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La Grèce : un nouveau carrefour de l’Europe du Sud-Est, par Joëlle Dalègre

[La Grèce : un nouveau carrefour de l’Europe du Sud-Est, par Joëlle Dalègre], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Pyrgos sur l’île de Santorin en mer Egée.
© Véronique Bordeaux

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Mis à jour le 17/05/2017

Introduction

Deux événements décisifs des années 1980 ont marqué la Grèce : l’entrée du pays dans la Communauté économique européenne (CEE) en 1981 – dont il ne sera pas question ici – et la chute du mur de Berlin en 1989. L’ouverture, à partir de 1990, de frontières fermées depuis un demi-siècle a en effet permis à la Grèce de retrouver subitement son appartenance à la péninsule balkanique et de constituer un hinterland dans les États voisins d’Europe du Sud-Est. Ce « retour aux Balkans » a pris des dimensions à la fois humaines, culturelles et économiques. Il s’est aussi accompagné, dans le domaine politique, du « réveil » de méfiances un temps endormies par les certitudes rassurantes du Rideau de fer.


La Grèce : un nouveau carrefour de l’Europe du Sud-Est

Joëlle Dalègre*

Sur 965 kilomètres de long, des frontières terrestres séparent la Grèce de l’Albanie, de la Bulgarie et des États issus du démantèlement de l’ex-Yougoslavie. Jusqu’en 1990, seuls trois points de passage ouvraient cette ligne très contrôlée. Les liaisons téléphoniques et ferroviaires avec la Bulgarie n’avaient été rétablies qu’en 1964 et l’état de guerre avec l’Albanie n’avait pris fin qu’en 1984.

Pourtant, le rempart réputé infranchissable fut violé dans la nuit du 30 au 31 décembre 1990, lorsque 800 Albanais passèrent clandestinement la frontière, prémices à des migrations massives. Plus de 76 000 Albanais auraient ensuite pénétré en Grèce en mai 1991, inaugurant un phénomène jusque-là inconnu. En effet, si le pays ne comptait que 30 000 étrangers en 1950, il en recensait  911 929 en 2011. En 2001, les Albanais représentaient 57 % des 797 000 étrangers enregistrés en Grèce. Mais cette immigration s’est rapidement élargie à d’autres origines, puisque 66,1 % des étrangers présents dans le pays en 2011 étaient originaires d’Albanie, de Bulgarie et de Roumanie(1).

Les migrations de travail

Pour ces populations du sud de l’Europe tout juste sorties du communisme, la Grèce constituait le pays européen le plus proche et où, jusqu’en 2008 du moins, on pouvait facilement trouver des emplois peu qualifiés. La courte distance permettait de laisser sa famille au pays et d’effectuer des allers-retours fréquents, sans avoir à s’implanter. Anciennes communautés grecques en Bulgarie, en Roumanie et en Albanie, Grecs venus de ces pays au début du XXe siècle, « échangés bulgares »(2) des guerres balkaniques et de 1919, Épirotes musulmans – les Tchams – chassés de Grèce en 1945, tous avaient conservé un lien – ne serait-ce que sentimental – avec leur terre d’origine.

La plupart du temps, cette caractéristique a pu faciliter les premiers contacts(3). Ces nouveaux arrivants, d’un niveau scolaire intermédiaire ou élevé – un quart d’entre eux, y compris les femmes, étaient diplômés de l’enseignement secondaire, 10 % du supérieur ou de l’enseignement technique –, venaient de pays, souvent orthodoxes, dotés d’un héritage culturel byzantin et ottoman.

Les échanges universitaires

Les étudiants et les enseignants ont, eux aussi, contribué aux nouveaux contacts entre la Grèce et ses voisins. En proportion de sa population, la Grèce est le pays au monde qui exporte le plus grand nombre d’étudiants vers l’étranger, conséquence du numerus clausus imposé dans les universités et du prestige des diplômes occidentaux.

