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Royaume-Uni : l’Irlande du Nord face au Brexit, par Christophe Gillissen

[Royaume-Uni : l’Irlande du Nord face au Brexit, par Christophe Gillissen], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

L'Irlande du Nord en 2011
© DILA

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Mis à jour le 29/11/2017

Introduction

Le référendum organisé le 26 juin 2016 sur le maintien du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne (UE) a donné 51,9 % des suffrages en faveur du Brexit (British exit). Mais en Irlande du Nord, l’une des quatre nations constitutives de l’État britannique, une nette majorité – 55,8 % – s’est prononcée en faveur du Remain. Seul, le Parti unioniste démocrate (Democratic Unionist Party, DUP), première force politique de cette région, avait fait campagne pour le Leave. L’alliance tissée en 2017 avec les conservateurs britanniques afin d’assurer à ces derniers une majorité parlementaire pose de sérieuses interrogations.


Royaume-Uni : l’Irlande du Nord face au Brexit

Christophe Gillissen*

L’activation de l’article 50 du traité de l'Union européenne (TUE) par le gouvernement britannique, le 29 mars 2017, a marqué le début de deux années de négociations entre le Royaume-Uni et ses partenaires européens sur les conditions de sa sortie de l’UE. La Commission européenne, mandatée par les chefs d’État et de gouvernement de l’Union, a posé comme préalable à toute négociation d’un nouveau traité commercial le règlement de trois questions prioritaires : les sommes dues par Londres à l’UE, les droits des citoyens européens et britanniques, et la frontière entre le nord et le sud de l’Irlande.

Ces enjeux étant susceptibles de briser (rompre) l’unité du gouvernement conservateur, le Premier ministre, Theresa May, a procédé à des élections anticipées le 8 juin 2017, dans l’espoir de renforcer sa majorité parlementaire et, par la même occasion, sa propre légitimité (1). Mal lui en a pris : non seulement, son parti a perdu treize sièges au Parlement – ce qui a constitué un désaveu de sa personne et de sa politique – mais les conservateurs ne disposent plus désormais d’une majorité absolue. Ils ont donc été contraints de solliciter le soutien d’une autre formation, en l’occurrence le DUP, dont les dix députés suffisent tout juste à garantir la majorité : cette alliance totalise 327 députés, sur un total de 650 (2).

Cette alliance n’est pas une coalition gouvernementale ; elle repose sur un accord par lequel T. May s’est engagée à augmenter la dépense publique en Irlande du Nord d’un milliard de livres. En contrepartie, le DUP apporte ses voix aux conservateurs lors du vote des projets de loi de finances et des motions de confiance. Les deux partis sont par ailleurs liés par un accord de principe sur le Brexit, partagent des affinités idéologiques – le DUP se situe à la droite de l’échiquier politique –, et possèdent des liens anciens.

Conservateurs et unionistes

En effet, dès la fin du xixe siècle, lors des débats sur le Home Rule irlandais(3), les conservateurs britanniques s’étaient rapprochés des unionistes irlandais. Ils fusionnèrent en 1912, devenant le Parti conservateur et unioniste. Si les deux courants siégeaient au sein du même groupe parlementaire à Londres, le Parti unioniste d’Ulster (Ulster Unionist Party, UUP) pour sa part régnait sans partage sur l’Irlande du Nord, région créée en 1920 lors de la partition de l’Irlande. Il rassemblait la quasi-totalité de la majorité protestante de la région et réussit à se maintenir au pouvoir sans interruption de 1921 à 1972, quitte à attiser les tensions entre les communautés catholique et protestante afin que cette dernière lui demeure fidèle.

