Synthèse
Les
parcours d'intégration
HAUT CONSEIL À L'INTÉGRATION
Mars 2002
CONCLUSION
Voilà bientôt douze ans que le Haut Conseil à l'Intégration a été créé avec
la mission " de donner son avis et de faire toute proposition utile à la demande
du Premier ministre ou du Comité interministériel à l'intégration, sur l'ensemble
des questions relatives à l'intégration des résidents étrangers ou d'origine
étrangère ".
Depuis 1990, trois personnalités, M. Marceau Long, Mme Simone Veil et M. Roger
Fauroux ont présidé cette instance collégiale. Durant cette période, huit rapports
en comptant celui-ci - ont été remis au Premier ministre comme le prévoit
le décret du 19 décembre 1989. Certains ont nourri le débat public ; d'autres
l'action des pouvoirs publics.
Par ailleurs, le Haut Conseil a contribué à une meilleure connaissance de l'immigration
grâce à la production régulière de rapports statistiques s'efforçant
de dresser l'état des lieux le plus exact possible des flux migratoires en France.
A sa manière, avec l'indépendance qui le caractérise, le Haut Conseil
a continué à s'interroger, à réfléchir, à alerter l'opinion comme les pouvoirs
publics : sur les enjeux du " modèle français d'intégration "
(rapport 1990), sur la situation des étrangers et l'emploi (rapport pour 1993),
sur " l'affaiblissement du lien social " (rapport pour 1997) ou encore sur la
place de " l'Islam dans la République (rapport pour 2000). Les deux thèmes
retenus dans le rapport pour 2001 : la politique d'accueil des étrangers en
France et la place, dans le monde du travail et notamment les postes d'encadrement,
des Français d'origine étrangère et originaires des DOM-TOM témoignent
de sa volonté de poursuivre la réflexion dans ce domaine.
L'intégration n'est plus aujourd'hui au centre des priorités nationales. L'immigration
a fait l'objet de nombreux débats publics qui ont débouché sur d'importantes
réformes législatives, la dernière en date la loi du 11 mai 1998
ayant profondément remanié l'ordonnance du 2 novembre 1945 sur l'entrée
et le séjour des étrangers et la loi du 25 juillet 1952 relative au droit d'asile.
En 1993 puis en 1998, le code de la nationalité a été modifié de manière
substantielle à la suite d'importants travaux de réflexion. En 1999, à la suite
du rapport du Haut Conseil pour 1998 (" Lutte contre les discriminations : faire
respecter le principe d'égalité "), une nouvelle structure, le Groupe d'étude
sur les discriminations devenu depuis lors Groupe d'étude et de lutte contre
les discriminations (GELD) a été créé afin de doter les pouvoirs publics d'un
outil efficace pour la promotion de l'égalité des droits.
Pendant ce temps, on n'a pas parlé d'intégration ou alors trop peu. Certes,
de nombreuses structures publiques, ou privées ont continué, dans le silence,
d'ouvrer efficacement. Mais les pouvoirs publics sont restés trop souvent silencieux
alors que s'impose une prise de parole publique, notamment à destination des
intéressés.
Forts de cette réflexion de plus dix ans, des expériences accumulées, des rencontres
comme des auditions, de leur travail en commun, les membres du Haut Conseil
sont aujourd'hui unanimes. Il existe un espace propre pour une politique d'intégration
qui ne saurait se réduire ni à la définition, en amont, d'une politique migratoire
ni à la mise en place, en aval, d'une politique efficace de lutte contre les
discriminations.
Il faut être deux pour que l'intégration réussisse et le succès repose
aussi sur la volonté de la société qui accueille. L'Etat doit agir parce que
l'intégration ne se fait pas spontanément. Pour que le creuset républicain continue
de fonctionner, il faut que la parole publique soit claire, que l'action publique
soit déterminée et que les interventions de chacun soient coordonnées. C'est
à la société française éclairée, guidée par les pouvoirs publics qu'il
revient d'accueillir les nouveaux arrivants puis d'agréger, dans le respect
des identités individuelles, les immigrés et les générations suivantes aux forces
vives de la République.