Oia sur l’île de Santorin en mer Egée

Oia sur l’île de Santorin en mer Egée.

© Véronique Bordeaux

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En 2016, on estimait à 65 000 le nombre des étudiants grecs poursuivant des études à l’étranger. La plupart d’entre eux (84 %) se trouvaient dans des pays de l’Union européenne – 27 000 au Royaume-Uni –, 7 000 en Italie, 4 000 en Allemagne, 2 000 en France, 2 000 aux États-Unis… Les universités balkaniques n’ont pas acquis autant de prestige, 1 500 étudiants grecs en Roumanie, 1 200 en Bulgarie – où un étudiant étranger sur trois est Grec(4).

La part de ces derniers ne cesse néanmoins d’augmenter depuis 2008, c’est-à-dire depuis le déclenchement de la crise économique et financière qui a littéralement  dévasté la Grèce. Un étudiant grec, même admis à l’université, est souvent inscrit dans une autre ville que la sienne, en fonction de sa place au concours d’entrée. Dans ce cas, les inscriptions, le logement et la vie quotidienne peuvent se révéler trop coûteux et inciter l’étudiant à choisir un autre pays. Nombre d’entre eux abandonnent ainsi leurs études en Grèce au cours de la première année(5) et s’expatrient pour les poursuivre à l’étranger.

Les études de médecine, dentaires et de pharmacie – domaines les plus demandés – regroupent dorénavant 28 % des étudiants grecs inscrits dans des établissements d’Europe du Sud-Est, à Sofia, Varna, Plovdiv, Pleven, Blagoevgrad (Bulgarie), Constanţa, Bucarest, Craiova et Timişoara (Roumanie). Viennent ensuite le droit – soit 24 % des étudiants – et les écoles polytechniques – environ 20 %. La scolarité en médecine à Iaşi (Roumanie) ne coûte que 5 000 euros par an (contre 35 000 au Royaume-Uni), une place en foyer ou en chambre privée en Bulgarie revient à 50 ou 80 euros par mois, et l’alimentation y est trois à quatre fois moins onéreuse qu’en Grèce.

Pour faciliter les inscriptions, la Serbie, la Bulgarie et la Roumanie ont créé des cursus entièrement en anglais et, depuis 2007 et l’entrée des deux derniers pays dans l’Union européenne, leurs diplômes bénéficient d’une reconnaissance en Grèce.

Depuis 2012, des professeurs grecs enseignent en Bulgarie et en Roumanie, voire en Albanie où les salaires sont désormais supérieurs à ceux pratiqués en Grèce et où ont été créées sept universités privées dotées de cursus en anglais. Elles embauchent des enseignants grecs et italiens(6).

Quant aux étudiants étrangers en Grèce, leur contingent est passé de 8 600 en 2000 à 26 158 en 2009. Faute de chiffres récents, il est impossible de préciser davantage, mais les chiffres donnés par certaines universités laissent penser que, parmi la centaine de nationalités recensées, les Albanais et Bulgares qui sont les plus représentés sont surtout des jeunes qui vivent en Grèce, les autres étant des étudiants venus pour beaucoup d’Afrique du nord et d’Égypte attirés par l’appartenance de la Grèce à l’Union européenne. Les étudiants des pays balkaniques voisins préfèrent accéder directement à l’Europe occidentale et préparer ainsi un avenir qu’il juge condamné d’avance en Grèce.

Réagissant à ce contexte inédit, nombre d’établissements grecs ont créé des séminaires de gestion, de technologie ou de marketing consacrés aux Balkans. L’université internationale de Salonique, par exemple, a mis sur pied un cursus en anglais et de nombreux séminaires d’été sont organisés pour les étudiants étrangers.

