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Groenland : la longue marche vers l’autonomie, par Antoine Jacob

[Groenland : la longue marche vers l’autonomie, par  Antoine Jacob ], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Vêtements traditionnels, Groenland.
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Mis à jour le 21/06/2017

Introduction

En moins d’un demi-siècle, le Groenland a acquis une large autonomie avec l’assentiment du Danemark qui conserve toutefois la souveraineté sur cet immense territoire arctique. En principe, il ne tient qu’au gouvernement autonome groenlandais de prendre en charge de nouveaux champs de responsabilité. Souhaité par certains, ce processus signifierait cependant une réduction progressive de l’aide financière accordée par Copenhague. Quant à une déclaration d’indépendance, elle équivaudrait à ne plus rien recevoir du tout. Or, pour des raisons internes et externes, le Groenland n’a pas les moyens, à ce jour, de franchir ces étapes.


Groenland : la longue marche vers l’autonomie

Antoine Jacob *

À la fin de l’hiver arctique 2014-2015, les autorités groenlandaises se sont activées sur plusieurs fronts. Début avril, elles ont décidé de la manière dont seront répartis les quotas de pêche au maquereau pour l’année. Puis elles ont autorisé les compagnies aériennes à assurer des vols intérieurs supplémentaires, ainsi qu’au départ et à destination du territoire. Les mêmes autorités ont ensuite annoncé une baisse des taxes imposées sur les navires de croisière faisant escale dans les ports du littoral pour relancer le secteur du tourisme…

Ainsi va la chronique des affaires groenlandaises qui, par certains aspects, s’apparentent à celles de n’importe quel État indépendant. De fait, le gouvernement autonome – le Naalakkersuisut dans la langue officielle (le kalaallisut (1)  – a la main sur un nombre bien déterminé de domaines, allant des impôts à l’extraction des ressources minérales. Un Parlement (l’Inatsisartut) légifère dans ces champs de compétence. Le territoire possède également son drapeau – rouge et blanc –, un hymne national – « Nunarput utoqqarsuanngoravit », « Notre pays qui est devenu si vieux » – et des équipes « nationales » de football et de handball.

Mais la comparaison s’arrête là. Le pouvoir autonome dépend de Copenhague pour une série de sujets-clés, à savoir la monnaie, la police et la justice, la Cour suprême, la politique étrangère et de sécurité. Le territoire – le douzième plus grand au monde avec 2,166 millions de km2, soit quatre fois la France métropolitaine – fait en outre partie intégrante du royaume du Danemark. Les quelque 56 000 Groenlandais sont des sujets de la reine Margrethe II – sur le trône depuis 1972 –, au même titre que les 50 000 habitants de l’archipel des Féroé, autre territoire autonome danois d’outre-mer, situé à mi-chemin entre Copenhague et Nuuk, la capitale du Groenland. Ce sont ces liens qu’une partie des Groenlandais souhaiteraient voir coupés à plus ou moins court terme, dans la logique – à leurs yeux – d’une démarche émancipatrice entamée il y a quatre décennies.

La marche vers une plus grande autonomie

  • Les décennies confiantes

En comparaison avec les Féringiens, les Groenlandais tardèrent à manifester un réel appétit pour une plus grande autonomie. En très grande majorité Inuits, peuple autochtone arctique, ils vécurent longtemps loin du monde occidental, à environ 3 500 kilomètres au nord-ouest du Danemark. Que ce pays ait, à partir du traité de Kiel (1814), succédé à la Norvège dans le rôle de puissance tutélaire constituait une préoccupation mineure pour ces chasseurs et pêcheurs vivant dans de petites localités nichées le plus souvent à la marge de l’immense calotte glacière qui couvre environ 80 % du Groenland. Certes, il fallut apprendre le danois à l’école, en plus de la langue parlée à la maison. Mais l’idée d’une nation indépendante groenlandaise ne germa que lentement, avec le temps et l’ouverture progressive au monde.

Contrarié d’avoir vu le Groenland rangé par les Nations Unies dans la catégorie des colonies (1946), Copenhague en fit une partie intégrante du royaume en 1953, avec un statut de province représentée par deux députés au Parlement danois. Un ministère du Groenland fut institué. Le pays scandinave y finança la construction d’infrastructures qui faisaient défaut – routes, hôpitaux, etc. – et exporta son État-providence. Les Groenlandais lui en furent plutôt reconnaissants, en dépit du choc représenté par l’abandon de coutumes et de l’habitat traditionnel. Certains d’entre eux tombèrent dans les pièges du monde « moderne » – alcool, drogues, assistanat.