Les volontés et les moyens pour ce faire ne manquent pas. Mais le paysage institutionnel
est touffu. Les structures chargées d'intervenir dans le domaine prolifèrent,
s'ajoutant les unes aux autres : Fonds d'action sociale pour les travailleurs
immigrés (dont la future dénomination témoigne du besoin de mener une action
spécifique d'intégration), Office des migrations internationales, GELD ou encore
direction de la population et des
migrations du ministère des affaires sociales, conseil national pour
l'intégration des populations immigrées, commission interministérielle pour
le logement des populations immigrées. Si le présent rapport préconise encore
la création de deux nouveaux organismes : un observatoire national des Français
d'origine étrangère et originaires des DOM-TOM et une agence nationale
de l'accueil des étrangers, ces propositions ne prennent sens qu'à la condition
qu'elles s'accompagnent d'une mise à plat des dispositifs existants. Le morcellement
des acteurs de la politique d'intégration n'est pas sans conséquences : chevauchement
des compétences, financements croisés, doublons sinon rivalités institutionnelles
se conjuguent et débouchent sur l'absence de lisibilité des politiques conduites
et d'efficacité des actions menées.
L'action publique comporte trois phases successives qu'il convient de clairement
distinguer afin de mieux les articuler entre elles :
- en premier lieu, les étrangers qui arrivent sur le territoire français
doivent faire l'objet d'une véritable politique d'accueil ;
- en deuxième lieu, la politique d'intégration est chargée de permettre
aux immigrés de trouver leur place dans le vivre-ensemble de la nation française
;
- enfin, les politiques de lutte contre les discriminations, qui s'adressent
potentiellement à un public plus large que les deux premières, doivent
viser à assurer une égalité effective des droits de chacun dans la République.
A chacune de ces trois phases, accueil, intégration et lutte contre les discriminations
correspondent des objectifs spécifiques et devraient être affectées des structures
adaptées.
Quelle est la place du Haut Conseil à l'Intégration dans une telle perspective ?
On pourrait penser qu'il a fait son temps, que l'heure est désormais venue pour
d'autres instances de réflexion, d'autres modes d'action. Il reste un besoin
propre de parler d'intégration ; il reste un besoin propre pour une politique
d'intégration. Dans cette perspective, une instance collégiale indépendante
doit pouvoir continuer d'alimenter le débat public et de conseiller le gouvernement.
Certes, le Haut Conseil à l'Intégration, s'il veut continuer à jouer son rôle,
doit se voir renforcer dans ses missions. Les moyens dont il dispose doivent
être augmentés. Le décret de 1989 devrait ainsi être modifié afin de préciser
que le Haut Conseil est systématiquement destinataire des rapports de la Cour
des comptes et des corps d'inspection des différents ministères relatifs
aux questions d'immigration et d'intégration.
Dans le même ordre d'idées, le Haut Conseil doit pouvoir solliciter des ministres
la possibilité de faire appel, en tant que de besoin, aux corps d'inspection
(inspection générale des finances, des affaires sociales, de l'administration,
de l'éducation nationale, de la culture, de la police nationale ...) qui leur
sont rattachés afin de qu'ils mènent, sous sa responsabilité, des enquêtes
de nature à éclairer ses débats et à nourrir sa réflexion.
Fort de cette singularité institutionnelle, le Haut Conseil doit privilégier
des thèmes de réflexion qui renvoient, plus qu'à des questions d'organisation
administrative ou de politiques publiques, à des questions de société- de la
société dans laquelle se joue aujourd'hui ou ne se joue pas l'intégration- à
l'instar des rapports pour 1995 (" Liens culturels et intégration ") ou pour
2000 ("L'Islam dans la République "). Les pistes de
réflexion ne manquent pas pour les années à venir : la place des personnes noires
en France, quelles soient issues de l'immigration ou originaires des DOM-TOM,
la place des " vieux immigrés ", la place et l'image des immigrés dans le paysage
audiovisuel, la politique de naturalisation...
Autant de réflexions à conduire, autant de sujets à porter au cour du débat
et de l'action publics. C'est à ce compte que le Haut Conseil à l'Intégration
souhaite rester un acteur utile de la politique d'intégration, à la fois éclaireur,
conseiller et aiguillon.