Retour
 
 

Populisme ou le succès persistant d’un terme mal conçu, par Jean-Claude Barbier

Mis à jour le 25/09/2018

Introduction

Tous les systèmes électoraux seraient affectés par un phénomène apparemment identique, le « populisme ». Mais, sous ce terme se cache une grande variété : par exemple, l’extrême-droite nationaliste frisant l’antisémitisme du FIDESZ de Victor Orban, et les partis qualifiés de populistes à gauche, comme Podemos en Espagne ou La France insoumise en France, ou encore le tout nouveau mouvement Aufstehen en Allemagne, issu de Die Linke. Les différences sont sensibles. Aussi, est-il urgent de comprendre ce que ce terme recouvre.


Le « populisme » contemporain est d’abord un qualitatif d’ordre moral

L’Eurobaromètre, géré par la Commission européenne depuis sa création en 1974, démontre sans conteste une désaffection des citoyens européens vis-à-vis de l’intégration européenne. En automne 2018, la part des citoyens jugeant positivement l’Union et la participation de leur pays à celle-ci, est encore nettement inférieure à 50 %.

La brusque diminution à partir de 2007 des opinions favorables à l’Europe marque précisément un tournant dans l’usage du terme « populisme », pas seulement en France. Comme l’a montré le politologue Pierre-André Taguieff, ont été appelées « populisme » une attitude, des opinions réservées, sceptiques, voire hostiles vis-à-vis de l’intégration européenne. C’est en cela, pourrait-on dire, qu’est né un « nouveau populisme » (1).

Notons, au passage, que lorsque l’Autriche fit, en 2000, l’objet de sanctions suite à l’arrivée du parti d’extrême-droite FPÖ, Freiheitliche Partei Österreichs au  gouvernement, on ne parlait pas alors de « populisme »(2). .

Ainsi, l’attitude vis-à-vis de l’intégration européenne et de l’européanisation (qui est un cas particulier de ce qu’on appelle « globalisation ») est une première dimension essentielle : certains veulent quitter l’euro, voire, comme en Grande-Bretagne, quitter l’Union ; d’autres, quand on les interroge, sont sceptiques ou très critiques
vis-à-vis de telle ou telle mesure politique prise, comme ils disent, « à Bruxelles » (par exemple, l’incitation à l’austérité). Il est essentiel de comprendre la variété des positions et non de se contenter d’une caractérisation fourre-tout. Au lieu et place des « populistes », on trouve tour à tour des eurosceptiques, des europhobes, des souverainistes, des européanistes, des nationalistes, des extrémistes de gauche et de droite, mais aussi des pro-européens, etc. … Les électeurs sont parfaitement légitimes à  approuver ou à dénoncer les politiques européennes, car l’Union se veut une démocratie. On ne saurait donc considérer que la critique de l’Europe délégitime les électeurs, ce que fait en revanche le qualificatif de « populiste ».

La deuxième dimension de ce qu’on appelle « populisme» concerne la réaction des électeurs vis-à-vis des divers aspects de l’immigration (demande d’asile, immigration de travail, réfugiés, etc.). L’immigration n’est certes pas un thème nouveau, la période de référence, pour le cas de la France, remontant aux années 1930. À cette époque, l’hostilité à l’immigration, aux immigrés et aux étrangers, a été un élément central de positionnement politique. La question de sa « maîtrise » est présente en France depuis la fin des années 1970. Elle s’est inscrite dans un nouveau contexte, en 2014 /2015, quand une vague importante de réfugiés s’est présentée aux frontières de l’Union européenne, et à la suite des initiatives notables de l’Allemagne, en raison de la guerre en Syrie. P.-A. Taguieff a qualifié, à juste titre, cette attitude « d’ethno-populisme » quand elle se montre hostile à l’immigration, ou ce qu’on désigne aujourd’hui comme des « migrants », qu’on oppose de façon simplifiée à des « demandeurs d’asile » et, a fortiori, à des réfugiés. Ici encore, les attitudes sont différentes : de l’accueil favorable très répandu au sein de la population allemande en 2014-2015, au racisme du Front national en France, de la xénophobie de l’Alternative für Deutschland (AfD) au racisme de ses dirigeants, de la xénophobie et au racisme de pans entiers de l’opinion britannique depuis l’époque du Premier ministre John Major, à l’hostilité spécifique aux immigrants musulmans au Danemark, en Hongrie et en Pologne, etc… Bien loin de se satisfaire d’un « populisme » notion trop globalisante, il est utile de savoir si les électeurs sensibles à ces partis, sont racistes, ont simplement peur des étrangers ou au contraire sont prêts à les accueillir, voire à les intégrer, etc.

