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Le Mouvement 5 étoiles en Italie : un populisme assumé, par Hervé Rayner

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Mis à jour le 26/04/2017

Introduction

Le Mouvement 5 étoiles (M5S) est né du rejet de la vieille classe politique italienne. Il se veut un espace de démocratie participative directe, où les militants sont invités à choisir les candidats et à se prononcer sur les orientations politiques via internet. Il n'a pas de siège, pas de structure physique. Ses positions politiques sont aussi fluctuantes que les têtes d'affiches sont éclectiques. Alors qu’elle passait pour invraisemblable lors de sa fondation en 2009, la revendication du M5S de gouverner le pays apparaît désormais sérieusement crédible.


Le Mouvement 5 étoiles en Italie : un populisme assumé

Hervé Rayner *

Souvent qualifié de « populiste », le Mouvement 5 étoiles (M5S, Movimento 5 stelle) déconcerte tant ses partisans et ses adversaires que les journalistes, politistes et autres commentateurs. La carrière d’humoriste de son cofondateur et principal porte-parole, Beppe Grillo, et son appétence pour la provocation contribuent à brouiller les pistes : le Mouvement refuse de conclure des alliances électorales et de s’aligner sur le clivage droite-gauche, se présente comme un « non-parti », son règlement est un « non-statut », le comique génois se voulant le « non-leader » d’une « non-association ».

Ce sens de la dérision, à l’origine de l’identité collective de la formation, ajoute à la perplexité qui accompagne son essor fulgurant, dans un contexte de crise socio-économique et de relative fluidité du jeu politique italien.

Genèse d’un sujet politique

Fondé en 2009, le Mouvement 5 étoiles est largement redevable de la rencontre du satiriste Grillo et de l’entrepreneur Gianroberto Casaleggio, à l’issue d’un spectacle du premier à Livourne en 2004. Né à Gènes en 1948, Giuseppe (dit Beppe) Grillo travaille après un diplôme en comptabilité pour la petite entreprise familiale de métallurgie, avant de se lancer dans une carrière d’humoriste dans un cabaret milanais. Il fait sa première apparition à la RAI (radio-télévision publique italienne) en 1977 lors d’un jeu télévisé, puis participe régulièrement à des émissions de variétés.

En 1981, il commence une carrière d’acteur cinématographique et, dès son premier film, dirigé par Luigi Comencini (L’Imposteur, 1982), obtient le prix du meilleur espoir, puis enchaîne avec Dino Risi (Le Fou de guerre, 1985) auprès de Coluche.

Comique en pleine ascension, ses apparitions sur le petit écran sont compromises en 1986 après qu’il s’en est pris à la corruption au sein du Parti socialiste dominé par Bettino Craxi lors d’un sketch diffusé durant une émission de grande audience. Il fait alors la tournée des théâtres et, en 1993, à la faveur de l’effondrement des cinq partis de gouvernement durant l’opération Mani pulite (« Mains propres ») revient à la RAI dans une courte série d’émissions attirant 15 millions de téléspectateurs. Ses spectacles, de plus en plus orientés vers des thèmes politiques et écologistes, rencontrent un succès croissant.

Situé à la croisée du journaliste autrichien Karl Kraus et de Coluche, il réinvente la satire en y incluant une part d’investigation débouchant sur de nombreuses dénonciations circonstanciées visant des entreprises, des élus, des institutions. Elles lui valent à la fois des procès en diffamation et d’être consulté par les magistrats instructeurs et la Brigade financière, en particulier dans le dossier de la multinationale des produits laitiers Parmalat, dont il avait souligné les irrégularités comptables avant le krach de 2002.

Né en 1954 à Milan, Gianroberto Casaleggio a, quant à lui, débuté sa carrière professionnelle comme programmeur informatique au siège du groupe Olivetti à Ivrea. Dans les années 1990, il devient directeur de Webegg, petite société de conseil spécialisée dans les services liés à l’internet. En 2004, il fonde sa propre société de marketing numérique, Caseleggio Associati, consultée par de grands groupes industriels européens et étatsuniens. Réservé, il n’en parvient pas moins à convaincre Grillo, qui, sur scène, se plaisait à détruire un ordinateur pour stigmatiser l’emprise de l’informatique, de lui passer commande d’un blog.

Créé en janvier 2005 pour promouvoir les tournées du comique, le blog BeppeGrillo.it devient très vite l’un des sites les plus consultés d’Italie. Ses lecteurs y déposent une grande quantité de dénonciations en tout genre et Grillo poursuit sa critique tous azimuts de la « vieille politique ». S’il attaque le centre-droit – Berlusconi est alors président du Conseil – et participe aux fêtes de l’Unità, le journal de l’ancien Parti communiste italien (PCI), il n’épargne pas le centre-gauche. Ses admirateurs fondent des groupes locaux, lesquels vont rapidement essaimer et interagir, notamment à partir d’une première réunion nationale à Turin en décembre. Les difficultés à peser sur le centre-gauche le poussent à mobiliser davantage ses admirateurs, chez qui il fait d’ores et déjà figure de leader d’opinion(1).

En 2007, devant le Parlement européen à Bruxelles, Grillo fustige la présence au Parlement italien de nombreux condamnés et célèbre les vertus participatives d’internet. Il appuie aussi des listes civiques lors d’élections locales et coordonne une journée nationale de protestation, le « V-Day » (vaffanculo day).

Le premier V-Day a lieu le 8 septembre 2007 – en référence au 8 septembre 1943, jour de la débandade du régime fasciste. Comprenant 200 lieux de rassemblement dans toute la péninsule, dont une tribune centrale à Bologne devant des dizaines de milliers de sympathisants, il est l’occasion de lancer une campagne de signatures en faveur de trois propositions de loi d’initiative populaire. La première interdisant aux personnes condamnées en justice de se présenter aux législatives, la deuxième limitant à deux le nombre de mandats parlementaires, et la troisième réclamant la fin des listes de candidats bloquées par les partis obtiendront 336 000 paraphes, puis seront transmises au Sénat, mais resteront sans effet.

En 2008, Grillo prône l’abstention lors des élections législatives, qui prennent la forme d’un duel entre Silvio Berlusconi et Walter Veltroni. Sur son blog, il commence à publier des communiqués politiques numérotés, en référence aux Brigades rouges, et, le 25 avril – date anniversaire de la libération du nazi-fascisme –, depuis la tribune du deuxième V-Day, qui prend les médias pour cible, il appuie trois requêtes référendaires demandant l’abrogation de l’Ordre des journalistes, la fin des subventions publiques aux éditeurs de presse et de la loi Gaspari régulant le secteur à l’avantage du groupe Mediaset fondé et dirigé par Silvio Berlusconi.

Le retour du magnat à la tête du gouvernement, l’aggravation de la crise socio-économique et la poursuite des scandales constituent alors un climat favorable à l’essor de ce nouveau sujet politique, dont des sondages tentent désormais d’évaluer le poids.

Une percée électorale fulgurante

Peu à peu, l’ampleur inattendue des mobilisations qui se greffent sur leurs initiatives convainc Grillo et ses partisans de s’engager directement en politique. En 2008, lors d’élections municipales partielles, les premières listes issues des Meetups (place à prévoir ici pour indiquer la traduction sur épreuves) souvent sous l’étiquette « amis de Beppe Grillo », plafonnent à 2 % des voix.

Le 8 mars 2009, ces apprentis candidats se réunissent à Florence, « première rencontre nationale des listes civiques 5 étoiles » (eau, environnement, transports, connectivité, développement), durant laquelle la Charte du mouvement, qui s’inspire d’une initiative promue par des communes « vertueuses » (lutte contre la privatisation de l’eau, pour le recyclage, etc.), est présentée. Non sans provocation, Grillo est candidat aux élections primaires pour le poste de secrétaire national du Parti démocrate (Partito Democratico, ex-DS). Sa tentative est rejetée par les instances du parti au motif qu’il a promu des listes électorales concurrentes.

Point focal de très nombreux et différents acteurs – ouvriers licenciés, diplômés sans emploi, jeunes entrepreneurs, etc. – qui voient en lui une solution et l’incitent à créer un parti, Grillo entend séduire les électeurs du centre-gauche de plus en plus critiques envers leurs représentants, dont les méthodes et les programmes se rapprochent de ceux du centre-droit.

Le 4 octobre 2009 à Milan, Grillo et Casaleggio officialisent la naissance du M5S, dont les activistes approuvent le programme. En 2009 et en 2010, des listes atteignent entre 3 et 5 % des suffrages dans plusieurs communes du Centre-Nord. Favorable à l’abolition des provinces (l’équivalent des départements français), le M5S ne participe pas aux élections provinciales.

En revanche, lors des élections régionales de mars 2010, il obtient son meilleur score en Émilie-Romagne, ancien fief du PCI, avec 7 % des voix. Aux municipales partielles de 2011, ses listes réussissent une progression remarquée, entre 5 et 10 % à Turin, Trieste et Bologne, 11 % à Rimini.

La polarisation du jeu politique à l’œuvre depuis l’opération Mains propres et l’entrée en politique de Berlusconi en 1994 ne va plus de soi avec le déclin du magnat, affaibli par des scandales en série et contraint, notamment par les partenaires européens, à démissionner de la présidence du Conseil, au profit de l’économiste Mario Monti, à la tête d’un gouvernement de « techniciens ».

Aux municipales de mai 2012, marquées par l’effondrement du centre-droit(2), la poussée du M5S s’amplifie. C’est Parme, une municipalité que la majorité berlusconienne a menée au bord de la banqueroute – une dette de 860 millions d’euros et nombre d’élus mis en examen –, qui focalise l’attention avec un ballotage inédit opposant le candidat du centre-gauche (PD) Vincenzo Bernazzoli, président de la Province, à Federico Pizzarotti (M5S) auquel les sondages accordaient 4 % des voix. À la surprise générale, cet informaticien de 39 ans triple son score lors du ballotage avec 60 % des suffrages.

Au total, le M5S emporte 4 mairies et dépasse les 10 % dans plusieurs villes du Nord contre environ 5 % dans les villes du Sud. En l’espace de six mois, ce décalage territorial s’estompe avec sa victoire surprise aux élections régionales de Sicile. Il en devient la première force électorale, quinze de ses candidats font leur entrée à l’assemblée régionale.

Principale nouveauté de la XVIe législature (2008-2013), le M5S est désormais crédité d’environ 15 à 20 % d’intentions de vote, ce qui en ferait le deuxième parti au niveau national, derrière le PD, mais devant Forza Italia, une perspective pour le moins étrange au vu de la disparité des moyens financiers.

Les candidats du M5S aux élections législatives de 2013 sont sélectionnés lors d’élections primaires organisées sur le blog du comique : 32 000 inscrits départagent 1 400 candidats, dont beaucoup l’emportent avec quelques centaines de suffrages. Néophytes, peu insérés dans les réseaux de pouvoir de leur circonscription, tenus de boycotter les plateaux de télévision, ils tablent sur les performances de Grillo, qui n’est pas candidat(3) mais joue le rôle de capo popolo (ici place pour traduction) avec un art consommé du spectacle. Les 77 meetings de son « Tsunami Tour » s’enchaînent devant des assistances nettement supérieures à celles de ses concurrents. Gérée par trois employés, la campagne mobilise les 110 000 inscrits aux 600 cercles d’« amis de Grillo » via le blog et les réseaux sociaux.

Sans alliance, le M5S se positionne juste derrière les deux coalitions qui dominent le jeu politique depuis 1994 et devient la deuxième force électorale sur le plan national. Il concourt largement à la féminisation et, surtout, au rajeunissement du Parlement. Bien qu’annoncé, ce succès(4) n’en produit pas moins un véritable choc, signifiant combien le jeu politique entre dans une énième phase d’incertitude, certains annonçant une IIIe République(5).

Aux élections européennes de 2014, le score (21,1 %, 17 eurodéputés) est en dessous des attentes. Le M5S demeure néanmoins la deuxième force électorale d’Italie, ce que confirment les élections municipales de juin 2016 où ses candidats l’emportent dans 19 des 20 ballotages auxquels ils participent, dont ceux de Rome et de Turin.

Un populisme doublement assumé

Dès sa fondation, le M5S se voit accuser de « populisme » dans et par la plupart des médias. Ces commentaires visent surtout Grillo, taxé de démagogue « antipolitique », tirant à boulets rouges sur la « caste » et promettant le droit à un revenu minimum de citoyenneté. Agressif, volontiers vulgaire, provocateur et sarcastique, le discours du comique détonne au regard du langage politique qui a longtemps prévalu, le politichese, ce code abscons cher aux habitués du Palazzo.