L’UUP se fissura au début des années 1970. Face au conflit intercommunautaire qui avait débuté en 1968, le gouvernement britannique modifia le système électoral en Irlande du Nord. L’introduction de la proportionnelle devait favoriser une meilleure représentation de la minorité catholique, ainsi que l’émergence de partis modérés, prêts à négocier un accord de paix. Mais cette réforme électorale provoqua une dispersion des suffrages protestants. Si l’UUP demeura majoritaire au sein de la communauté protestante, il se trouva pris en étau entre deux nouvelles formations : l’Alliance, formation modérée qui cherchait à transcender les clivages intercommunautaires, et le DUP, parti ultra-unioniste qui refusait toute concession aux catholiques nationalistes.

Une autre différence entre l’UUP et le DUP concerne leur relation avec Londres. En 1972, lorsque le gouvernement conservateur suspendit le parlement nord-irlandais, les députés de l’UUP quittèrent le groupe parlementaire commun à Londres pour marquer leur désaccord, mais les deux formations (conservateurs britanniques et unionistes de l’UUP) conservent une certaine proximité idéologique et historique. En 2009, elles formèrent une alliance électorale et envisagèrent même de fusionner.  

À l’inverse, le DUP a toujours gardé ses distances vis-à-vis de Londres. Il incarne un nationalisme régional qui se méfie du pouvoir central. En 1974, son fondateur, le révérend Ian Paisley, évoqua la possibilité d’une déclaration unilatérale d’indépendance de l’Irlande du Nord, à l’image de celle des suprémacistes blancs de la Rhodésie en 1965 (4).

Sa position intransigeante se révéla payante après les accords de paix de 1998, selon lesquels les deux formations principales doivent gouverner ensemble : un Premier ministre protestant (unioniste) et un vice-Premier ministre catholique (nationaliste) sont ainsi contraints de s’entendre sur les décisions à prendre. Les électeurs ne soutinrent plus le parti le plus favorable à la paix puisque c’était désormais chose acquise, mais celui qui défendrait le mieux leurs intérêts dans les nouvelles institutions.

Cette polarisation de la vie politique devint manifeste lors des élections nord-irlandaises de 2003, lorsque le parti nationaliste radical, le Sinn Féin, supplanta son rival modéré, le Parti social-démocrate et travailliste (SDLP), et que le DUP s’imposa comme le premier parti de l’Irlande du Nord aux dépens de l’UUP.

L’Irlande du Nord en crise

L’intransigeance du DUP n’empêcha pas son fondateur, le révérend Ian Paisley, de trouver un terrain d’entente avec le Sinn Féin, ni de gouverner de façon constructive avec Martin McGuinness, l’ancien dirigeant de l’Armée républicaine irlandaise (IRA), entre 2007 et 2008. Son successeur, Peter Robinson, parvint lui aussi à faire fonctionner les institutions intercommunautaires, malgré des crises parfois aiguës.

Lorsqu’il démissionna en 2016, une de ses ministres, Arlene Foster, lui succéda à la direction du DUP et en tant que Premier ministre d’Irlande du Nord.  Elle fut cependant accusée d'avoir mis au point, en 2012, quand elle était ministre des entreprises et du Commerce, un programme de subventions destiné à favoriser des proches des dirigeants du DUP. D’autres accusèrent des conseillers de A. Foster d’avoir cherché à expurger les documents officiels de toute référence à son nom. 

En janvier 2017, le vice-Premier ministre catholique, Martin McGuinness, démissionna, provoquant la chute de l’exécutif. Il ne pouvait plus cautionner le Premier ministre, qui se défendait de toute erreur et qui refusait de se démettre pendant qu’une commission d’enquête étudiait les faits. Depuis lors, aucun accord n’a été trouvé pour former un nouvel exécutif (5).

Dans ce contexte, la formation d’une alliance parlementaire à Westminster entre le gouvernement britannique et le DUP ne facilite pas les choses. Jusqu’en 2017, Londres jouait, conformément aux accords de paix, un rôle de garant impartial de l’assemblée et de l’exécutif nord-irlandais. Mais depuis que le gouvernement central est officiellement partenaire de l’un des acteurs nord-irlandais (en l’occurrence, le DUP), (le fragile équilibre institutionnel se retrouve déstabilisé (6).