La redécouverte par le tourisme

Les contacts se sont aussi intensifiés par le biais du tourisme. Ainsi, la Grèce est désormais la destination préférée des touristes serbes, macédoniens, roumains et bulgares – un million de Bulgares s’y sont rendus pour leurs congés en 2014 – qui vont souvent au plus proche, sur les côtes nord-égéennes. Cette tendance semble en augmentation, 1,5 million de Bulgares ayant fait du tourisme en Grèce en 2015 selon les statistiques officielles d’Elstat.

Les Grecs du Nord, de leur côté, apprécient les stations de ski du sud de la Bulgarie, peu coûteuses et bien aménagées, ou, en été, la région de Varna-Sozopol-Burgas, bon marché également et où l’on peut notamment rencontrer les derniers membres des anciennes communautés grecques.

La Grèce et ses voisins

La Grèce et ses voisins.

Source : Division géographique de la Direction des Archives - Ministère des Affaires étrangères et du Développement international © 2004

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Des frontières qui relient

Une dynamique frontalière s’est mise en place entre l’ouest de la Macédoine grecque et la Macédoine ex-yougoslave ou le sud-est de l’Albanie, mais aussi entre Salonique, Serrès, Drama, Xanthi ou Komotini et le sud de la Bulgarie, ainsi qu’entre l’Evros et Svilengrad(7).

Tous les témoignages concordent. En parcourant quelques kilomètres seulement, on peut trouver des produits alimentaires, des vêtements ou des meubles au tiers du prix grec, voire moins. Même les services postaux sont plus avantageux, tout comme les restaurants, les coiffeurs ou les services médicaux et dentaires. Les Grecs peuvent facilement allier les achats, la visite touristique, les casinos – un million de joueurs grecs se rendraient chaque année dans les casinos du sud de la Macédoine ex-yougoslave –, l’essence à bas prix, voire le tourisme sexuel. Certains Grecs organisent des réceptions de « l’autre côté » –c’est également le cas à la frontière turque – et des retraités grecs s’installent là où, avec leurs pensions moyennes de 400 euros par mois, leur pouvoir d’achat est décuplé. Les taux de TVA, qui n’excèdent pas 10 % dans les pays limitrophes, les aident à maintenir des prix concurrentiels.

Ainsi se nouent des relations quotidiennes, se concluent des mariages entre Grecs et habitants des Balkans, passant outre les politiques étatiques et les stéréotypes traditionnels.

Des échanges économiques fructueux

Dès le début des années 1990, certains entrepreneurs grecs ont saisi les occasions nouvelles qui s’offraient à eux. Installés les premiers en Serbie ou en Albanie, ils ont même subi des pertes importantes du fait des bombardements de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en Serbie en 1999 ou de la crise bancaire albanaise en 1998.

Cela n’a pas découragé les entreprises grecques : au début des années 2000, elles ont profité d’un marché neuf, où les salaires étaient faibles – le rapport entre l’Ancienne République yougoslave de Macédoine (ARYM – en anglais Former Yugoslav Republic of Macedonia, FYROM) et la Grèce était de 1 à 8 dans les années 1990 – et la concurrence locale inexpérimentée(8). De surcroît, c’est une région où s’exprimaient des besoins nouveaux et dans laquelle les politiques de privatisation mises en œuvre offraient de multiples opportunités. Enfin, les Grecs y apparaissaient comme des intermédiaires familiers entre l’Europe du Sud-Est et l’Union européenne, et ils occupaient la place laissée vacante par les investisseurs occidentaux, qui manifestaient peu d’appétence pour la région.

Avec la crise qui s’aggrave en Grèce depuis 2009, les différences de salaires se sont réduites – salaire mensuel minimum brut de 184 euros en Bulgarie, 213 euros en Macédoine-ARYM, 341 euros en Albanie pour 550 en Grèce où nombre d’emplois non déclarés ou à durée réduite sont payés en-dessous de ce minimum – mais le courant s’accroît encore. Il s’agit cette fois d’échapper aux charges, à la hausse de la TVA et aux impôts sur les entreprises : 29 % en Grèce et de 8 à 10 % dans les pays voisins et même 0 % en Albanie dans certains cas.