Enfin, un troisième point essentiel. Comme de nombreux autres mots du champ politique, celui de « populisme » est utilisé dans le même temps pour analyser une situation et pour émettre un jugement politique ordinaire. Comme de nombreuses autres expressions, il est profondément ambigu. Cela vaut aussi, par exemple pour le terme de « nation »(3). On ne peut donc s’abstraire, quand on fait une analyse sociologique, du fait que le qualificatif de populiste est d’abord et avant tout péjoratif, comme l’a démontré le politologue Jean Leca(4). Ce caractère péjoratif a d’ailleurs donné lieu, depuis quelques années, au retournement de l’appréciation par des forces politiques qui prenant le contre-pied se revendiquent d’être populistes, à gauche comme à droite.

Pour ces trois raisons, la qualification de populiste est problématique. Elle tend à délégitimer toute critique vis-à-vis de l’Europe, à euphémiser et à confondre racisme et xénophobie, politique raisonnable vis-à-vis de l’immigration, agissements contestés (comme ceux du ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini en Italie) et négation du droit d’asile.

Le « populisme » est un terme fourre-tout qui occulte des débats essentiels

Le populisme est devenu un terme fourre-tout brandi, notamment, par ceux qui voudraient interdire toute réflexion de fond sur l’intégration européenne. Il escamote des distinctions essentielles, comme celle entre patriotisme et nationalisme. En outre, le populisme est surtout devenu aujourd’hui un style, qui peut être adopté et revendiqué par n’importe qui en politique.

Les mots associés à « populisme » sont : le souverainisme, « l’européanisme » – désigné par le Front national comme « européisme » - le nationalisme, le patriotisme, le chauvinisme. La distinction entre patriotisme et nationalisme, dans les sciences sociales, est toujours aussi nécessaire : celles-ci n’en ont pas fini avec elle, au prétexte que le nationalisme serait désormais une affaire de conservatisme rétrograde, voire d’attitude criminelle comme a essayé de le faire accroire le sociologue Ulrich Beck(5). Il est également nécessaire de rappeler que sans cadre institutionnel de la nation, la politique n’est plus possible(6).

Plus largement, le terme de nationalisme ne peut être purement et simplement condamné, comme le font à tort le philosophe Jürgen Habermas et bien d’autres. Il n’y a pas de sens à qualifier de « populistes » par exemple, des personnes – des citoyens – qui exercent leur participation politique au sein de  la principale communauté politique existante : la nation. Enfin, tous les utilisateurs du terme « populisme » savent parfaitement que les significations ambigües qu’il porte s’appliquent confusément à des forces de gauche comme à des forces de droite. L’absence de définition claire, qui permet de rassembler sous une même étiquette des responsables politiques tels que Hugo Chavez, Nicolas Sarkozy et Joschka Fischer, est un argument fort pour éviter cette notion. La même objection s’applique à une étiquette qui couvrirait aussi bien le mouvement péroniste que les Narodniki russes et les forces fascistoïdes du Front national en France. Enfin, on admet désormais qu’il y a un « style populiste », que peuvent adopter une très grande variété d’hommes ou femmes politiques. Pendant la campagne présidentielle de 2017 en France, les candidats qui ont tour à tour été qualifiés de « populistes » ont été : Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen(7).

Les travaux sociologiques passés(8) ne sont d’aucun secours à cet égard, comme l’ont montré P.-A. Taguieff et J. Leca. Il vaut mieux laisser de côté le populisme « historique » d’Amérique Latine ou de la Russie et laisser aux économistes l’ambiguïté du terme quand ils regroupent à la fois les causes économiques et « culturelles » présumées du phénomène, pour traiter, à distance, de grandes bases de données. Entrons dans la variété empirique en Europe pour conclure la présente réflexion.

Quelques exemples dans les pays de l’Union européenne

Le cas danois est intéressant, car il est rarement évoqué en France. Or, le Dansk Folkeparti (DFP) qui a recueilli 21 % des voix dans ce pays au scrutin législatif en 2015 est typique de ce qu’on pourrait appeler populiste. Le parti se présente comme défenseur de la spécificité danoise.  C’est un parti nationaliste, qui a tout fait pour empêcher les gouvernements d’adopter des politiques favorables aux immigrants, en réclamant des mesures systématiquement discriminatoires à leur égard (par exemple : diviser l’aide sociale par deux ; empêcher les mariages avec des étrangers, organiser des ghettos pour étrangers, etc..) ; il s’agit de pratiquer non une défense de la protection sociale danoise, mais de cantonner son bénéfice à des « Danois de souche ». Le DFP n’a fait, pour l’instant du moins, jamais partie des gouvernements, mais il les soutient depuis 1998 (à l’exception de celui formé en 2011). Nous avons donc un parti nationaliste, activement xénophobe, qui regroupe un grand nombre de racistes, et qui se méfie fortement des politiques européennes. Le qualifier de surcroît de « populiste » n’apporte rien.