Tout cela arrive au plus mauvais moment. Le DUP et le Sinn Féin ont de nouveaux dirigeants, Arlene Foster depuis janvier 2016, et Michelle O’Neill depuis janvier 2017. À ce stade, aucune des deux ne dispose d’un capital politique suffisant pour faire des concessions. Au contraire, elles doivent poser des jalons pour rassurer leur base et consolider leur position. En temps normal, Londres interviendrait pour faciliter une sortie de crise, mais il ne le peut plus depuis qu’il est lié au DUP.

Le Brexit

Quoi qu’il en soit, T. May n’a guère le loisir de s’appesantir sur l’Irlande du Nord, les négociations avec la Commission européenne et la gestion du Parti conservateur, où s’affrontent europhobes et euroréalistes, nécessitant toute son attention. Sa tâche n’est pas aisée, car malgré les rodomontades des Brextremists, le Royaume-Uni ne peut envisager de quitter l’UE sans un accord commercial.

Il lui faut donc négocier. Or, dès qu’elle semble esquisser une concession, l’on assiste à une levée de boucliers de la part des conservateurs et de la presse europhobes. Ainsi, une période de transition entre la sortie britannique de l’UE et l’entrée en vigueur de nouveaux accords commerciaux aurait le mérite de rassurer les entreprises, qui ont besoin de visibilité pour programmer leurs investissements. Cela permettrait aussi de négocier des accords commerciaux avec des pays tiers, ce qui ne peut se faire tant que le Royaume-Uni est membre de l’UE.

Mais cet argument n’est pas entendu par les ministres les plus dogmatiques, tel Liam Fox (Commerce international), ou les plus ambitieux, comme Boris Johnson (Affaires étrangères), qui dénoncent une trahison de la volonté du peuple britannique. Certains estiment que tous les problèmes se règleront dès que le pays aura quitté l’UE, d’autres considèrent que l’UE a plus à perdre que le Royaume-Uni et qu’il n’y a donc aucune raison de céder du terrain pendant les négociations.

Le soutien du DUP aux conservateurs n’aide pas à surmonter ces clivages, car sa position sur l’UE réduit encore la marge de manœuvre limitée dont dispose Theresa May. En effet, si le DUP a fait campagne pour le Brexit, il insiste pour que la frontière entre l’Irlande du Nord et la république d’Irlande demeure « invisible » après la sortie de l’UE.

Cette contradiction apparente s’explique par l’importance des flux entre le nord et le sud de l’Irlande. Quelque 30 000 personnes franchissent la frontière tous les jours, que ce soit pour se rendre au travail, faire des achats ou visiter des proches. De même, les biens et services circulent librement, conformément aux dispositions du Marché unique. Établir une frontière « dure » entre les deux parties de l’île serait préjudiciable à la vie des citoyens ainsi qu’à l’économie tant du Nord que du Sud.

Cela pourrait même générer de dangereuses tensions politiques, car en l’état les nationalistes irlandais peuvent estimer que la réunification de l’île, à défaut d’être entérinée au plan constitutionnel, est une réalité de la vie quotidienne. Si cela devait être remis en cause, les postes frontaliers deviendraient des cibles tentantes pour les plus radicaux. Il faudrait alors déployer des troupes pour les protéger, mais la militarisation de la frontière ne pourrait que réveiller les vieux démons nord-irlandais...au risque de déclencher un nouveau conflit.

Sortir de l’UE tout en préservant une frontière « souple » en Irlande relève de la gageure. On pourrait imaginer qu’elle soit déplacée en mer d’Irlande, entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne, et assortie de contrôles dans les ports et les aéroports. Ce serait bien plus simple que de contrôler les 500 kilomètres d’une frontière terrestre dont la porosité fut démontrée lors des années du conflit nord-irlandais (1968-1998). Mais le DUP rejette cette proposition de manière catégorique car, sur le plan symbolique, elle distendrait l’union entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord et semblerait ouvrir la voie à une réunification de l’Irlande.