Nombre d’entreprises se sont en outre installées après juillet 2015 pour échapper au contrôle des changes asphyxiant exercé alors et les Grecs étant profondément pessimistes sur leur avenir, le mouvement se poursuit. De surcroît entre 2009 et 2015, 50 000 à 60 000 Grecs auraient ouvert des comptes en Bulgarie pour échapper aux mesures de contrôle bancaire dans leur pays.

Les investisseurs grecs se focalisent surtout sur l’Albanie, la Bulgarie, la Roumanie et les États issus du démantèlement de l’ex-Yougoslavie, soit un marché de 130 millions d’habitants si on y ajoute la Turquie. Au-delà, ils tissent leur toile en direction de l’Ukraine et du Caucase.

Entre 2007 et 2014, les Grecs ont investi 5,8 milliards d’euros en Albanie, soit le quart des investissements étrangers dans ce pays, 675 entreprises grecques y sont recensées en juillet 2016(9). Entre juin et juillet 2015, le siège de 11 000 entreprises grecques aurait été transféré en Bulgarie, où l’on recense en mars 2016 plus de 11 000 entreprises grecques, et 581 créations nouvelles ont été enregistrées dans les deux premiers mois de 2016.

La Grèce est aussi le second investisseur étranger dans l’Ancienne République yougoslave de Macédoine, fournissant du travail à 10 % des actifs, environ 20 000 salariés dans le pays et 25 000 saisonniers qui travaillent en Grèce. La situation en Roumanie et en Serbie, plus éloignées des frontières grecques, est comparable, la Grèce restant le quatrième investisseur étranger(10). Ces pays absorbent à présent plus du quart des exportations grecques.

L’initiative privée majoritaire

La majorité des investissements proviennent de l’initiative privée, les secteurs visés étant particulièrement variés.

Quelques exemples d’investissements grecs en Europe du Sud-Est

  • Banques : Banque nationale de Grèce,  Alpha Bank – plus de 200 succursales dans les Balkans –, Banque agricole (AT), EFG Eurobank, Banque commerciale, Banque du Pirée. Au total, 800 succursales sont présentes dans la région et contrôlent 15 à 30 % du marché bancaire dans des pays voisins.
  • Télécommunications : OTE – Hellenic Telecommunications Organization S. A, détenue à 40 % par Deutsche Telekom – et sa filiale Cosmote se sont imposés en Albanie, en Bulgarie, en Roumanie et en Serbie.
  • Produits pétroliers : le groupe Hellenic Petroleum – qui possède les trois quarts des raffineries grecques et 35 % de la société gazière grecque DEPA – est aujourd’hui présent dans l’ensemble des Balkans. Il détient la seule raffinerie de l’Ancienne République yougoslave de Macédoine (ARYM) ainsi que des parts majoritaires de Jugopetrol AD (Montenegro), EKO Bulgaria EAD, EKO Serbia AD, EL PET BALKANIKI SA, OKTA AD SKOPJE et VARDAX SA (qui œuvre pour un oléoduc Thessalonique-Skopje) ; il exploite l’oléoduc Burgas-Alexandroupolis.
  • Ciments : TITAN – la plus grande entreprise balkanique dans son domaine –, HIRAKLIS – lié au groupe LafargeHolcim –, le consortium Yefira – qui a réalisé le pont Rion-Antirion sur le golfe de Corinthe et est lié au groupe Bouygues – sont implantés dans l’ensemble de la région.
  • Industrie pharmaceutique : la présence grecque est notable en Bulgarie et en Turquie.
  • Aluminium : le groupe Alumyl a investi en Bulgarie, en Roumanie, en Albanie et en Macédoine ex-yougoslave.
  • Agroalimentaire : les grands groupes possèdent de multiples marques et sont omniprésents dans la région. On y trouve Coca Cola Hellenic Bottling Company (CCHBC), au premier rang des industries européennes de soft drinks, le groupe Vivartia (septième entreprise industrielle grecque), son rival le groupe Philippou, mais aussi, pour l’industrie du tabac, Kapniki-Michailidis, présent en Macédoine ex-yougoslave et en Bulgarie.
  • Armateurs : l’Association des armateurs grecs, qui avait perdu dans les années 1920 le contrôle de la navigation sur le Danube, est rentrée en 2009 dans le Comité de gestion des transports du fleuve. Le groupe Marfin, créé en 1998 et qui réunit des armateurs chypriotes, grecs et des financiers de Dubaï, a investi plus de 5 milliards d’euros en Grèce, qu’il utilise comme base, et dans les Balkans. Le groupe possède en outre des hôtels de luxe en Croatie, un grand magasin à Belgrade, des casinos dans la région. Il détient également 17 % du capital d’OTE et sa banque, Marfin Egnatia Bank, ouvre des agences à travers toute la Grèce et les pays voisins.

Au total, vingt-cinq multinationales grecques ont investi 60 à 80 % des fonds grecs actifs dans les Balkans. À leurs côtés, des milliers de petits entrepreneurs, souvent originaires de la Grèce du Nord – textile et habillement (en large majorité), montages électriques ou mécaniques divers ou bâtiment – ont choisi la Bulgarie ou la Macédoine ex-yougoslave tout proches.

Une politique publique

Portique des Caryatides, temple d'Erechtéion

L’Érechtéion est un temple grec d’ordre ionique situé sur l’acropole d’Athènes.

© Véronique Bordeaux

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Les gouvernements grecs successifs ont accompagné cette ruée des investisseurs en participant à tous les mécanismes européens qui, depuis 2001, entendent renforcer la stabilité et faciliter l’intégration des États balkaniques dans l’Union européenne. Athènes souhaite en outre profiter de la position stratégique du pays sur la route des approvisionnements énergétiques entre l’Europe et les sources de Russie, d’Asie centrale et du Moyen-Orient en participant à tous les projets d’oléoducs et de gazoducs traversant la région(11).

Actions politiques et initiatives économiques se sont complétées, en particulier pour refaire de la Grèce du Nord un carrefour balkanique, à la fois commercial et financier. La ville de Salonique profite ainsi de la conjoncture, qui lui permet de retrouver son hinterland perdu en 1913. Les autorités grecques y ont placé les sièges administratifs de plusieurs institutions internationales consacrées aux Balkans et à la mer Noire – Agence pour la reconstruction des Balkans, Banque pour le développement de la mer Noire – y ont organisé des réunions internationales. Les rues de la ville, couvertes d’enseignes en alphabets divers et où l’on peut entendre toutes les langues de la région, de même que les nombreuses lignes d’autocars qui la relient à toutes les métropoles de l’Europe centrale et orientale prouvent que la cité a retrouvé, en pratique, son titre de « capitale des Balkans ».

En 2008-2010, les pays voisins ont évidemment craint que la crise financière grecque ne les mette en mauvaise posture. Certaines banques ou entreprises ont alors rapatrié leurs capitaux et fermé leurs agences ou filiales, les flux commerciaux et les investissements ont diminué et l’activité du secteur du bâtiment s’est réduite. Mais, une fois passées les premières difficultés, force a été de constater que la crise grecque, finalement, les avait paradoxalement avantagées.

Ce bilan positif au premier abord ne doit toutefois pas faire oublier que le différentiel de salaire mensuel(12) entre la Grèce et les Balkans a pour conséquences la délocalisation depuis la Macédoine et la Thrace grecque d’entreprises à forte intensité de main-d’œuvre, la raréfaction des clients, la fermeture des postes d’essence ou la concurrence d’une main-d’œuvre slave prête à travailler en-dessous du salaire minimum grec.

La crainte de déstabilisations territoriales et frontalières

Avec l’ouverture des années 1990, la Grèce n’a pas retrouvé que des amis, des partenaires commerciaux ou des travailleurs bon marché. La dislocation de la Yougoslavie a, en particulier, réveillé l’une de ses peurs récurrentes, celle de voir remis en cause le tracé des frontières.