  • Les affaires Thulé

Le contrat de confiance tacite existant entre Copenhague et le peuple autochtone fut entaché avant tout par les affaires liées à Thulé, une base aérienne militaire ouverte en 1951 par les États-Unis dans l’extrême nord-ouest du territoire. En cette période de guerre froide, le Groenland avait acquis une importance stratégique. Pour faciliter l’expansion de cette base, en 1953, le gouvernement danois décida de déplacer, contre leur gré, les quelque 130 Inuits qui y vivaient vers un autre site. Selon Kristian Søby Kristensen, directeur du Centre d’études militaires à l’université de Copenhague, « cela hanta les relations dano-groenlandaises pendant de longues années»(2).

Puis, en 1968, un bombardier américain B-52 équipé de 4 bombes nucléaires s’écrasa non loin de la base de Thulé, où il devait atterrir. Par chance, les bombes n’explosèrent pas mais l’affaire mit au jour le double langage danois. Officiellement, en effet, Copenhague interdisait le stationnement d’armes nucléaires en temps de paix. Or, les Groenlandais découvrirent peu à peu que le gouvernement danois avait menti. Pour Lars-Emil Johansen, l’une des figures actuelles de la politique groenlandaise, « la méfiance à l’égard des Danois s’explique en partie par cette affaire ».

  • L’autonomie de 1979

En 1973, dans l’esprit de l’époque marqué par un intérêt croissant pour les peuples autochtones et la prise de conscience de leurs droits, Copenhague décida d’instituer une commission dano-groenlandaise en vue d’accorder plus de prérogatives au territoire. Cette étape s’avérait d’autant plus nécessaire que ses habitants avaient, l’année précédente, voté à 70 % contre l’adhésion du Royaume à la Communauté économique européenne (CEE), lors d’un référendum remporté toutefois par le camp du « oui » au niveau national. Il en résulta une loi sur l’autonomie, approuvée à 70 % par le Parlement danois et par les Groenlandais, avant son entrée en vigueur en mai 1979.

La question du droit d’exploitation des richesses souterraines fut mise de côté, en raison – déjà – de son caractère sensible. Les Groenlandais purent néanmoins prendre en main la gestion de dossiers importants, tels la pêche – de loin la principale ressource du territoire jusqu’à ce jour –, la chasse, l’éducation, la fiscalité directe et indirecte, le commerce, le droit de grève, la gestion des municipalités ou encore les médias. Un Parlement de 31 membres fut institué, à renouveler tous les quatre ans au scrutin proportionnel. Les noms des communes furent « groenlandisés » – Godthåb devint Nuuk – et le territoire, cinquante fois plus grand que le Danemark « continental », obtint son drapeau. L’essentiel de ces transferts de responsabilités fut étalé jusqu’en 1989.

Entre-temps, les Groenlandais avaient réussi à quitter la Communauté économique européenne. Durant les négociations préalables à l’accord d’autonomie, Copenhague s’était engagé à laisser les Groenlandais, si tel était leur souhait, organiser un référendum sur la question. La consultation, qui eut lieu le 23 février 1982, fut remportée à 53 % par les partisans d’une sortie d’un espace perçu comme une menace pour la pêche locale. Depuis son retrait effectif, réalisé trois ans plus tard, le Groenland jouit du statut des pays et territoires d’outre-mer associés à la Communauté européenne – puis à l’Union européenne.

Le Groenland en 2015

Le régime actuel et ses finesses

  • Approbation populaire

Motivés par l’attribution de nouvelles responsabilités, les Groenlandais revendiquèrent peu à peu davantage. L’archipel des Féroé – autonome depuis 1948 – n’avait-il pas obtenu, en 1992, le droit d’exploiter ses propres ressources minérales ? À Copenhague, la classe politique, à une exception près(3), ne se voyait pas entraver plus longtemps la volonté d’un peuple autochtone dont le mode de vie, qui plus est, était menacé à terme par les changements climatiques.

Copenhague et Nuuk se mirent d’accord sur un régime d’autonomie élargie. Soumises aux Groenlandais lors du référendum du 25 novembre 2008, ces dispositions furent approuvées à 75,5 % des suffrages exprimés, avec un taux de participation de 72 %. Mais la vraie journée historique pour les partisans d’une autonomie renforcée fut assurément le 21 juin 2009, jour de la fête « nationale » durant laquelle le soleil ne se couche pas sous ces latitudes. La nouvelle loi sur l’autonomie entrait en vigueur, stipulant pour la première fois, et noir sur blanc, qu’« il revient au peuple du Groenland de prendre toute décision concernant l’indépendance du Groenland » (article 21).