En Allemagne, il existe deux partis extrémistes : le Parti national-démocrate (NPD),  proche du national-socialisme historique est le plus petit en audience ; mais, depuis 2017, s’est installé au Bundestag un parti qui obtient aujourd’hui 13 % des votes, l’AfD (Alternative für Deutschland). Ce parti, anti-euro, à l’origine opposé à la politique macro-économique de l’Union européenne et aux plans de sauvetage pour la Grèce, est aujourd’hui un parti d’extrême droite (rechtsextreme Partei, en allemand) qui fait concurrence aux  partis conservateurs sur leur droite ; il est anti-européen. C’est un parti ouvertement xénophobe, hostile en grande partie à l’application des conventions sur les réfugiés. Il rassemble en son sein d’anciens partisans du NPD. Il est donc composé d’une large part de racistes. Il est aussi nationaliste et ses représentants se livrent régulièrement à des débordements sémantiques dans leurs références au national-socialisme. Les Allemands le considèrent en majorité comme un dangereux parti « révisionniste ».

Prenons maintenant le cas italien. Dans les années 2000, Silvio Berlusconi et son parti Forza Italia étaient considérés comme « populistes », à cause du style très contesté de son leader. Mais Forza Italia n’était pas un parti d’extrême-droite, même si, au moment de la mise en place de sanctions de l’UE contre l’Autriche, on lui a reproché d’avoir en son sein d’anciens membres du parti néofasciste italien de l’époque, le MSI (Movimento sociale italiano), aujourd’hui disparu. En 2018, le gouvernement est tenu par deux ténors. L’un, membre de la Lega, une formation régionaliste, anti-Rome et anti-Sud, voulant faire sécession d’avec les parties « méprisées » du reste de l’Italie. Cette Lega, jusqu’à fin 2017 dénommée Ligue du Nord pour l'indépendance de la Padanie, était un allié essentiel de S. Berlusconi. Elle s’est transfigurée en créant une branche dans le Sud, séparée institutionnellement, dénommée « Lega Salvini premier ». Son thème essentiel est la politique anti-immigration et son chef s’est illustré par le refus d’accueillir des navires transportant des réfugiés.

Ce parti est associé au mouvement  Cinque Stelle  qui fait, comme son allié, autour de 30 % des voix. Le parti des « 5 étoiles » est un parti antipolitique classique, fantasque et fondé par un clown, qui a revendiqué « un revenu d’existence » pour tous les Italiens. On ne sait pas encore comment, sur la base de ces différences, leur accord va résister. Désigner comme « populistes » les deux membres de cette coalition hétéroclite n’apporte aucune information particulière, surtout si l’on veut les comparer avec d’autres partis qualifiés de « populistes »  par les médias, comme celui de Geert Wilders aux Pays-Bas, et encore moins, comme les partis au pouvoir dans la plupart des pays ex-communistes. Ainsi, le PIS (Droit et Justice) au pouvoir en Pologne est un parti révisionniste – qui veut effacer des pans de l’histoire de la Pologne lors de l’occupation allemande – familialiste et catholique.

La science politique enseigne que pour faire de la bonne recherche, les concepts doivent être clairs, capables de distinguer les caractères des phénomènes. Le concept de «populisme » ne résiste pas à l’examen : il vaudrait mieux l’abandonner et essayer de caractériser avec précision les opinions et attitudes de nos concitoyens européens. Qu’il s’agisse d’europhobes, d’eurosceptiques, ou simplement de démocrates qui dénient à l’Union européenne sa légitimité démocratique. Ou encore d’antisémites, de racistes, ou tout simplement des gens apeurés par les menaces culturalistes qu’on leur présente de façon simpliste et négative dans une Union européenne en mal de volonté politique.

Notes :

(1) Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme,CNRS éditions, 2012.
(2) Cécile Leconte, L’Europe face au défi populiste, Presse universitaire de France, 2005.
(3) Jean-Claude Barbier,  he Road to Social Europe, A contemporary approach to political cultures and diversity in Europe,  Routledge, 2013.
(4) Jean Leca, « Justice pour les renards ! Comment le pluralisme peut nous aider à comprendre le populisme », Critique, 1, 2012, p.276-277.
(5 )Ulrich Beck et Edgar Grande, Pour un empire européen , Flammarion, 2007.
(6) Gil Delannoi, La nation contre le nationalisme, PUF, 2018 ; voir aussi notre ouvrage à la Documentation française, Un retour des nations en Europe ? Réflexions sur la crise politique de l’Union européenne, à paraître.
(7) Ce que fit Pierre Rosanvallon, Le Monde, 2 mars 2017.
(8) Isaïah Berlin, «To define populism », Isaiah Berlin Virtual Library

*Jean-Claude Barbier, directeur de recherche émérite CNRS, Université Paris 1 (CES).

Pour citer cet article : Jean-Claude Barbier, « Populisme ou le succès persistant d’un terme mal conçu, par Jean-Claude Barbier», P@ges Europe, 26 septembre 2018 – La Documentation française © DILA.

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires