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Rapport du Groupe Familles et Pauvreté à Madame Ségolène Royal, Ministre déléguée de la Famille et de l'Enfance
Mars 2001
Rapporteur Pierre Naves , inspecteur général des Affaires sociales
Introduction
En installant, le 11 septembre 2000, le groupe Familles et Pauvreté, la Ministre déléguée de la Famille et de l'Enfance lui a
demandé de mener une réflexion et de formuler des propositions relatives aux interactions actuelles entre les situations de pauvreté ou de précarité et l'exercice auquel aspirent les familles concernées, des droits et des devoirs qui sont les leurs, à commencer par ce droit commun de vivre dignement avec ceux qu'on aime et qui vous aiment.
Il était demandé au groupe, prenant acte des décisions de la Conférence de la Famille du 15 juin 2000 destinées aux familles les plus démunies (en particulier la réforme de l'allocation logement, entrée en vigueur début 2001, l'amélioration de l'accès aux modes d'accueil collectifs et individuels de la petite enfance, l'aide au retour à l'emploi des mères de famille), de contribuer par ses préconisations à la préparation de la prochaine Conférence 2001.
Il lui était également demandé de tenir compte des travaux engagés par ailleurs dans le cadre de l'évaluation et de l'actualisation du programme national de lutte contre les exclusions, du groupe de travail sur l'autorité parentale présidé par la Ministre déléguée de la Famille et de l'Enfance, des suites données au rapport de l'IGAS sur l'aide sociale à l'enfance et les placements, de la mise au point de la nouvelle convention d'objectifs et de gestion entre la CNAF et l'Etat, de la réflexion prospective du Commissariat général du Plan sur les jeunes et les politiques publiques ainsi que, plus largement, des actions sectorielles conduites dans des domaines ayant à voir avec son sujet par différents ministères.
Il ne s'agissait donc pas de refaire l'inventaire des politiques sociales et familiales ou quelque catalogue exhaustif de toutes les mesures susceptibles d'avoir un impact sur les conditions de vie des familles et de leurs membres mais de s'attacher très précisément aux points d'intersection où fragilités sociales et familiales conjuguent leurs effets négatifs et risquent de précipiter ou d'enfermer parents et enfants dans des systèmes d'incertitude et de déstabilisations cumulatives. Il s'agissait de porter l'attention là où les nouvelles réalités de la famille contemporaine croisent les déclinaisons, anciennes et actuelles, de la pauvreté et de la précarité, là où la résonnance familiale de l'insécurité sociale et l'impact social de la vulnérabilité familiale convergent et
s'aggravent mutuellement, là où la désaffiliation doit être prise au pied de la lettre, comme érosion ou distorsion conjointe des liens publics et privés. Il s'agissait, prenant la mesure de ces imbrications et en ne réduisant pas la question de la pauvreté
en famille à l'addition de pauvretés individuelles, d'apprécier les dynamiques à l'oeuvre et leurs effets en cascade afin d'en tirer, pour l'action publique, un certain nombre de propositions de nature à les prévenir, à les enrayer, à leur opposer une démarche de promotion et de consolidation familiales ne gommant pas la diversité des situations.
Comme le faisait remarquer Jacques Commaille lors de la première séance du groupe de travail : on présente souvent la famille, dans la recherche en sciences sociales, comme une instance de reproduction ou de perpétuation des inégalités, notamment de la pauvreté ; l'objectif, pour nous, c'est peut-être de faire que la famille, avec l'aide des pouvoirs publics et celle de la société civile, devienne une instance qui contribue aussi à sortir de la pauvreté. Cela implique que la famille ne soit pas la grande absente de politiques sociales parfois trop centrées sur le bénéficiaire ou l'allocataire individuel, sur l'usager ignoré dans ses liens familiaux. Cela implique aussi de tourner définitivement la page du vieux familialisme à la française pour lequel la famille était a-sexuée (le problème de l'inégalité des sexes étant éludé), a-sociale (la question de ce qui fait socialement obstacle à l'exercice de la plénitude de ses attributions n'étant pas posée) et a-économique (sa relation à l'emploi étant réduite à la "conciliation" de la vie familiale et profes-sionnelle, laissée à la charge exclusive des mères).
Pour indiquer l'état d'esprit dans lequel le groupe s'est mis au travail (dont les compte-rendus et certaines contributions joints en annexe témoignent également), on donnera à nouveau la parole à Jacques Commaille qui, dans une note de réflexion remise aux participants, indiquait : "une telle approche du problème suppose que la dimension proprement familiale soit bien cernée, bien définie, ceci à partir d'une interrogation qui pourrait être la suivante : dans quelle mesure ce qui touche socialement un individu réagit sur les membres de l'unité de vie privée à laquelle il appartient et réciproquement ? Ces effets spécifiques à la famille concernent sa constitution, son fonctionnement, son devenir, le niveau de vie matériel et l'exercice des fonctions de solida-rité entre les membres de la famille, l'économie des relations entre les membres de la famille, l'exercice de la fonction de prise en charge des enfants et celle, stratégique, de socialisation, plus généralement les conditions de production du lien social, etc. (...) D'une telle conception générale découlent quelques principes d'action publique parmi lesquels : transversalisation, coordination des interventions publiques ; soutiens pas seulement financiers, matériels, mais sous forme d'accompagnement, d'aide à l'accomplissement des fonctions ; implication des acteurs sociaux concernés destinataires de cette action publique ; sensibilisation des institutions et les professionnels concernés à ces nouvelles formes d'action publique, notamment par des dispositifs de formation transversalisés ; moyens d'accès à la connaissance et de production de connaissance sur les problèmes concernés. Redéfinir ainsi une action publique sur le problème "Familles et pauvreté", il nous semble que c'est instituer autrement la famille comme question politique, c'est à dire en relation avec la réalisation du projet démocratique".
Au fil de ses travaux, des 14 réunions plénières qu'il a tenues et des nombreuses auditions auxquelles il a procédé (cf. liste en annexe), le groupe Familles et Pauvreté s'est efforcé de mener de front une réflexion portant sur les caractéristiques saillantes des évolutions ayant un impact direct sur le vécu familial des situations de pauvreté ainsi que sur les représentations et les modes opératoires des institutions et des professions intervenant dans ce champ. Il a bénéficié pour ce faire des positionnements divers de ses membres : chercheurs familiers de ces questions, partenaires institutionnels de la politique familiale, responsables opérationnels des collectivités territoriales, acteurs associatifs engagés sur le terrain.
On trouvera ci-après évoquées quelques questions de portée générale sur lesquelles il souhaite appeler tout particulièrement l'attention, éléments de cadrage problématique dont procèdent les propositions précises, forcément ciblées, présentées dans ce rapport. Le groupe a été attentif à l'articulation des considérations transversales et de principe, qui lui paraissent devoir irriguer la doctrine d'action publique, avec les conséquences concrètes et nécessairement plus ponctuelles qu'il s'est attaché à en tirer. Fût-ce de manière imparfaite, on a tâché de ne pas oublier ici cette remarque inaugurale de Saul Karsz : "si la science est, s'agissant des affaires humaines, sans doute un fantasme sans grand rapport avec la production de connaissances par définition partielles et recti-fiables, la réflexion théorique a cependant une incidence directe sur la pratique, sur les gestes qu'on pose ou ne pose pas, car les catégories ou les lunettes par le prisme desquelles nous regar-dons la réalité conditionnent ce que nous en percevons ou non ; c'est pourquoi il arrive qu'on se retrouve bloqué dans la pratique et empêché d'agir non faute de moyens mais faute de concepts...".