  • Une seule langue officielle

En attendant cette éventualité, le nouveau régime – toujours en vigueur en 2015 – s’inscrit « dans l’unité du Royaume » et s’appuie sur la Constitution danoise. Si le danois peut encore être utilisé, y compris dans l’administration locale lorsque jugé nécessaire, le kalaallisut est promu au rang de seule « langue officielle ». Copenhague accorde également au territoire la possibilité de prendre en charge 32 nouveaux champs de compétence – sans compter ceux qui ne seraient pas énumérés dans le texte de loi et qui feraient l’objet d’un accord bilatéral.

Toutefois, un distinguo est fait. D’un côté, on trouve les champs de compétence pouvant être transférés « à des moments fixés par les autorités autonomes », car ne nécessitant pas de préparatifs importants : l’indemnisation des accidents industriels, les derniers champs encore non-couverts dans le domaine de la santé, la circulation routière, le droit des biens et celui des obligations et, enfin, la plongée sous-marine à des fins commerciales. De l’autre, ceux, nettement plus nombreux, compliqués ou coûteux à mettre en place, pouvant être transférés « à des moments fixés par les autorités autonomes, à l’issue de négociations avec les autorités centrales du Royaume » (article 3).

  • L’argent, nerf de la guerre

Cette dernière catégorie comprend notamment le domaine judiciaire, avec la prise en charge des tribunaux et d’une prison, ainsi que des missions de police et de contrôle aux frontières(4). Autant de postes gourmands en ressources budgétaires. Or, et c’est là que le bât blesse pour ceux qui, dans la population groenlandaise, sont pressés d’appliquer toutes les dispositions de la loi, cette dernière stipule également qu’il reviendra au gouvernement autonome de financer les dépenses liées à la prise en charge de toute nouvelle responsabilité, à compter du jour où celle-ci devient effective (article 6).

En d’autres termes, plus le Groenland s’émancipera, plus il devra débourser pour arriver à ses fins. Il ne pourra donc aller de l’avant que lorsqu’il aura l’assurance d’avoir les moyens de sa politique. Car, jusqu’à présent, le territoire dépend presque entièrement de la subvention annuelle versée par le gouvernement danois en 12 mensualités. Cette enveloppe, qui est « ajustée chaque année en fonction de l’augmentation de l’indice général des prix et des salaires » (article 5), s’élève en 2015 à 3,678 milliards de couronnes danoises, soit 493 millions d’euros. Copenhague s’engage à continuer à verser cette subvention, tout en prévoyant de la réduire « si les autorités autonomes du Groenland tirent un revenu d’activités liées aux ressources minérales au Groenland ».

Groenland : quelques indicateurs statistiques*

Groenland : quelques indicateurs statistiques

Superficie

2,166 millions de km²

Population

55 984 habitants

Population de Nuuk

16 992 habitants

Population urbaine

48 216 habitants

Part de la population née au Groenland

89,3 %

Migration nette

- 585 (2014/2013)

Taux de fécondité

2,07 enfants par femme (de 15 à 49 ans)

Espérance de vie à la naissance

73,6 ans (femmes), 68,5 ans (hommes)

Nombre d’actifs (18-64 ans)

27 021 (2013)

Religion

luthérienne

Taux de croissance du PIB

1,5 %

Revenu moyen disponible par ménage (après impôts)

39 150 euros (contre 45 400 euros pour l’ensemble du Danemark) (2013)

Chômage

10,1 % (2013)

Prises effectuées par les pêcheurs groenlandais dans les eaux groenlandaises (en 2013/2010 et en milliers de tonnes) :

crevettes

91 (112)

flétan

39 (33)

morue

18 (10)

maquereau

54 (0)

Indice du prix moyen du kilo en 2014 (2010 = 100) :

morue

100

flétan

120

crevettes

150

Tourisme :

nombres de nuits à l’hôtel :

209 715 (2014) contre 224 801 (2009)

* Chiffres de 2015 sauf indication contraire.

Sources : Bureau groenlandais des statistiques (www.stat.gl), Conseil économique du Groenland, Bureau danois des statistiques (www.dst.dk).