Il ne reste donc que la possibilité d’une frontière sur mesure, où petites et moyennes entreprises seraient exonérées de tout contrôle, tandis que les entreprises plus importantes obtiendraient une certification leur permettant de transporter des marchandises, dont le contrôle serait effectué a posteriori (7). Ces propositions britanniques visent en somme à maintenir le fonctionnement de la frontière actuelle, mais la Commission européenne a rappelé que cela n’est possible qu’au sein du Marché unique. Dès lors que le Royaume-Uni (dont l’Irlande du Nord) en sortira, il faudra prévoir les contrôles indispensables à une frontière extérieure de l’UE.

Petit à petit, dans ses négociations avec la Commission européenne, le gouvernement britannique tente d’élaborer une position qui réponde à l’intérêt national plutôt qu’à la dynamique interne du Parti conservateur (8), et ce malgré la résistance opiniâtre des europhobes. Mais depuis les élections de juin 2017, il doit composer avec le soutien d’un allié indispensable qui, lui aussi, joue sur la quadrature du cercle.

* Professeur de civilisation irlandaise, Université de Caen Normandie.

Notes :

(1) La reine nomme au poste de Premier ministre le dirigeant du parti majoritaire à la Chambre des communes. Le 27 juin 2016, après l’annonce de la démission du chef des conservateurs, David Cameron, le parti procéda à l’élection d’un successeur. Theresa May devint ainsi le nouveau chef du gouvernement, mais sans avoir été adoubée par les électeurs britanniques. Plutôt que d’attendre les élections de 2020, ce qui aurait supposé mener une campagne dans la foulée des négociations du Brexit, elle préféra dissoudre la Chambre des Communes avant d’entrer dans le vif des négociations avec la Commission européenne.
(2) Dans la pratique, l’arithmétique parlementaire est quelque peu différente. Les sept députés du Sinn Féin, parti nationaliste nord-irlandais, refusent de siéger à Westminster, tandis que le président de la Chambre et ses trois assesseurs ne prennent pas part aux votes. Les effectifs réels sont donc de 639 députés et une majorité effective ne nécessite que 320 députés. 
(3) Projet visant à donner une autonomie interne à l’Irlande tout en restant sous la tutelle de la couronne britannique.
(4) La comparaison vaut dans le sens où Londres cherchait à amener le gouvernement blanc à introduire le suffrage universel en Rhodésie, tout comme il poussait les formations nord-irlandaises à former un exécutif intercommunautaire.
(5) La suspension du gouvernement intercommunautaire ne se comprend toutefois qu’à la lumière d’enjeux plus larges que ce seul scandale financier. Les nationalistes voudraient que la langue gaélique ait le même statut que l’anglais par exemple, mais les unionistes s’y opposent. Le DUP adopte une ligne dure en raison du mécontentement de la population protestante, pour qui l’égalité entre les deux communautés signifie la perte de son ancien statut de dominant.
(6) L’accord entre le Parti conservateur et le DUP a d’ailleurs été attaqué à ce titre, la Haute Cour devant se prononcer sur sa légalité par rapport aux dispositions des accords de paix 
(7) Northern Ireland and Ireland: Position Paper, Londres, 16 août 2017.

(8) L'objectif initial d'une partie des Conservateurs fut exprimé très clairement par une élue de cette formation : tenter d'"obtenir le beurre et l'argent du beurre" lors des négociations avec l'UE, une expression reprise par la presse britannique et peu appréciée des négociateurs bruxellois.     

Pour citer cet article, Christophe Gillissen, « Royaume-Uni. L’Irlande du Nord face au Brexit », P@ges Europe, 29 novembre 2017, La Documentation française © DILA.

 

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