Il moque les « cadavres ambulants » que seraient devenus les politiciens, affuble ses adversaires de surnoms peu charitables – Berlusconi le « psycho-nain », le secrétaire du PD Pierluigi Bersani « Gargamel », son successeur et président du Conseil Matteo Renzi « petit imbécile », etc. Il use et abuse des injures, hyperboles et métaphores qui ont fait le succès de ses spectacles. Opposés à la « classe politique », ses partisans, que beaucoup appellent « grillini », sont parés de toutes les vertus dans ce qui est comparé à une guerre où se joue le sort du pays.

Cette rhétorique, qui se passe du référentiel nationaliste, n’est pas sans évoquer les charges antiparlementaires d’autres tribuns issus de mouvements protestataires comme le Qualunquismo, ou Front de l’homme ordinaire (5 % aux élections de 1946), ou la Ligue lombarde de la fin des années 1980. Elle puise aussi dans l’apologie de la « société civile » héritée des mobilisations s’inspirant de Mani pulite, les rondes citoyennes (girotondi) en 2002 ou le popolo viola (ici place pour traduction) et son « No Berlusconi Day » en 2009. Enfin, les Indignados en Espagne ou Occupy aux États-Unis sont cités en exemple.

Le refus du clivage droite-gauche et un programme se voulant « post-idéologique » participent d’une stratégie de subversion du jeu politique, à l’instar d’une présentation de soi en « populiste », manière d’assumer et de retourner le stigmate. « Je suis fier d’être un populiste ensemble avec vous » clame Grillo à Gènes lors du troisième V-Day, un refrain repris à cette même tribune par Casaleggio, revendiquant « d’être un populiste ainsi que des dizaines de milliers ici »(6).

Décliné à l’envi (des politologues se penchent sur ce « web-populisme »)(7), le qualificatif de « populisme » ressemble beaucoup à un anathème. Issu d’une focalisation de l’attention sur les discours du leader(8), son emploi occulte les motivations et actions hétérogènes des partisans du M5S.

Une grande partie des pratiques insolites du mouvement consiste à célébrer et à mettre en œuvre la « transparence » et la « démocratie directe », une manière de construire l’identité collective en se distinguant des partis, décriés comme les vestiges opaques, coûteux et inefficaces, de la démocratie représentative.

L’originalité du M5S tient surtout dans cette mise en pratique du populisme via une sorte de nouveau contrat social où les représentés contrôleraient leurs représentants. Si le rejet des liens hiérarchiques (« une base sans leader »), le slogan très prisé « tous égaux » (ognuno vale uno), et le fait de se faire appeler « citoyens » relèvent d’un credo égalitariste, les rapports de représentation et de domination sont concrètement mis en cause, notamment via un mandat impératif très contraignant pour les élus, tenus de rendre des comptes aux sympathisants dans les circonscriptions lors de réunions trimestrielles.

Ils doivent en outre renoncer à plus de la moitié de leur salaire et de leurs défraiements au profit d’un fonds d’aide aux petites et moyennes entreprises, déposé au ministère de l’Économie, qui a recueilli 18 millions d’euros en trois ans. Plusieurs contrevenants ont d’ailleurs été exclus. Hostilité au financement public des partis oblige, le M5S a renoncé aux 42 millions d’euros de remboursement de frais de campagne auxquels lui donnait droit son score aux législatives. Son budget dépend entièrement de dons privés.

Les débats très animés au sein des groupes locaux, parfois retransmis en direct sur Internet, mais aussi entre l’ensemble de ces groupes, les élus et les deux fondateurs sont souvent tranchés par des votations en ligne. Si ces consultations sont encadrées par le blog et autres outils contrôlés par l’entreprise de Casaleggio, les membres ne subissent pas passivement le diktat des leaders.

Loin de ce qu’avancent nombre de commentateurs, tous ne considèrent pas Grillo comme un chef charismatique ou Casaleggio comme leur gourou. En janvier 2014, une large majorité des votants (15 839 contre 9 093 parmi les 80 383 ayants droit) s’exprime pour l’abrogation du délit d’immigration clandestine, allant ainsi à l’encontre de Grillo, qui avait affirmé publiquement que cet élément ne figurait pas au programme. En juin 2016, beaucoup critiquent ouvertement le choix, voulu par Grillo, d’une alliance « de raison » avec le parti souverainiste britannique Ukip en vue de constituer un groupe au Parlement européen. En novembre 2015, à la suite d’une votation, le nom de Grillo est retiré du symbole du mouvement.

Ces votations, qui ne durent souvent qu’une journée, scandent le calendrier du M5S, dont les membres sont très régulièrement sollicités pour sélectionner les candidats aux primaires à chaque type d’élection, approuver les consignes que devront défendre les élus, modifier le règlement, composer le programme, etc. Ce faisant, le M5S ré-enchante le militantisme de masse auquel les partis politiques, à l’exception de la Ligue du Nord, ont renoncé depuis les années 1990. Nombre d’activistes, avec ou sans passé politique, indiquent avoir été transformés par cette expérience(9).

À la manière des écologistes, dont beaucoup sont proches, ils font souvent preuve d’une très forte implication, touchant presque toutes les sphères de vie. Cet attachement à la cause ne va pas sans compliquer les relations au sein du M5S, d’autant que l’un de ses principaux chevaux de bataille, la critique des élites, prend également place en interne.

Une institutionnalisation heurtée

Faisant l’éloge de la démocratie directe et de l’auto-organisation citoyenne, Grillo et Casaleggio n’en dirigent pas moins le mouvement, ce qui ne va pas sans tensions, exacerbées par le sens critique qui y prévaut.

Loin d’être passagères ou anecdotiques, ces tensions apparaissent constitutives de l’identité mouvante du M5S, soit un enjeu permanent de luttes entre ses différentes composantes. Avant même son entrée au Parlement, le M5S est le théâtre d’exclusions, de démissions et de scissions à répétition. Si la prise de parole critique est encouragée, l’opposition à certaines prises de position des deux dirigeants se révèle vite coûteuse, Grillo, assez ouvertement, et Casaleggio, plus discrètement, n’hésitant pas à tancer tel ou tel élu, ce qui peut se traduire, moyennant un vote des membres, par une expulsion.

Celle-ci peut aussi être justifiée par une violation du règlement (d’abord sanctionnée par une amende), telle la participation à une émission de télévision ou le non versement de la quote-part salariale. Après trois ans de législature, 37 parlementaires ont quitté le mouvement(10), la plupart ayant rejoint, non sans drame, le groupe des non-inscrits de leur Chambre.

Les deux fondateurs, qui tendent à empêcher toute concentration de ressources autour des figures émergentes, s’appuient sur des règles très astreignantes, comme la rotation trimestrielle des chefs de groupe parlementaires, l’interdiction du cumul de mandats et la limitation à deux du nombre de législatures, dans le but affiché d’éviter tout professionnalisme.

À ce titre, la détérioration des liens entre les deux leaders et le maire de Parme constitue l’un des cas les plus emblématiques. Très vite après son élection, Federico Pizzarotti émet et reçoit des critiques sur la façon de gérer le mouvement. Si sa notoriété semble l’avoir protégé d’une exclusion, il n’en finit pas moins par quitter le mouvement en octobre 2016, suivi par 18 de ses 19 élus municipaux, après quatre ans de polémiques.

Au M5S, l’institutionnalisation, au sens de processus de codification, de distribution, d’intériorisation et de pérennisation de catégories, de règles et de rôles, procède par à-coups conflictuels. En 2013, après les polémiques et les exclusions consécutives à la participation de plusieurs membres à des émissions de télévision, un code éthique précise les professions de foi des élus et la procédure d’expulsion.

En réaction aux nombreuses critiques visant son autoritarisme, Grillo, qui dit vouloir se désengager et reprend ses spectacles, a fait adopter (par 91 % des votants) en novembre 2014 la mise sur pied d’un comité de cinq porte-parole, très vite baptisé directoire par les journalistes, censé faire le lien entre l’ensemble du mouvement, ses groupes locaux et les deux fondateurs. Composé d’élus proches de Grillo, le comité ne reflète pas toutes les sensibilités du M5S, qui n’échappe pas à la formation de courants rivaux. La lutte d’influence a ainsi été très visible à l’été 2016 durant la formation, exceptionnellement longue et controversée, de l’équipe municipale de la maire de Rome, Virginia Raggi. Énième indice d’une institutionnalisation compliquée, Grillo annonce en novembre 2016 la fin du directoire.

Enfin, la compétition entre prétendants au leadership envenime ces relations, d’autant que les médias interviennent en désignant Luigi Di Maio, très jeune vice-président de la Chambre des députés, comme le favori, l’exposant ainsi aux attaques, telle celle prenant place en octobre 2016 sur ses notes de frais.

 Le décès de Gianroberto Casaleggio, le 12 avril 2016, a laissé un grand vide. Son fils Davide lui a succédé à la présidence de l’entreprise et joue désormais un rôle important au M5S, où il s’occupe de la plateforme de « démocratie directe digitale » Rousseau, forte de 130 000 inscrits, que son père avait conçue pour soumettre aux membres des propositions programmatiques sur d’innombrables sujets.

Fin 2016, le M5S compte 1 267 groupes locaux, 153 000 membres, 2 000 élus, et administre cinq chefs-lieux de province, dont la capitale. C’est sans conteste la force politique qui a le plus contribué à la nette victoire du « non » (59 % des voix) lors du référendum constitutionnel du 4 décembre 2016 promu par le gouvernement Renzi. Bien qu’il soit devenu un prétendant sérieux au gouvernement du pays, il demeure un objet politique mal identifié, et ce pour plusieurs raisons.

Primo, il bouleverse le clivage droite-gauche, des leaders du centre-droit y voyant le « pire de la gauche » et leurs homologues du centre-gauche le « pire de la droite ». Secundo, attirant et provoquant des attaques politiques et médiatiques de toutes parts, son étude est compliquée par l’absence de toute forme de mise à distance.

Tertio, son organisation fait constamment l’objet de luttes intestines, violentes au point de mettre en cause sa pérennité. Aussi, la crise de croissance se poursuit après l’épreuve tourmentée de son entrée massive au Parlement où les deux fondateurs-leaders avaient choisi de ne pas siéger tout en faisant office de « garants » capables d’arbitrer, voire d’attiser, les conflits. Quarto, il s’agit effectivement d’un objet et d’un sujet politiques inédits, aux contours flous, empruntant tour à tour ou en même temps les traits d’un blog, d’un fan-club, d’une entreprise commerciale, d’un parti politique et d’un mouvement social.

La configuration que forme le M5S reste exceptionnellement hybride et changeante, mélangeant plusieurs logiques sociales et ressemblant à un champ de forces au bord de l’éclatement, notamment parce que sa coordination et sa pratique de la démocratie directe s’avèrent d’une extrême complexité, chaque membre estimant, souvent haut et fort, avoir voix au chapitre.

C’est aussi ce qui fait de ce processus très instable de mise en cohérence entre un credo à la forte charge utopique, des pratiques de démocratie directe quotidienne et une insertion dans le jeu politico-institutionnel, un objet d’étude fascinant.

Notes :

(1) H. Rayner, L’Italie en mutation, coll. « Les Études », La Documentation française, Paris, 2007, p. 150-151.
(2) H. Rayner, « Les élections municipales de mai 2012 en Italie : phase de désobjectivation du jeu politique ? », Pôle Sud, n° 37, 2012/2, p. 167-172.
(3) Au vu du règlement du M5S, sa condamnation en 1985 pour homicide involontaire à la suite d’un accident de la route, l’en empêche.
(4) 25,5 %, soit 8,7 millions de voix, à la Chambre des députés et 109 sièges, 23,8 % au Sénat et 54 sièges.
(5) (H. Rayner, « “Crise permanente” ? La difficile institutionnalisation de la “IIe République” », Questions internationales, n° 59, janvier-février 2013, p. 24-33.
(6) « Diamo l’estrema unizione ai politici vigliachi », Il Corriere della Sera, 1er décembre 2013.
(7) Piergiorgio Corbetta, Elisabetta Gualmini, Il partito di Grillo, Il Mulino, Bologne, 2013, p. 197.
(8) Flora Zanichelli, Mouvement 5 étoiles, pour une autre politique en Italie, Éditions des Accords, Castillon de Castet, 2013, p. 35.
(9) Roberto Borcio (dir.), Gli attivisti del Movimento 5 Stelle, dal web al territorio, FrancoAngeli, Milan, 2015, p. 16-17.
(10) Marco Damilano et Alessandro Gilioli, « Critica della Ragione Grillina », L’Espresso, n° 41, 9 octobre 2016.

* Docteur en science politique, enseignant chercheur à l’Institut d’études politiques, historiques et internationales (IEPHI), université de Lausanne, * Docteur en science politique, enseignant chercheur à l’Institut d’études politiques, historiques et internationales (IEPHI), université de Lausanne (CRAPUL).

Cet article a été publié dans la revue Questions internationales. Pour citer cet article : Hervé Rayner, « Le Mouvement 5 étoiles en Italie : un populisme assumé », Questions internationales, n°83, janvier-février 2017, p.44-65, DILA © La Documentation française

 

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