Dans l’attente des ressources minérales

  • Mécanisme en place

L’exploitation des ressources minérales contenues dans le sol groenlandais – uranium, pétrole, plomb, zinc, olivine, or, diamant, rubis – figure désormais parmi les champs de compétence des autorités autonomes. Doivent leur revenir, en particulier, « les revenus tirés de l’octroi de licences pour la prospection, l’exploration ou l’exploitation des ressources minérales, et les revenus tirés de tout impôt auquel sont assujettis au Danemark ou au Groenland les détenteurs de licences au titre de la partie de leurs activités qui porte sur les ressources minérales au Groenland » (article 7). Mais il est stipulé que, si le Groenland perçoit grâce aux ressources minérales plus de 75 millions de couronnes (10 millions d’euros) pendant une période d’un an, l’enveloppe annuelle versée par Copenhague à Nuuk doit être « réduite d’un montant correspondant à la moitié du revenu » en question.

La loi prévoit même le cas où le Groenland gagnerait tant d’argent que la subvention annuelle accordée par le Danemark serait réduite à zéro par le biais du mécanisme invoqué. Conformément à ce scénario, fort éloigné de la réalité actuelle, les deux parties engageraient alors des négociations concernant leurs « relations économiques futures ». Les discussions porteraient notamment sur « la répartition des revenus tirés des activités liées aux ressources minérales au Groenland » (article 10). Ce qui laisse entendre que Copenhague a l’espoir de pouvoir en bénéficier, au moins partiellement.

  • Conjoncture défavorable

Dans les faits, le gouvernement autonome groenlandais n’a quasiment pas utilisé les possibilités ouvertes par la loi de 2009. Seuls les domaines des ressources minérales – le plus stratégique – et de l’environnement du travail – dans les zones off-shore, essentiellement en vue de la prospection pétrolière – ont été transférés à Nuuk, à compter du 1er janvier 2010(5). Dans le premier cas, la tâche a été facilitée par le fait qu’une administration – la Direction des ressources minérales – avait déjà été mise en place dans la capitale groenlandaise.

Toutefois, l’évolution des marchés des matières premières est telle que les grands espoirs du territoire autonome ne se sont pas matérialisés à ce jour. Les nuages s’accumulaient déjà au moment du référendum de 2008, la crise économique mondiale retardant ou gelant les activités de prospection au large du Groenland. La chute des cours mondiaux du pétrole, observée depuis 2014, n’a pas amélioré la situation, loin de là. Au début de 2015, trois poids lourds – Statoil (Norvège), Total (France) et Dong (Danemark) – ont rendu leurs licences pour l’ouest du Groenland, jugeant l’opération trop coûteuse et trop incertaine. Quinze compagnies ont gardé les leurs et attendent des jours meilleurs pour relancer la prospection.

  • Obstacles

Or, tant que le gouvernement autonome ne pourra pas collecter de revenus grâce à ses seules ressources potentiellement importantes – au côté d’un secteur de la pêche à la capacité d’expansion réduite –, il ne sera pas en mesure de financer la prise en charge de nouveaux champs de responsabilité. « Cela coûte très cher, par exemple, d’entretenir sa propre force de police et ses propres tribunaux », pointe Johannes Riber Nordby, directeur-adjoint de l’Institut stratégique à l’École royale militaire danoise(6), avant d’ajouter qu’ « il n’y a pas assez de personnel qualifié pour tous les postes à pourvoir ». Pour donner un coup de pouce, Copenhague a certes décidé de faire construire, aux frais du contribuable danois, une prison dans son ancienne colonie pour y transférer les Groenlandais qui, jusqu’alors, purgeaient leurs peines au Danemark. Mais ce transfert-là est faiblement apprécié par la population locale.

Des délimitations peu claires

  • Convoitises et contradictions autour de l’uranium

La loi de 2009 n’a en outre pas résolu certains problèmes liés à la délimitation des compétences et responsabilités entre Copenhague et Nuuk. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne l’uranium, minerai qui se trouverait en grande quantité dans le sol groenlandais. Longtemps, une majorité de responsables politiques locaux a écarté toute idée d’exploitation, en raison de la nature de cette ressource, de l’écosystème particulier du territoire arctique et d’une crainte du nucléaire consécutive, notamment, au crash du bombardier américain près de la base de Thulé en 1968. Cela s’est traduit par une « tolérance zéro » à l’égard de tout projet minier, y compris lorsque de l’uranium risquait d’être extrait au cours de l’exploitation d’un autre minerai. En effet, l’uranium se trouve souvent mélangé à des terres rares, ne serait-ce qu’en petite quantité. En octobre 2013, toutefois, le gouvernement autonome a obtenu de justesse du Parlement de Nuuk – 15 voix contre 14 – une levée de cette interdiction.

