Au cœur du mix énergétique suisse, P@ges Europe, 13 septembre 2016 – La Documentation française © DILA.

 

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