Le différend macédonien

La première inquiétude est née en 1991 de la proclamation de l’indépendance de l’Ancienne République yougoslave de Macédoine. Le fait que le nouvel État choisisse en 1992 un drapeau qui porte le « soleil de Vergina », c’est-à-dire le symbole retrouvé dans la tombe de Philippe II de Macédoine en Grèce, ou qu’un article de la Constitution précise que « la République veille à la situation et aux droits des citoyens des pays voisins d’origine macédonienne » a aussitôt réanimé en Grèce les souvenirs des guerres balkaniques, du partage conflictuel et contesté de la Macédoine ottomane et de la présence dans le nord de la Macédoine grecque d’une minorité « slavophone » qui a résisté à toutes les politiques d’assimilation.

Craignant une potentielle revendication territoriale de la part de Skopje, la Grèce, arguant d’une antériorité historique exclusive, a d’emblée refusé de reconnaître ce nouvel État sous le nom qu’il s’était choisi(13). En février 1994, Athènes a décrété un embargo contre Skopje et soutenu les manifestations qui se sont multipliées en Grèce, au rythme du slogan « la patrie est en danger ». Si l’embargo, nuisible à la réputation de la Grèce, a depuis été levé, une fois le texte litigieux modifié, la querelle n’en subsiste pas moins, et ce malgré un accord sur le nom provisoire d’Ancienne République yougoslave de Macédoine(14).

Tandis que les autorités de part et d’autre s’affrontent par déclarations interposées ou, pour Skopje, en multipliant les gestes significatifs – comme l’érection de statues d’Alexandre le Grand ou l’attribution de son nom aux places, aéroports et avenues –, les populations, elles, échangent et communiquent et les gouvernements privilégient les affaires – en signant, par exemple, des accords sur les oléoducs. Rhétorique et pragmatisme coexistent sans mal : le gouvernement Tsipras est prêt à une entente avec son voisin, mais ne peut se brouiller avec son allié nationaliste l’ANEL (parti des Grecs indépendants)…

La non-reconnaissance du Kosovo

Le second point litigieux concerne le Kosovo. Les liens culturels, religieux et diplomatiques entre la Grèce et la Serbie sont anciens. Athènes est d’ailleurs soutenu par Belgrade dans l’affaire macédonienne – certains allant jusqu’à affirmer que les deux alliés se seraient volontiers partagé la Macédoine.

C’est pourquoi lorsque, en mai 1992, les Nations Unies ont décrété un embargo commercial contre la Serbie pour la sanctionner à cause de ses attaques contre la République de Bosnie-Herzégovine puis, en 1994, lorsque l’OTAN a décidé des frappes aériennes contre la Serbie, la Grèce n’a pas manifesté le souhait de suivre ces décisions. En 1992-1993, elle n’a pas respecté l’embargo et a laissé des convois clandestins approvisionner la Serbie. En 1994-1995, elle n’a pas autorisé l’OTAN à utiliser la base aérienne de Prévéza et a refusé de lui fournir des troupes. Les bombardements de l’Alliance atlantique en Serbie ont suscité l’opposition quasi unanime de l’opinion publique grecque.

Clocher à Oia sur l’île de Santorin en mer Egée

Clocher à Oia sur l’île de Santorin en mer Egée.

© Véronique Bordeaux

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L’Église orthodoxe de Grèce et de Chypre, mais aussi certaines municipalités du nord de la Grèce, des associations d’amitié et des organisations professionnelles ont dispensé de l’aide à la Serbie, acheminant, à partir de 1995, des convois de nourriture, de vêtements, de médicaments et de matériel médical. Des familles grecques se sont également portées volontaires pour héberger, entre 1994 et 2006, plus de 16 000 enfants serbes.

Si la Grèce a refusé de reconnaître l’indépendance du Kosovo, décrétée en 1999, c’est parce qu’elle ne souhaite pas ouvrir un précédent. Certes, elle a fourni de l’aide humanitaire aux réfugiés kosovars et en a accueilli certains dans le nord du pays. Mais sa posture proserbe, unique en Europe, l’a quelque peu isolée sur le plan international même si, à Belgrade, il se murmure que l’Union européenne tenterait de conditionner son aide financière à la Grèce en échange de la reconnaissance par cette dernière de l’indépendance du Kosovo.

Consolider les frontières

Il a fallu deux guerres balkaniques et une guerre mondiale pour fixer les frontières septentrionales de la Grèce, et une épuration ethnique traumatisante, baptisée « échanges de population », pour limiter les risques irrédentistes liés à la présence de minorités, de part et d’autre de cette limite.

Aux yeux des Grecs, tout ce qui peut sembler fragiliser l’équilibre atteint est donc à proscrire. En l’occurrence, le scénario kosovar apparaît comme le pire des cas possibles. Pour Athènes, le Kosovo est en effet une province historiquement serbe où la minorité albanophone musulmane – devenue majoritaire grâce à une forte poussée démographique et à l’émigration progressive des populations serbes – a demandé puis obtenu son indépendance, peut-être dans l’idée de rejoindre une Grande Albanie. Or, depuis le début des années 1990, la minorité musulmane turcophone de Thrace, qui fait preuve d’une grande vitalité démographique – elle représente plus de la moitié de la population du département de Komotini –, réclame le respect de ses droits et tend à affirmer son identité turque(15).

Les nationalistes redoutent même l’encerclement par un croissant musulman qui irait de la Turquie d’Europe à la Bosnie en passant par le sud de la Bulgarie, l’Ancienne République yougoslave de Macédoine et le Kosovo.

La reprise des relations entre la Grèce et les pays d’Europe du Sud-Est depuis la disparition du rideau de fer au début des années 1990 se révèle en définitive plus ambivalente qu’il n’y paraît au premier abord. La complexité des liens historiques qui prévalent dans l’ensemble de la région explique que ces retrouvailles soient porteuses de mémoires contrastées, parfois heureuses, parfois douloureuses.

La terminologie est d’ailleurs parlante. Dans l’acception grecque, l’Europe du Sud-Est est en effet qualifiée du terme « Balkans ». Sont exclues de l’héritage yougoslave la Slovénie et la Croatie, désignées désormais comme relevant des « Balkans occidentaux ». Renaît alors la vieille frontière entre Empire romain d’Occident et Empire romain d’Orient, entre empire des Habsbourg et Empire ottoman, entre catholiques et orthodoxes, entre alphabets latin et cyrillique, une frontière qui passait par Belgrade.

* Joëlle Dalègre est rédactrice en chef des Cahiers balkaniques et membre du Centre de recherches Europes-Eurasie (CREE) membre du Comité des Presses et codirectrice de la collection « MéditerranéeS » aux Presses de l’INALCO

Notes :

(1) Autorité statistique grecque ELSTAT, 23 août 2013.
(2) Lors des guerres balkaniques, les différentes populations des régions où se situent les combats, Macédoine et Thrace, ont souvent fui, au gré des occupants, des allers-retours des armées et des nouvelles frontières, pour éviter les massacres et se trouver du « bon » côté pour elles des nouvelles lignes. En 1919 a été signé, dans le cadre des négociations de paix à Paris, un accord d’émigration « facultative » des populations grecques et bulgares entre les deux pays.
(3) Pierre Sintes, « Les Albanais en Grèce, le rôle des réseaux préexistants », Balkanologie, vol. VII, n° 1, juin 2003, p. 111-133.
(4) « Φοιτητές εξωτερικού , σπουδές για όλα τα πορτοφόλια » [Étudiants à l’étranger, études pour tous les portefeuilles], Look4studies.com, consulté le 2 août 2016. Le site compare les différentes dépenses d’un étudiant selon les pays, les estimant au minimum à 13 000 euros par an pour un Grec au Royaume-Uni, en tenant compte des aides et bourses existantes contre 4 000 en Bulgarie. Un milliard d’euros environ quitterait la Grèce chaque année pour l’entretien des étudiants. Voir aussi « Φυγή Ελλήνων φοιτηττ’ων για μεταπτυχιακό σε γειτονικές χώρες » [Fuite des étudiants grecs pour les universités des pays voisins].
(5) « Champions, les étudiants grecs dans les universités hors des frontières », Express.gr, 5 septembre 2013 ; « Φτωχομάνες’ Ελλήνων φοιτητών η Βουλγαρία και η Ρουμανία » [Nourrices pour étudiants grecs, la Bulgarie et la Roumanie], Newpost.gr, 25 novembre 2013.
(6) « Στροφή για σπουδές στα βαλκανικά ΑΕΙ » [Tournant vers des études dans les universités balkaniques], edu4u.gr, 16 octobre 2013.
(7)« Έλληνες βασιλιάδες στην Βουλγαρία » [Des Grecs, rois en Bulgarie], Newsbobm.gr, 11 mai 2014.
(8) Jens Bastian, « “Knowing Your Way in the Balkans”: Greek Foreign Direct Investment in Southeast Europe », Journal of Southeast European and Black Sea Studies, vol. 4, n° 3, 2004, p. 458-490 ; F. Stephen Larrabee, « Greece’s Balkan Policy in a New Strategic Era », Southeast European and Black Sea Studies, vol. 5, n° 3, 2005, p. 405-426 ; Aristidis Bitzenis, Nito Ersajna, « FDI and Entrepreneurship in Albania: Results From a Questionnaire Analysis », Global Business & Economics Review, Anthology, 2004, p. 663-672.
(9) « Πρωταθλητές επενδυσέων στην Αλβανία » [Champions des investissements en Albanie], 29 juillet 2016.
(10) Okeanews.fr : Hommes d'affaires Grecs : ils investissent à l'étranger, 21 novembre 2014 ; « Δέκα ελληνικές εταιρείες ιδρύονται κάθε μέρα στη Βουλγαρία » [Dix entreprises grecques chaque jour sont fondées en Bulgarie],15mars 2016 ; « Ανάβει η μηχανή των ελληνικών επενδύσεων αλλά και στη Ρουμανία » [La machine des investissements grecs se met en route, mais en Roumanie], 10 février 2015 ; « Δουλειά σε 40 000 Σκοπιανούς δίνουν ελληνικές επιχειρήσεις » [Du travail à 40 000 habitants du FYROM donnent les entreprises grecques), 2 août 2016.
Οι ελληνικές επιχειρήσεις ψάχνουν φορολογικό καταφύγιο στη Σερβία (Les entreprises grecques cherchent un asile fiscal en Serbie), 22 septembre 2015.
(11) Joëlle Dalègre, « Retrouvailles balkaniques », Études balkaniques, n° 4, 2010, p. 3-35.
(12) « Le smic dans les pays de l’Union européenne en 2015 », Journal du net, 7 mai 2015.
(13) Nadège Ragaru, « Macédoine. La controverse avec la Grèce autour du nom », Grande Europe, n° 18, mars 2010.
(14) Renaud Dorlhiac, « La République de Macédoine : de célébrations ambiguës en interrogations légitimes », Questions internationales, n° 55, mai-juin 2012, p. 90-97.

(15) Joëlle Dalègre, La Thrace grecque. Populations et territoire, L’Harmattan, Paris, 1997.

Cet article a été publié dans la revue Questions internationales. Pour citer cet article :  Joëlle Dalègre, La Grèce : un nouveau carrefour de l’Europe du Sud-Est, Questions internationales, n°81 septembre-octobre 2016, p.109-116, DILA © La Documentation française

 

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