Jusqu’à présent, les espoirs locaux et l’attention se sont concentrés sur le gisement de Kuannersuit (Kvanefjeld en danois), situé dans le sud. Une entreprise australienne, Greenland Minerals and Energy Ltd., négocie avec Nuuk les conditions d’exploitation du site, qui « recèlerait les cinquièmes plus grandes réserves d’uranium au monde », selon Cindy Vestergaard, experte à l’Institut danois pour les études internationales (DIIS). Mais, outre aux réticences d’une partie du voisinage, le projet se heurte à un problème qui n’avait pas été envisagé par la loi de 2009, à savoir la double gouvernance. Car, si Nuuk est désormais maître de l’exploitation des ressources naturelles, Copenhague garde la main sur les domaines de la défense et de la politique étrangère. À ce titre, l’État danois est tenu de s’assurer qu’aucune activité menée dans le territoire sur lequel il est souverain ne contrevient à ses obligations internationales, y compris en matière de non-prolifération nucléaire.

  • Un cadre réglementaire en vue

En octobre 2013, la répartition des responsabilités dans ce domaine a été clarifiée dans le cadre d’un groupe de travail établi par les deux capitales. Au Groenland ont été attribués la sûreté nucléaire et l’environnement ; au Danemark le transport, la préparation aux urgences et le contrôle des exportations. La protection contre les radiations, elle, relève des deux autorités.

Mais ce partage n’a pas tout réglé. D’une part, le gouvernement de Nuuk continue à revendiquer les responsabilités liées à la non-prolifération et affirme que Copenhague ne peut plus en être chargé depuis la loi de 2009. Les Danois affirment le contraire. La question reste ouverte, même si le nouveau gouvernement groenlandais issu des élections législatives du 28 novembre 2014(7) se fait plus discret sur le sujet que son prédécesseur. D’autre part, depuis la sortie du Groenland de l’Union européenne en 1985, ce territoire n’est plus tenu par les obligations émanant de cette adhésion.

Copenhague, en revanche, doit suivre le règlement européen 428/2009 instaurant un régime communautaire de contrôle des exportations, des transferts, du courtage et du transit de biens à double usage (civil et militaire). On est donc en présence de deux régimes différents, susceptibles de s’entrechoquer dès lors que de l’uranium sera effectivement extrait du sol groenlandais. Même si elle n’avait – officiellement du moins – rien à voir avec ce minerai, la visite à Nuuk d’un ambassadeur iranien, en novembre 2013, a illustré le caractère potentiellement sensible de ce dossier.

Pour tenter de résoudre ces questions, les autorités de Copenhague et de Nuuk négocient actuellement un cadre réglementaire prenant en compte leurs besoins et intérêts respectifs, note C. Vestergaard, jointe à Copenhague. « Les élections anticipées de novembre 2014 au Groenland et celles de juin 2015 au Danemark ralentissent la manœuvre. Il faudra compter sans doute cinq à dix ans avant qu’une mine d’uranium ne soit vraiment opérationnelle », estime la principale spécialiste danoise de ce minerai. Soit entre 2020 et 2025.

  • Main-d’œuvre chinoise

Le Groenland s’est en outre doté d’une loi destinée à attirer des entreprises minières étrangères, laquelle a également mis au jour un autre chevauchement des compétences entre Nuuk et Copenhague. Adoptée le 18 décembre 2012, cette loi donne la possibilité à ces compagnies d’employer sur le territoire groenlandais une main-d’œuvre étrangère à des conditions moins coûteuses que si elle bénéficiait des conventions collectives en vigueur. Certes, ce régime n’est destiné qu’à des projets de très grande ampleur – investissements supérieurs à 5 milliards de couronnes, soit 670 millions d’euros. Cependant, en plus des accusations de dumping social lancées par des syndicats au Groenland et au Danemark, le texte a suscité un débat concernant la primauté des responsabilités.

Les autorités de Nuuk se sont estimées responsables du dossier, puisqu’il en va des conditions de travail. À Copenhague, en revanche, on a vu les choses sous l’angle de la politique étrangère, voire de la sécurité nationale, domaines sous juridiction danoise. Cette loi (storskalaloven en danois, la loi à grande échelle) pourrait bien, en effet, se traduire par l’arrivée de plusieurs milliers de mineurs originaires de Chine – c’est ce qui est envisagé pour un projet de mine de fer, située à 150 kilomètres de Nuuk et contrôlée par des capitaux chinois. Or, l’attribution de visas et de permis de travail reste une prérogative danoise.

Finalement, le Parlement danois a décidé, le11 juin 2014, d’approuver une loi permettant le recours à une main-d’œuvre bon marché pour « la phase de construction de projets à grande échelle » au Groenland. Selon la chef du gouvernement danois, son pays n’a pas à se mêler des affaires qui ont été confiées aux autorités groenlandaises. Et Helle Thorning-Schmidt de regretter « le ton un peu condescendant utilisé » à l’encontre des Groenlandais. Une fois encore, Copenhague ne veut pas se voir reprocher un quelconque comportement rappelant le passé colonial, quitte à sacrifier certains principes ou intérêts nationaux.

« Le Danemark ne veut pas faire obstacle au Groenland », observe J. Riber Nordby, « et cela vaut aussi pour la politique étrangère. » C’est notamment à cette aune que l’on peut analyser la revendication sur 895 000 km2 de fonds marins arctiques formulée par le gouvernement danois, le 15 décembre 2014 devant la Commission des limites du plateau continental des Nations Unies. « Le Danemark a fait son devoir, il a encore montré qu’il prenait très au sérieux les intérêts du Groenland, avec lequel il a coopéré de très près sur ce dossier », ajoute le chercheur.

Copenhague a tout intérêt à maintenir une relation aussi harmonieuse que possible avec les autorités groenlandaises. Quels que soient les appels du pied faits par les États-Unis, la Chine, le Canada ou d’autres, les liens entre Nuuk et son ancienne puissance tutélaire resteront forts, pour des raisons historiques, économiques, linguistiques et culturelles. Par conséquent, mieux vaut accompagner la prise de distance inéluctable des Groenlandais. Celle-ci conduira-t-elle ce peuple à réclamer l’indépendance ?

L’expérience des dernières années a montré que l’objectif n’était pas aussi simple à atteindre qu’espéré par certains en 2009, lors de l’extension des pouvoirs. Cela dépendra beaucoup de la rapidité avec laquelle les ressources naturelles de cet immense territoire pourront être exploitées. Si le contexte s’y prête un jour, Copenhague soutiendra alors les autorités de Nuuk dans leur volonté d’émancipation, sauf changement tactique imposé par des facteurs extérieurs ou intérieurs. « La seule condition posée aujourd’hui pour l’indépendance », rappelle J. Riber Nordby, « c’est la tenue d’un référendum au Groenland pour avaliser ce choix. »

Notes :

(1) Le kalaallisut, l’une des variétés de l’inuit, appartient à la famille des langues eskimo-aléoutes. Il existe aussi deux dialectes minoritaires, le tunumiit – côte orientale du territoire – et l’inuktun – extrême Nord, proche de l’inuktitut parlé au Canada.
(2) Antoine Jacob, « Danemark. Divorce à l’amiable avec le Groenland », Grande Europe, n° 6, mars 2009, La Documentation française.
(3) Le Parti du peuple danois (DF, populiste de droite) estime encore à ce jour que le Danemark ne devrait pas renoncer à ce territoire au potentiel économique et stratégique important.
(4) Les autres champs concernés sont la loi sur les sociétés, la comptabilité et l’audit, le droit de la famille et la loi sur la succession, le cadre du travail, la régulation financière et sa supervision.
(5) Décompte tenu et mis à jour par le bureau du Premier ministre danois (PDF, 31,48 Ko).
(6) Au cours d’un entretien avec l’auteur.
(7) À l’issue du scrutin, les sociaux-démocrates (Siumut, 11 sièges sur 31) sont revenus au pouvoir à la tête d’une coalition incluant aussi les sociaux-libéraux (Demokraatit, 4 sièges) et les libéraux-conservateurstraité de Kiel, Féringiens, Norvège, ministère du Groenland,

* Antoine Jacob est journaliste. Il travaille dans les pays nordiques et baltes depuis une quinzaine d'années. Ancien correspondant de l'AFP puis du Monde à Stockholm, il couvre l'Europe du Nord en indépendant depuis 2007. Il a publié Les Pays baltes. Un voyage découverte (éd. Lignes de repères, 2009) et Histoire du prix Nobel (éd. Bourin, 2012).

Cet article a été publié dans la revue Questions internationales. Pour citer cet article : Antoine Jacob, « Groenland : la longue marche vers l’autonomie », Questions internationales, n°75 septembre-octobre 2015, p.97-104, DILA © La Documentation française

 

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